samedi 8 février 2014

Dogan Akhanli : Annes Schweigen / Annenin Sessizligi / Anne's Silence / Le silence d'Anne





Le pouvoir propre à l'art d'émouvoir l'esprit et le cœur : Hrant Dink commémoré à Francfort
par Muriel Mirak-Weissbach


FRANCFORT - Tous ceux qui doutent de l'existence d'un mouvement grandissant en Turquie, désireux de profondes réformes politiques, incluant en premier lieu la reconnaissance du génocide de 1915, devraient réfléchir sur le rassemblement en masse d'Istanbul, le 19 janvier dernier, signalé par The Armenian Mirror-Spectator la semaine dernière. Les films qui circulent sur l'internet (tel que www.youtube.com/watch?v=_RuZDt6wj4k ou www.youtube.com/watch?v=ELFOe-lvZ5Q) donnent une idée du potentiel que ce mouvement de la société civile turque représente, du fait, entre autres, qu'il croise de plus en plus les fils de plusieurs demandes d'ordre politique en rapport avec lui, pour n'en faire qu'un. Ceux qui réclament "justice" ne réclament donc pas seulement que les assassins de Hrant Dink soient identifiés et poursuivis en justice, mais aussi que le régime du droit remplace un système lourd de décisions motivées par la politique, de corruption, de violations des droits de l'homme et d'une déformation délibérée des faits historiques. Des manifestations du parc Gezi au branle-bas actuel, suscité par les scandales de corruption, un processus nouveau est en cours, susceptible de conduire le pays vers un changement fondamental.

C'est l'un des messages que Dogan Akhanli, écrivain turco-allemand, a adressé lors d'un échange avec une salle comble, venue assister à son monologue théâtral Le silence d'Anne, présenté à Francfort dans le cadre de manifestations nationales, ce week-end. Victime, lui-même, de harcèlement judiciaire pour ses travaux sur le génocide arménien, Akhanli exprima son optimisme que le débat public sur 1915, qui touche des couches de plus en plus larges de la population, parvienne à catalyser une percée jusqu'au niveau du pouvoir. Soulignant la mort de Dink comme un tournant dans un processus national, il nota l'importance du facteur de culpabilité : "Les gens se sentent coupables, expliqua-t-il, parce qu'ils ne l'ont pas protégé." Ajoutant qu'il est significatif que les commanditaires du meurtre aient choisi de tuer non un intellectuel turc dissident, mais plutôt un Arménien.

La pièce d'Akhanli aborde directement ce complexe. Elle prend le cas d'une jeune fille turque, prénommée Sabiha, qui a grandi en Allemagne avec sa mère et qui, bien qu'assimilée, est attirée par la rhétorique nationaliste turque, au point d'adhérer à la version officielle sur le génocide de 1915 et de prendre la parole lors d'un rassemblement en mémoire de Talaat Pacha. A la mort de sa mère, elle découvre une croix arménienne tatouée sur sa poitrine et traverse une profonde crise d'identité. Hrant Dink est la figure qui lui permet de traverser cette crise : elle s'entretient brièvement avec lui par téléphone à Agos et, peu après, suit la couverture en direct de ses funérailles à la télévision turque. La pièce développe le drame personnel de Sabiha (inspiré par une histoire réelle) et intègre des matériaux documentaires sur Dink, son œuvre et sa mort inopinée. Le public vit donc indirectement ce processus traumatique, revivant dans un sens ce que des centaines de milliers de citoyens en Turquie et à l'étranger ont connu, fin janvier 2007.

La pièce a été jouée à plusieurs reprises dans différentes villes allemandes (et aussi à Erevan) par l'actrice arméno-allemande Bea Ehlers-Kerbékian, recevant un accueil enthousiaste. Mais, à Francfort, elle a provoqué une moindre explosion psychologique et émotionnelle, due au fait que l'écrasante majorité de l'assistance était d'origine turque. Le lieu lui-même était particulier; le Günes Theater est un collectif d'artistes d'avant-garde, qui ont débuté comme un groupe alternatif d'étudiants à Ankara, en 1991. Ils cherchaient à présenter de nouvelles formes de communication entre acteurs et spectateurs; en tant que membres d'un collectif, les acteurs étaient en même temps auteurs, metteurs en scène et directeurs de théâtre, un phénomène très nouveau en Turquie. Ils se produisaient aussi dans des endroits insolites, comme des villages, des bidonvilles, des ghettos et les rues des grandes villes, abordant des thèmes politiques et sociaux dans la Turquie contemporaine. En combinant des aspects de la tradition théâtrale occidentale avec des éléments orientaux, dont la danse anatolienne, ils attiraient des visiteurs originaires de milieux culturels différents.

En 1995, ils commencèrent à se produire en Europe, tandis que leurs pièces faisaient de plus en plus l'objet d'attaques dans leur pays. Du fait de leurs prises de position politiques critiques, les membres du collectif étaient toujours plus fréquemment arrêtés et traduits en justice. En 1998, ils choisirent de s'appeler Günes (pour Anatolie, nommée à l'époque byzantine 'la terre du soleil levant'), travaillant à la fois en Turquie et en Europe, jusqu'à ce que des pressions politiques les contraignent à émigrer en 2002 vers leur résidence actuelle à Francfort.

C'est ce même Günes Theater qui accueillait Le silence d'Anne, les 17 et 18 janvier. Lors des deux représentations, le public eut la chance de pouvoir débattre avec les protagonistes; le premier soir, l'auteur de la pièce se joignit à l'actrice, Bea Ehlers-Kerbékian, pour un dialogue impromptu avec les spectateurs, et le lendemain, une table ronde rassembla trois Arméniens, le journaliste Yetvard Danzkiyan, d'Agos à Istanbul, l'intellectuel Nazaret Vartanyan, originaire de Malatya et actuellement installé à Bruxelles, et moi-même. Les deux invités étrangers présentèrent des rapports circonstanciés sur l'état actuel des développements dans l'affaire Hrant Dink, au plan juridique et politique, demandant que toute la lumière fût faite sur ce dossier. Ce qui signifie poursuivre les investigations au sein des forces politiques en coulisse, celles qui ont programmé, étudié et orchestré matériellement le crime. Des références furent faites à "l'Etat profond," connu sous le nom d'Ergenekon, mais aussi à une possible complicité de la part de personnes liées au parti AKP du Premier ministre Erdogan.

Nous sommes là au cœur d'un débat politique brûlant. Or le thème débattu par la table ronde, "Identité, culpabilité et réconciliation dans la diaspora," est aussi des plus personnel et lourd, au plan émotionnel. Lors du débat qui suivit la première représentation en soirée, trois jeunes Turques, vivant en Allemagne, dressèrent immédiatement des parallèles avec leur expérience personnelle. La première, diplômée de l'université, mariée et qui travaille en tant qu'enseignante, souligna que l'enjeu principal de la pièce est l'identité. "J'ai grandi ici en Allemagne en tant que Turque," déclara-t-elle, "et je devais être Allemande, mais à un moment donné, j'ai réalisé que je n'étais pas totalement acceptée par les Allemands." Elle eut alors tendance à "devenir davantage Turque," dit-elle, "mais ça n'a pas marché non plus." La pièce sur Sabiha traite de l'identité, fit-elle observer : qui suis-je vraiment ? Elle en est venue finalement à se considérer comme une personne qui "est Turque et vit en Allemagne."

Une de ses amies intervint pour dire qu'elle aussi était profondément émue, et même secouée par la pièce. Pour la première fois, déclara-t-elle, elle se trouvait "dans un environnement arménien" - même si le théâtre est géré par un collectif turc et que le public se composait essentiellement de Turcs. La présentation du génocide à travers l'histoire de Sabiha remettait en question ses points de vue antérieurs. Elle se demanda comment mieux aborder la question et proposa que l'on puisse susciter de l'empathie, du point de vue des spectateurs turcs, si l'on se référait à des massacres victimisant les musulmans, par exemple à Srebrenica. (Lequel massacre, releva le modérateur, n'est pas comparable au cas arménien, le génocide de Srebrenica ayant été reconnu comme un génocide.) Un autre aspect émergea néanmoins, lorsqu'elle signala qu'à peine six mois auparavant, elle avait appris de sa grand-mère, âgée de 91 ans, en Turquie, que sa mère (à savoir l'arrière-grand-mère de cette intervenante) était Arménienne. A l'instar d'innombrables personnes, qui ont fait récemment ce genre de découvertes, elle veut maintenant effectuer des recherches sur l'histoire de sa famille, découvrir la vérité. D'après le récit de sa grand-mère, quelques survivants de sa famille émigrèrent en Amérique, mais elle ignorait leurs noms ou l'endroit où ils avaient débarqué. Une autre Turque évoqua cependant le besoin d'empathie et posa cette question : le pardon est-il lui aussi possible ?

Pour Bea Ehlers-Kerbekian, ces réactions sincères, spontanées montrent bien que la pièce a envoyé un message et a eu l'impact voulu. "Elles m'en ont appris davantage sur qui est réellement Sabiha dans la pièce," confiait-elle, "et à quoi ressemble son existence en Allemagne."

Dogan Akhanli est agréablement surpris d'être témoin de la franchise de ces réactions. Autre intervention passionnée, une femme qui a découvert ses racines arméniennes, il y a quelques années seulement, et qui a été traumatisée par les problèmes sociaux qu'elle rencontra de ce fait : des amis turcs qui ne la considéraient plus comme des leurs et des Arméniens qui la rejetaient comme étant Turque. Autant d'observations qui enfoncèrent le clou : dans la conjoncture actuelle, la Turquie - ses élites politiques comme sa population - traverse une crise salutaire et sans précédent, une crise d'identité au plan de la nation et de chaque individu.

Un participant fit observer : "Si ce que la pièce présente est vrai, si la république de Turquie est fondée sur un mensonge, si 'l'identité turque' est une fausse idéologie, quelle peut bien être notre identité ?" Ce qui pose la question fondamentale : qu'est-ce que l'identité ? Repose-t-elle sur la langue ou l'origine ethnique ? Sur l'idéologie "du sang et du sol" ou sur les possessions territoriales ? Sur la religion ou l'histoire ? Sur le genre ? Ou quelque chose d'autre ?

La pièce d'Akhanli constitue une œuvre d'art magistrale qui, sous une forme des plus condensée, place au premier plan la question de l'identité. Elle parvient à présenter le génocide arménien comme un fait historique, à travers les expériences subjectives d'une multitude d'acteurs - les perpétrateurs et leurs descendants négationnistes, les victimes parmi les survivants islamisés, les descendants qui s'ignorent des Arméniens cachés, les voisins et les amis mal informés, et les individus courageux comme Hrant Dink à l'intérieur de la Turquie et à l'étranger, qui osent briser les tabous régnant depuis la création de la république.

Toutes les questions politiques et psychologiques en rapport sont abordées dans la pièce, non comme un dogme, mais dans une démarche artistique. Et c'est là que réside son pouvoir secret. En réaction à un intervenant qui demandait pourquoi le théâtre doit être le véhicule, Bea Ehlers-Kerbekian expliqua que c'est seulement à travers l'art qu'il est possible d'aborder ces questions essentielles, car l'art - en l'occurrence, le théâtre - fait appel non seulement à l'intelligence, mais aussi aux émotions, au cœur. Dans ce cas, elle parla de catharsis. Lors de la seconde représentation, la comédienne parvint à un tel degré d'intensité intellectuelle et émotionnelle que bien rares furent ceux dans le public - hommes ou femmes, Turcs, Allemands ou Arméniens - qui purent retenir leurs larmes.

(Pour une recension plus complète de la pièce, voir Muriel Mirak-Weissbach : "German-Turkish-Armenian Project Dramatizes Search for Identity," The Armenian Mirror-Spectator, Dec. 22, 2012, p. 14 - http://www.mirrorspectator.com/pdf/122212.pdf).                                   
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Traduction : © Georges Festa - 02.2014

site du Günes Theater (Francfort) : http://www.gunestheater.com/