samedi 1 février 2014

Elfik Zohrabyan - Interview



Musée Stepan Zorian, Vanadzor (Arménie), 2013
© http://commons.wikimedia.org


Littérature du 21ème siècle en Arménie : la parole à un jeune écrivain
par Greg Freeman
Asbarez.com, 31.12.2013


Si l'Arménie est décrite dans un poème vieux de plusieurs siècles comme "la terre du Paradis, le berceau de l'humanité," ce pays eurasien - situé juste à l'extérieur du Croissant Fertile et du Levant - pourrait sembler fort éloigné des sentiers battus, au point de suggérer une pénurie d'œuvres de quelque importance ou l'absence d'éminentes figures littéraires. Or l'Arménie maintient le cap, étonnant les observateurs de passage et les néophytes par ses écrivains contemporains, formidables, et ses richesses immenses en matière de poésie ancienne et d'ouvrages littéraires historiques.

Ceux qui ont connu la guerre froide, la glasnost et l'écroulement final de l'Union Soviétique ressemblent probablement à des reliques vivantes aux yeux de certains créateurs plus jeunes d'Europe orientale et d'Asie occidentale. Jouissant d'un niveau de liberté artistique dont leurs grands-parents n'eussent pu que rêver, certains écrivains et artistes arméniens retiennent l'attention à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières de leur patrie. L'un d'eux est Elfik Zohrabyan, qui s'est récemment entretenu avec nous de sa vie d'auteur, de dramaturge, d'acteur et d'enseignant à Vanadzor, une ville située au nord de l'Arménie. Il s'empresse d'exposer la situation actuelle de la littérature arménienne et se montre optimiste quant à son avenir.

- Greg Freeman : Avec une longue liste de pièces, de nouvelles, de contes et de satires à ton actif, Elfik, tu as attiré l'attention des universitaires et celle de lecteurs avides (comme l'ont montré plusieurs entretiens à la télévision), tandis que ton œuvre intègre d'importantes anthologies. Parle-moi de tes centres d'intérêt et de tes objectifs en matière d'écriture.
- Elfik Zohrabyan : En art et en littérature, je m'intéresse au mystère et à l'essence de l'être humain. Le théâtre et la prose peuvent montrer une personne sous ses différentes facettes. La littérature ne peut pas changer le monde, mais elle peut l'influencer. J'ai envie de créer une littérature capable d'influencer les gens et de donner au lecteur un plaisir esthétique. Quelque chose d'unique et de frappant. Voilà ce dont j'ai envie en tant qu'auteur.

-  Greg Freeman : Quelles sont tes œuvres les plus marquantes ?
- Elfik Zohrabyan : Le seul juge est le lecteur. Mes créations sont peut-être appréciées par de talentueux lecteurs, mais je suis presque toujours insatisfait. Comme les lecteurs anglophones ignorent encore beaucoup de mes pièces ou nouvelles, il n'est pas très judicieux d'en parler ici. Mais je voudrais dire que mes œuvres ne concernent pas seulement les Arméniens. J'écris sur les êtres humains de toutes origines et sur les problèmes de l'individu aujourd'hui. Un de mes monodrames va bientôt paraître dans des anthologies en géorgien et en parsi.

- Greg Freeman : Quelle direction la littérature prend-elle en Arménie ?
- Elfik Zohrabyan : On peut observer actuellement presque tous les genres de styles et de goûts littéraires en Arménie. L'intéressant, c'est que presque tous sont très différents. La poésie arménienne occupe une place très haute dans le contexte de la littérature mondiale. La prose et le théâtre arménien se caractérisent maintenant par de nouvelles formes artistiques, de nouveaux styles et aspects.

- Greg Freeman : Ayant vécu la plus grande partie de ta vie dans l'Arménie postcommuniste, as-tu remarqué des changements significatifs dans le milieu de la littérature et de l'édition arménienne ?
- Elfik Zohrabyan : Nous savons qu'à l'époque soviétique, tous les ouvrages n'étaient pas autorisés à paraître, mais les lecteurs étaient nombreux et chaque nouvelle parution faisait l'objet de débats. Il semble qu'il y ait actuellement une indifférence à l'égard des arts, en général. De nombreux chercheurs pronostiquent un déclin, mais [je pense] que les grandes œuvres d'art seront toujours appréciées. On trouve maintenant toutes sortes d'écrits, et tout le monde peut publier un livre, même si l'édition place la barre très haut en Arménie.

- Greg Freeman : Les influences étrangères, en particulier celles de l'Occident, sont-elles une bonne chose ?
- Elfik Zohrabyan : Dans les arts, les influences réciproques sont quelque part nécessaires. La culture arménienne a toujours eu une grande influence dans la culture mondiale. Artavazd Péléchian, par exemple, a influencé la mise en scène au cinéma, en particulier dans le domaine des documentaires. Et il est naturel que des influences étrangères affectent aussi la culture arménienne. L'influence est une bonne chose, si elle te pousse à te découvrir. Shakespeare, Márquez, Faulkner, Kafka, Borges, Hesse, Aymatov, Camus, de nombreux écrivains russes et autres ont influencé la littérature arménienne, mais il n'ont pas d'épigones ici.

- Greg Freeman : William Saroyan est évidemment un des représentants les plus connus de la diaspora arménienne. Dans quelle mesure son œuvre t'a-t-elle influencé ?
- Elfik Zohrabyan : Saroyan a remporté un Oscar, le Prix Pulitzer et autres récompenses. Il a influencé Kerouac, Salinger et d'autres. Il n'aimait pas suivre de règles en littérature. Il agissait selon son cœur. Ses libertés m'ont influencé. Même si l'écriture théâtrale a ses règles, les ignorer peut en rompre la structure et le rythme, faisant de ces pièces un matériau de lecture. Les pièces ne meurent pas, si elles sont jouées.

- Greg Freeman : Tu as récemment publié en arménien There's Something I've Got to Tell You : A Collection of Five Saroyan Plays [J'ai envie de vous dire quelque chose : anthologie de cinq pièces de Saroyan]. Pourrais-tu me dire comment tu en es venu à traduire ces œuvres ? Etait-ce important d'être soutenu par le ministère de la Culture pour ce projet ?
- Elfik Zohrabyan : J'ai écrit une thèse sur les pièces courtes de Saroyan, étude universitaire qui m'a aidé à les traduire. Les pièces de Saroyan sont souvent considérées comme expérimentales. La scène arménienne a besoin de pièces courtes et expérimentales. Les traductions doivent être de grande qualité pour bénéficier d'un soutien du ministère de la Culture en Arménie. L'ouvrage a été soutenu par le ministère, car Saroyan est l'un des plus grands écrivains au monde. Je traduis maintenant d'autres pièces de théâtre anglaises en arménien.

- Greg Freeman : En dehors de Saroyan, quels écrivains ou quelles œuvres t'ont influencé ?
- Elfik Zohrabyan : Oscar Wilde, Anton Tchékhov et Samuel Beckett m'ont beaucoup influencé, surtout Wilde. On est influencé par un écrivain favori dans la création duquel on découvre des traits qui peuvent exister dans ses œuvres et dans son style. La littérature nationale arménienne joue un rôle fondamental dans mes créations, même si je n'obéis qu'en partie aux "traditions" de notre littérature nationale. En attendant Godot m'a beaucoup impressionné. J'avais tendance à mépriser le théâtre de l'absurde, du fait de son décor sinistre. J'ai changé d'opinion depuis.

- Greg Freeman : En tant qu'acteur, tu as été décoré de la Médaille d'or par l'Union Théâtrale d'Arménie. Parle-moi de cette distinction.
- Elfik Zohrabyan : Quand un artiste a beaucoup de choses à dire, il peut [employer] différentes formes d'expression. Depuis l'âge de 15 ans, j'ai travaillé dans un théâtre national, auprès du grand acteur arménien Hovhannès Abélian. Notre théâtre date de plus de quatre-vingts ans. Interpréter m'aide à écrire des pièces au plan professionnel. L'histoire montre que les dramaturges qui ont connu véritablement le succès jouaient aussi sur scène. Etudier les théories et assister à des spectacles ne suffisent pas pour devenir dramaturge. Quant à cette médaille dont tu parles, pour moi les titres, les prix et autres récompenses sont très relatifs. Même s'ils peuvent inciter un artiste à créer sans contraintes et se sentir apprécié, il faut être attentif aux récompenses comme aux critiques [constructives]. Je remercie quand même l'Union des Professionnels du Théâtre d'Arménie pour cet honneur.

- Greg Freeman : Est-il vrai que tu es un passionné de Shakespeare ? Quelles sont tes pièces préférées ? Quels rôles as-tu le plus aimé jouer ?
- Elfik Zohrabyan : Shakespeare est plus que le trésor de l'Angleterre. Son œuvre parle aussi aux Arméniens. Nos troupes de comédiens jouent ses pièces depuis 1865. Il était connu en Arménie bien avant. Une des grandes figures du mouvement arménien de libération nationale, Hovsep Emin, par exemple, demande à un ami dans une lettre de transmettre "ses profonds respects et remerciements" à l'un des meilleurs acteurs shakespeariens, David Garrick, qui dirigea le théâtre londonien de Drury Lane. Hamlet, Le roi Lear, Roméo et Juliette, et Othello sont mes préférés. Mon rêve secret était de jouer un des grands rôles shakespeariens et la fortune m'a souri deux fois. J'ai déjà interprété Tybalt et le duc de Cornouailles. Ces rôles m'ont beaucoup apporté. Le roi Lear a été joué au théâtre de Vanadzor, un moment exceptionnel parmi les autres pièces de Shakespeare. Dirigés par Vahé Shahverdian, presque tous les personnages étaient interprétés d'une manière neuve. Dans Le roi Lear et Roméo et Juliette, j'ai aussi joué très différemment à chaque représentation, tirant tout le parti possible de ces rôles. N'oublions pas le grand comédien d'Arménie, Vahram Papazian, l'un des meilleurs interprètes d'Othello au 20ème siècle, qui a joué ce rôle plus de deux mille fois.

- Greg Freeman : Quel est le thème de tes pièces ? Plutôt historiques ou contemporaines ?
- Elfik Zohrabyan : J'ai commencé à écrire des pièces vers 13 ou 14 ans, après avoir assisté à une représentation des Trois Sœurs de Tchékhov. Deux des comédiennes m'ont fasciné. Toutes mes pièces sont très différentes. Comme écrites par des auteurs différents. Je m'intéresse principalement à l'homme moderne, aux problèmes des gens, leurs sentiments intérieurs et leurs rapports mutuels, en recourant souvent à l'ironie et à un humour mordant. Un de mes monodrames a pour thème la grande actrice Siranouch, considérée comme la Sarah Bernhardt de l'Arménie. Un de ses problèmes majeurs fut le passage à la prestation en direct. L'acteur ne vit que dans la mémoire du public. Ma dernière pièce est un drame de l'absurde.

- Greg Freeman : Une de tes pièces a-t-elle été jouée au Karabagh ?
- Elfik Zohrabyan : Oui, un de mes contes a été très bien mis en scène au Karabagh (Artsakh). Cette pièce a aussi été présentée dans notre théâtre. Deux spectacles uniques et intéressants. La troupe du Karabagh a même participé à un festival et a remporté le premier prix. Je suis heureux que les Arméniens du Karabagh continuent à jouer des pièces intéressantes et à créer.

- Greg Freeman : De Saroyan à Tennessee Williams, tu nourris un appétit insatiable pour la littérature et le théâtre anglais et américain. D'autres partagent-ils ton enthousiasme ?
- Elfik Zohrabyan : Oui. Je m'intéresse en particulier aux prix Nobel. Les pièces de Shakespeare, Williams et Eugene O'Neill sont souvent jouées en Arménie.

- Greg Freeman : En tant qu'enseignant, comment encourages-tu la créativité des jeunes ? As-tu des étudiants qui continuent dans le théâtre ou l'écriture ?
- Elfik Zohrabyan : Je dirige un atelier de théâtre qui comprend deux classes, tout en travaillant à la délégation de l'Institut d'Etat d'Erevan du Théâtre et du Cinéma, à Vanadzor, où j'enseigne la théorie dramatique, l'écriture de scénario et l'anglais (à partir du primaire). Mes élèves sont ma richesse. Je suis parfois étonné de voir à quel point ils se souviennent en détail de mes cours. Ils vont à l'université et étudient souvent gratuitement, grâce à leurs notes excellentes. Certains remportent des concours d'éloquence, où ils se classent parmi les premiers. J'apprends aussi d'eux.

- Greg Freeman : Parmi les pays de l'ex-Union Soviétique qui se développent le plus rapidement, l'Arménie est-elle en position de produire de grands écrivains dans cette région ?
- Elfik Zohrabyan : L'Arménie possède ses grands écrivains modernes en puissance, même si la Géorgie compte, elle aussi, des talents.

- Greg Freeman : Avec une histoire faite de relations tendues avec ses voisins la Turquie (du fait de son refus de reconnaître officiellement le génocide arménien de 1915) et l'Azerbaïdjan, quel rôle positif une nouvelle génération d'écrivains arméniens peut-elle, à ton avis, jouer pour rassembler les gens dans la paix ?
- Elfik Zohrabyan : De nos jours, les artistes turcs et arméniens communiquent souvent. Les écrivains, les comédiens et les musiciens se rencontrent. J'ai des correspondants turcs, qui reconnaissent le génocide arménien et qui espèrent que la morale et la justice prévaudront sur l'égoïsme diplomatique. Je peux t'assurer qu'aucun jeune écrivain ou artiste en Arménie ne veut une guerre avec l'Azerbaïdjan. Dans notre répertoire, il y a même un spectacle dans lequel Arméniens et Azéris sont présentés comme amis, jusqu'à ce qu'une guerre terrible détruise tout. J'aimerais que les jeunes écrivains d'Azerbaïdjan ne refusent pas d'être publiés dans des anthologies comptant des Arméniens et des Géorgiens. J'aimerais aussi que cessent les autodafés des ouvrages d'Akram Aylisli, écrivain azéri, qui présente de façon positive des Arméniens épris de paix et place sa chère patrie devant un miroir. Nous devrions nous rappeler que nous ne vivons qu'une fois et qu'il n'est guère prudent de s'engager dans une agression. Je souhaite des jours lumineux de paix aux peuples du Caucase et au monde !                           

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Traduction : © Georges Festa - 01.2014