mardi 18 février 2014

Regards sur les ghettos - Exposition Mémorial de la Shoah, Paris





© Mémorial de la Shoah (Paris), 2013


Regards sur les ghettos
Exposition, Mémorial de la Shoah, 13.11.2013 - 28.09.2014


La nuit vint et avec elle cette évidence : jamais être humain n'eût dû assister, ni survivre, à la vision de ce que fut cette nuit-là. Tous en eurent conscience : aucun des gardiens, ni italiens, ni allemands, n'eurent le courage de venir voir à quoi s'occupent les hommes quand ils savent qu'ils vont mourir.
Primo Levi, extrait de Si c'est un homme (1956)


La foule. Immobiles. Les regards qui ne sont déjà plus là. Corps enveloppés de châles. Main tenant une gamelle. Bras qui tentent de protéger. Volets entr'ouverts. Façades muettes. Gris sombres. Quand cela s'achèvera-t-il ?
Un groupe de Juifs dans une rue du ghetto. Ghetto de Lodz, ca. 1940-1944. Photo : Mendel Grossman

Le corps recroquevillé. Battants grands ouverts. L'homme au brassard. L'effondrement est advenu. Plus rien ne soutient. Dans ce coffre de hasard. Où s'engouffre ce qui n'a pas de nom. Qui dira ce qui fut ? Ailes du cauchemar.
Transport de cadavres. Ghetto de Lodz, ca. 1940-1944. Photo : Mendel Grossman.

L'homme à la casquette. Agenouillé sur le pavé. Recueillir l'improbable. A quoi l'on devra sa survie. Glaner la terre. Ombres circulaires. Se relever encore. Visage émacié de celui qui sait. Un dernier regard. L'appel silencieux.
Un habitant du ghetto montre les maigres morceaux de charbon trouvés en creusant le sol. Ghetto de Lodz, ca. 1940-1944. Photo : Mendel Grossman.  

L'amoncellement. Arcades comme englouties. Gravir les masses. Ceux qui attendent. Figés dans une éternité. Les absents et les présents. Tout déborde. Halte précaire sur le chemin d'ordalie. Bientôt l'horizon vacillera.
Piles d'oreillers et garnitures de lits abandonnés par les Juifs déportés, stockées dans une ancienne église place Koscielna, et destinées à alimenter un atelier de tri des plumes et duvets. Ghetto de Lodz, ca. 1940-1944. Photo : Mendel Grossman.

Quand tout bascule. Maison de bois prête à rompre. L'arche des martyrs. Les bourreaux à l'étoile. Antigone sombre, bras qui se tord. Les témoins. Ceux qui ne savent pas encore. Echelle des gravitations. En attendant l'enfer.
Lors de l'"action couvre-feu" (Gehsperre), un policier juif venu prendre des enfants en bas âge malmène une femme qui tente de s'interposer. Hôpital du 36 rue Lagiewnicka. Ghetto de Lodz, 10 septembre 1942. Photo : Mendel Grossman.

Les porteurs d'immondices. Roues de bois. Pousser de toutes ses forces. Repousser toujours. Hors de la nuit. Un jour peut-être nous renaîtrons. Pieds foulant la terre. Les épuisements de chaque instant. Ombres mêlées.
Des travailleurs du Scheisskommando chargés de transporter les containers de matières fécales à l'extérieur du ghetto. Ghetto de Lodz, ca. 1940-1944. Photo : Henryk Ross.

Le pont dans la ville. Alignement des exclus qui surplombent la rue vide. Contourner, éviter. Lorsque l'architecture sépare, meurtrit. Les degrés invisibles. Qui conduiront à d'autres ponts. D'autres rues. Le tramway qui attend.
Reliant les deux parties du ghetto, un pont pour piétons enjambe la rue Zgierska, place Koscielny. Ghetto de Lodz, 1941. Photo : Zermin, PK 689

L'homme étendu à terre. Frappé de mort. Rails découpant le pavé. Foule d'enfants, d'hommes et de femmes. Visages d'outre-humanité. Comme si l'habitude allait de soi. Lorsqu'il n'est plus de lois. Lorsqu'il n'est plus de justes.
Corps sur les voies du tramway. Ghetto de Varsovie, 1941. Photo : Albert Cusian, PK 689

Blottis sur le trottoir. Ne plus rien attendre. Epaules déjà courbées. Vêtus de manteaux. Les passants de l'autre monde. Vitrine achalandée. Inaccessible. Force de l'âge. Réduits au doute. Déjà effacés.
Trois hommes démunis assis; à l'arrière-plan, la devanture d'un magasin d'alimentation. Ghetto de Varsovie, 1941. Photo : Albert Cusian, PK 689

Le seuil entrebaillé. Qui s'ouvre sur ses ténèbres. Peintures qui s'écoulent. Griffures du soleil. Semblant de store. Exhibant ses guenilles. Aménagement de fortune. Placard interdit. Scintillement de la balance. Tel un couperet.
L'entrée d'une boutique vendant du pain et des boissons. Ghetto de Varsovie, été 1941. Photo : Willy Georg

Silhouette drapée de gris. L'homme se tient encore sur ses genoux. Chaque seconde est comptée. Visage au premier plan. Tête rasée. Lorsque les mots sont inutiles. Lorsque le jour se fait tombeau. Procession de ceux qui attendent.
Un policier juif aidé d'un autre homme traîne un Juif. A l'arière-plan, une enseigne avec l'inscription "glace et soda." Ghetto de Varsovie, 19 septembre 1941. Photo : Heinrich Jöst

Corps à la renverse. L'ultime souffle. Planches de cercueils jonchant le sol. Visage tourné vers le ciel. Lorsque la terre n'est plus que gouffre. La ville au loin. N'offrant plus que ses cheminées. Routes d'ordalie.
Transport des morts par la société juive de pompes funèbres, la Hevrah Kaddisha. Ghetto de Varsovie, 19 septembre 1941. Photo : Heinrich Jöst

Visages de femmes. Chevelures défaites, rides. Mère et fille ? Quand tu as connu tous les départs. Toutes les aubes. Bras qui se croisent. Comme pour conjurer l'inexorable. Se tenir debout. Proclamer en silence. Les témoins de ce qui a été.
Déportation des Juifs du ghetto. Ghetto de Szydlowiec, 1942. Photo : Heinrich Moepken

© georges festa - 02.2014