vendredi 28 mars 2014

Ivan Navarro - This Land Is Your Land





© http://www.madisonsquarepark.org


Des châteaux d'eau comme monuments dédiés à l'immigration et à l'identité
par Laura C. Mallonee
Hyperallergic (New York), 18.03.2014


Après avoir récemment atterri à l'aéroport JFK, en soirée, un taxi bangladais volubile me ramène chez moi. Il me parle d'un alignement de maisons résidentielles dans sa banlieue de Ditmas Park, et de l'une d'elles, en particulier, qu'il appelle "la Maison Blanche." De temps en temps, me dit-il, il se balade là-bas, s'assied sur un banc pour l'admirer, imaginant le jour où il possèdera enfin sa propre maison. "Je ferme les yeux et je m'imagine que je suis au Paradis," me confie-t-il.

Je pensais à lui, il y a peu, en visitant l'installation, ouverte au public, de l'artiste chilien Ivan Navarro dans Madison Square Park, intitulée This Land Is Your Land, mise en place par l'office en charge du Madison Square Park. Il faisait inhabituellement chaud, ce jour-là, et le soleil hivernal projetait une lumière dorée sur les trois châteaux d'eau qui composent cette œuvre. Ramenés au niveau de la pelouse du parc, depuis les toits de la ville, où ils sont ordinairement juchés, ces vaisseaux ressemblent maintenant à des refuges de fortune ou même à des engins spatiaux extraterrestres - allusion espiègle, peut-être, au caractère ténu de l'appartenance.  

Jamais un château d'eau - une silhouette omniprésente dans l'horizon new-yorkais - n'a été examiné d'aussi près. Chacun d'eux s'élevant à environ 2,5 mètres du sol sur de noirs pilotis, les habitants et les touristes s'en approchent avec curiosité, se tenant au-dessous et tendant le cou pour en apercevoir le contenu. A l'intérieur, texte et images rayonnent à la lumière des néons, communiquant des messages qui, tout en étant ouvert à l'interprétation, saisissent le vécu en partage d'un immigré.

Dans le premier château d'eau, les mots "Me" [Moi] et "We" [Nous] sont répétés verticalement, comme à l'infini, une illusion rendue possible par des miroirs judicieusement disposés. Les similitudes visuelles entre les mots font qu'ils semblent emmêlés, transmettant les identités personnelles et politiques fluctuantes, que les immigrés doivent négocier. Dans le second, "Bed" [Lit] traduit le besoin maladif de repos et d'un foyer - un lieu familier, en fin de journée, où l'on puisse se sentir à nouveau à l'aise dans sa peau. Le troisième contient une simple échelle, faisant allusion non seulement à l'ascension socioéconomique qui motive souvent les immigrés, mais aussi à une issue de secours - quant à la misère, la tyrannie ou la violence.

Ce n'est pas la première fois qu'un artiste utilise des châteaux d'eau dans une œuvre d'art. En 1998, la sculpteure britannique Rachel Whiteread a installé une coulée de résine translucide sur un toit à Soho, qui constituait sa première sculpture ouverte au public aux Etats-Unis. Plus récemment, en 2012, un artiste de Brooklyn, Tom Fruin, a transformé un ancien château d'eau à Dumbo en un temple du vitrail, fait d'acier et de plexiglas récupérés. Dans les deux cas, l'artiste s'approprie une forme omniprésente, mais négligée, transformant un objet considéré comme banal en quelque chose de majestueux.

De même, Navarro récupère d'humbles structures pour en faire des Statues de la Liberté contemporaines, mettant en lumière toute une catégorie de gens, que nous oublions parfois. New York compte plus de trois millions d'immigrés. Lesquels travaillent à Wall Street et à Chinatown; dans des bureaux entourés de verre et des bodegas remplis de fruits. Qui sont cuisiniers, médecins, nounous, cadres dirigeants et taxis. L'installation s'intéresse à leur identité et à leur volonté de partager le rêve américain.

Or ces châteaux d'eau, emplis plus souvent d'une ressource précieuse dont nous avons tous besoin pour survivre, nous rappellent aussi tout ce que nous avons en commun. Après tout, New York est une ville où des gens de toutes origines viennent poursuivre leurs rêves. Un chanteur folk américain, Woody Guthrie, a écrit dans une chanson de 1940 ces lignes qui ont inspiré son titre : "I've roamed and rambled and I've followed my footsteps / To the sparkling sands of her diamond deserts / And all around me a voice was sounding / This land was made for you and me." [J'ai bourlingué, roulé ma bosse, là où mes pas m'ont mené / Vers les sables étincelants de ses déserts de diamant / Tout autour de moi une voix se faisait entendre / C'est pour toi et moi que cette terre a été créée."  

This Land Is Your Land se prolonge à Madison Square Park, Manhattan, jusqu'au 13 avril 2014.  
 
[Titulaire d'un mastère en journalisme et critique culturelle (Université de New York) et d'une licence d'arts plastiques (peinture) (Université du Missouri), Laura C. Mallonee écrit et vit à Brooklyn. Elle aime explorer des villes nouvelles et flâner dans sa librairie de quartier.]   

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Traduction : © Georges Festa - 04.2014


site du Madison Square Park Conservancy :