dimanche 20 avril 2014

Aram Shahbazian : Moskvitch, Mon Amour



© www.araprod.com


Un film de notre temps :
Moskvitch, Mon Amour porte la réalité postsoviétique au grand écran
par Nune Hakhverdyan
Hetq, 07.04.2014


Le film d'Aram Shahbazyan, Moskvitch, Mon Amour, récemment achevé, mais pas encore montré au public, est une histoire très subtile, aboutie et fascinante. Il a été tourné d'un trait, sans variations de style, ni trucages appuyés - c'est simplement une histoire intéressante, bien structurée et toute en énergie.

Moskvitch, Mon Amour est une tragicomédie, au centre de laquelle se trouve un rêve - avec son impact à la fois inspirant et dérangeant. Ce rêve possède un modèle clair, une histoire en arrière-plan, une valeur et même une couleur.

Le personnage principal du film est un réfugié d'un certain âge, du nom d'Hmayak [Hamo] Avanessian, qui, comme Soviétique, a rêvé toute sa vie de posséder une Moskvitch, une marque d'automobile fabriquée en Russie. Il s'enfuit d'Azerbaïdjan et arrive dans un petit village en Arménie, trimbalant son rêve avec lui. Jour après jour, année après année, il extrait délicatement une petite Moskvitch en modèle réduit de son écrin en velours, essuyant la poussière et l'astiquant de tout son amour, avec soin.

Il a une épouse, un fils (un travailleur migrant en Russie, qui envoie régulièrement de l'argent à ses parents), une maison délabrée et un emploi improbable (en partie ouvrier dans le bâtiment, en partie menuisier et en partie tout ce qu'il peut dégotter). Une vie banale, instable - dans un environnement sans espoir, facilement identifiable. La seule chose inhabituelle est l'intensité de son rêve, qui commence à prendre forme, lorsqu'un de ses concitoyens, "Sako le trafiquant," décide de vendre sa Moskvitch rouge. Hmayak se met à économiser fébrilement de l'argent. Son rêve l'appelle.

Son rêve est de couleur rouge et tranche avec le quotidien gris, terne du village. Comment ne pas rechercher un gadget brillant, nouveau, quand on est entouré des débris inutiles de produits ayant dépassé leur date d'expiration, et que votre vie, en général, a depuis longtemps cessé d'être perçue comme une fête ? Reste à susciter cette fête de vos propres mains, même si, au bout du compte, ce que vous aurez créé ne vous satisfera pas.

Hmayak part voir cette Moskvitch à vendre, se prend en photo à côté du véhicule et lui parle, comme à un être vivant. Après tout, son rêve est une substance, qui exige sans cesse d'être alimentée. Et cette alimentation redouble avec les souvenirs que font naître une photographie de Khroutchev, des images d'archives soviétiques, sans parler des promesses d'un député en vadrouille, venu visiter le village.

Le film bénéficie d'un scénario fort. Le réalisateur et les producteurs ont, à plusieurs reprises, écrit, développé et réédité l'ensemble du scénario, ainsi que les dialogues. Lévon Minassian et Hovhannès Tekgyozyan ont élaboré la version finale. Résultat, cette sentimentalité factice, qui accompagne souvent la formulation des grandes espérances chez ce qu'on appelle les "petites gens," a été évitée.

Le paradoxe d'une belle histoire est que ses personnages doivent être à la fois heureux et tristes. Et c'est sur cette marge improbable que travaillent tous les acteurs de ce film - y compris ceux qui font de brèves apparitions. Même si Aram Shahbazyan déclare, en toute bonne foi, qu'il ne peut être considéré comme un réalisateur, il est passé maître en matière de distribution. Il va de soi que Shahbazyan est des plus modeste (seul en est capable un réalisateur, qui éprouve le frémissement du cinéma et le sentiment du temps), mais la répartition des rôles dans le film est si scrupuleuse et calculée qu'aucun personnage n'a l'air faux. Tâche des plus ardues dans le cinéma et le théâtre arméniens, où les écoles d'acteurs sont accoutumées au pathétique et aux exagérations. Il est parfois plus difficile de "casser" ce style que d'engager un comédien non professionnel.

Le principal personnage du film est joué par Martun Ghevondyan, de la compagnie Gavar, dans le rôle de Hmayak, reconnaissable comme à des cicatrices d'enfance. Le genre d'être fragile, qui est le premier, si nécessaire, à assumer le fardeau du monde sur ses épaules et à le porter docilement (peu importe où).  

L'épouse de son personnage est interprétée par Hilda Ohan, une comédienne irano-arménienne, qui vit à Paris et dont la signature minimaliste contraste heureusement avec le jeu des actrices locales. Lorsque, parfois, un silence impuissant est préféré à un hurlement et qu'un sourire contraint suffit à exprimer le bonheur.

Les rôles secondaires sont, de même, méticuleusement traités - comme ce député démagogue, distribuant des bakchichs avec le slogan "Plus fort la vie !" (le producteur Armen Hambartsoumian, dans un rôle inattendu), Armen Sherents jouant le rôle de son contemporain Azat Sherents (le fils de l'acteur, qui vit à Moscou et qui, bien que n'étant pas comédien de profession, ressemble étonnamment à son célèbre père, tant par son apparence que par son calme intérieur), le vieux briscard qui règle les problèmes du village (Ruben Gevorgyants, président de l'Union des Cinéastes d'Arménie, dans un rôle mélancolique), et bien d'autres personnages tout aussi mémorables.

Le film se situe dans des lieux clos : le village, les champs adjacents et, dans le meilleur des cas, au centre de la région (le film a été tourné dans les villages de Lchavan et d'Akhpradzor, la ville de Vardenis et le marché à ciel ouvert du Vernissage, à Erevan). Comme si cette région close sur elle-même se mettait à circonscrire aussi le temps. L'environnement n'est que rebuts, ferrailles de mécaniques surannées et rouillées, avec lesquelles tout ce monde s'active, tente de revivre, s'adapte. Le temps lui-même s'est détourné.

L'idée du film est que nous sommes en 1996, quand les réfugiés en Arménie n'avaient ni statut, ni papiers, ni garantie d'habitation. Mais il est à noter que l'action pourrait tout aussi bien se dérouler en 2014, puisque ces images d'existences entre parenthèses (le passé qu'on n'a pas encore oublié, l'avenir qu'on n'imagine pas encore) sont observables dans n'importe quel village aujourd'hui.

Shahbazyan relate comment, alors qu'il filmait à Vardenis, il fut stupéfait de remarquer que personne ne portait des vêtements fabriqués au cours des vingt dernières années - tout ce qui provient de l'époque soviétique est conservé.      

Tout se passe comme si l'Arménie marquait aujourd'hui un temps d'arrêt, une période où ce qui domine n'est pas l'espoir, mais le souvenir. Ce que sous-entend Moskvitch, Mon Amour à travers ses destinées humaines. Et c'est précisément grâce à cela que l'histoire de l'infantile Hmayak revêt un ton si actuel, à la façon d'une gifle.

Par exemple, dans la scène où il essaie de vendre les médailles de son père, héros et de vétéran de la bataille de Stalingrad (afin d'économiser pour la Moskvitch), le vendeur réplique : "La patrie ? Quelle patrie ? Il n'y a ni patrie, ni mère-patrie !" C'est l'esprit du temps, en particulier pour Hmayak, qui a perdu sa citoyenneté azerbaïdjanaise, mais qui n'a pas encore acquis la citoyenneté arménienne. Il sait que, dans le pire des cas, il devra écrire une lettre au Kremlin, dont la réponse lui sauvera la mise.

Délibérément, Moskvitch, Mon Amour n'accentue pas le contexte social et politique, en particulier : le fait que tout se passe en coulisse, pendant que les gens sont en première ligne - déconcertés, influençables et sincères dans la mesure du possible, et dont les rêves demeurent tout simplement hors de portée. Il est des tâches, des dépenses et des situations plus importantes, et la Moskvitch rouge devra juste attendre un peu plus.

L'idée du film se fonde sur une expérience vécue. Il y a quelques années, Aram Shahbazyan préparait un documentaire sur les réfugiés, lorsqu'il apprit l'existence d'un journal appartenant à l'un de ces réfugiés (grâce à Edik Baghdassarian, journaliste d'investigation et rédacteur en chef d'Hetq), où les dates exactes et le montant de l'argent économisé étaient notés. L'homme avait tenu un livre de comptes, pour pouvoir acheter la voiture de ses rêves. Ces références constituèrent le point de départ du film (Hmayak possède lui aussi un journal).

Les créateurs du film ont aussi acquis des matériaux d'archives en provenance du Gosfilmofund (Fonds russe pour le cinéma), en rapport avec le scénario. Et il est très intéressant de voir comment des chants russes (concernant en particulier la parade des Moskvitch) pimentent l'existence de l'aimable Hmayak, menant une vie modeste avec sa discrète épouse.

En dépit de ces échappées comiques et mélancoliques, l'on respire dans Moskvitch, Mon Amour. L'histoire ne traîne, ni ne dérape - elle suit son cours.

Surtout, les détails n'induisent pas en erreur, les émotions ne sont pas imposées. Après tout, il faut du temps pour se défaire des illusions et des rêves - à la façon d'un signal d'alerte, entremêlant et défaisant le temps.

Moskvitch, Mon Amour est actuellement distribué en coproduction franco-arménienne (Araprod et Aremak), puis sera projeté à Erevan.

Il s'agit d'un film à destination du public, qui n'a pas pour ambition de flatter l'égo du cinéaste ou, plus simplement, de faire de l'argent. Nous avons tous une Moskvitch en nous (même si c'est une Mercedes), et cet environnement soviétique si particulier, ce chœur de villageois, patients et ballottés par la nature, suscitent cette prise de conscience qui, au bout du compte, transcende les générations et les nationalités. Ce film nous concerne et, par conséquent, est universel.
____________

Traduction : © Georges Festa - 04.2014