samedi 19 avril 2014

Arinj (Armenia) : Levon y su templo subterráneo / (Arindj (Arménie) : Levon et son temple souterrain



 © Virginia Mendoza, 2013


Levon et son temple souterrain
par Virginia Mendoza
El Puercoespín (Buenos Aires), 29.11.2013


La bourgade d'Arindj, de six mille habitants, se trouve dans la province du Kotayk, près d'Erevan, capitale de l'Arménie. Face au collège, une maison discrète abrite un étrange monde souterrain.

Vue du dehors, elle ne se distingue pas des autres. Exceptées deux mosaïques sur le mur de la cour : sur l'une on voit Levon Arakelyan avec un marteau et un ciseau; sur l'autre, Tosya Arakelyan, des pommes de terre à la main.

C'est là où ils se sont connus. Lorsque Levon a acheté la maison et vu sa voisine Tosya, il a su qu'il se marierait avec elle.

Mais d'abord il la mit à l'épreuve.

- "Il m'a emmenée au musée d'Histoire pour voir quelle genre de fille j'étais, raconte Tosya. J'étais plantée là à regarder des instruments agricoles anciens. Il voulait qu'on parte. Je lui ai dit que je voulais rester encore un moment à regarder tout ça."

- "Et à quelle conclusion est-il arrivé ?"

- "Il disait toujours qu'à ce moment-là, il a su que j'étais une femme du peuple, simple et travailleuse. Il avait une grande aptitude à juger les gens et à savoir rapidement comment ils étaient."

Levon et Tosya naquirent le même jour, avec trois ans d'écart : le 2 mai 1941 et 1944. Ils eurent quatre filles et douze petits-enfants. Ses proches se souviennent d'un Levon toujours gai, jamais en colère. Un homme qui blaguait sans cesse et à l'imagination débordante. Il adorait les chats : ils les appelait les chiens.

- "Il me racontait toujours des contes, sans jamais se répéter," me confie une de ses petites-filles, Nune.

Durant l'hiver 1985, la famine menaçait Arinj. Tosya conserva des pommes de terre pour que la famille subsiste durant plusieurs mois. Mais il fallait un lieu vaste et frais pour les entreposer. Levon choisit un lieu précis sur le sol de sa maison et planta son ciseau. Il commença à creuser et ne cessa pas, jusqu'à ce que, vingt trois ans plus tard, son cœur lui dise "Assez !" et le laisse allongé, près de la porte.

Nune et son frère Suro nous proposent des vestes, allument une lanterne et nous commençons à descendre des escaliers tortueux. On pourrait s'y perdre : ce sont des galeries qui semblent mener au centre de la terre.

- "Les voisins demandaient toujours s'il avait enfin terminé l'emplacement pour les pommes de terre et lui répondait : "Non, qu'elle [Tosya] attende un peu !" Et il m'a fait marcher comme ça, pendant vingt-trois ans. Après, il a pensé faire un entrepôt, mais il a abandonné cette idée et il a continué," explique Tosya.

- "Tout seul ?"

- "Parfois, on l'aidait un peu," reconnaît Suro.

- "Tu t'imagines ! Un gamin de cinq ans en train de l'aider !" s'amuse Nune.

Levon ne pouvait s'arrêter de casser de la pierre. "Des voix me disent que je dois faire quelque chose de grand dans ce monde," avait-il l'habitude de dire, ou du moins c'est ainsi que s'en souvient sa femme. Un jour, en 1985, Levon était chauffeur de camion en Russie et dormait près d'un arbre. Ces voix lui apparurent en songe pour la première fois et, avec le temps, l'accompagnaient au quotidien, pendant qu'il réalisait ce qu'il appelait son musée. Il ouvrit de vastes galeries souterraines, connectées par des escaliers. Il a sculpté plusieurs symboles arméniens, entre autres celui de l'éternité, et des colonnes d'inspiration grecque.

Même si le gouvernement arménien reconnaissait le travail de Levon et son influence sur les progrès de la spéléologie, il n'avait aucune connaissance dans ce domaine : il était chauffeur et professeur d'autoécole. Il a tout réalisé sans aucun plan. Plus tard, le Centre d'Etudes sur les Grottes lui a attribué le titre d'excavateur de grottes honoraire.

Levon commença à dormir trois heures par jour. Si ses proches voulaient le voir, il fallait qu'ils aillent dans son musée. S'ils voulaient qu'il mange, il fallait lui apporter la nourriture.

Ses voisins pensaient, comme cela était prévisible, qu'il était devenu fou. Mais Tosya ne douta jamais de sa santé mentale. Même s'il entendait des voix.

- "Quand j'allais le voir dans son musée, mon mari me demandait toujours pourquoi je venais le saluer, lui, et pas les autres."

- "A qui devrais-je dire bonjour, si tu es tout seul ?"  lui rétorquait-elle ironiquement.

- "Mais quel genre de personne es-tu donc, toi qui ne crois en rien ? Tu ne vois pas tous ces gens qui m'accompagnent ? Eux aussi méritent d'être salués," lui répondait-il, persuadé que les voix étaient des esprits qui le guidaient.

- "Il avait une gouttière et il recueillait l'eau avec un récipient tous les matins. Un jour, il dit à l'eau : 'Tu ne peux pas continuer à m'empêcher de faire mon travail !' Le lendemain, il n'y avait plus d'eau," raconte Tosya.

Ce n'était pas de la folie, mais de l'incompréhension, explique-t-elle.

- "Au début, personne ne comprenait pourquoi il faisait ça. Les gens lui demandaient souvent pourquoi il faisait tout ça et lui répondait toujours la même chose : 'Pourquoi Noé a-t-il fait ce qu'il a fait ?' Il pensait qu'un jour viendrait où beaucoup de gens mourraient dans un immense brasier et il était convaincu que plus grand serait l'espace qu'il était en train d'ouvrir, plus il pourrait cacher de gens pour les sauver."

- "A aucun moment vous n'avez pensé que votre mari perdait la tête ?"

- "Jamais. J'ai toujours cru en lui. Je savais que je n'avais pas épousé un fou. La seule chose que je lui reprochais était qu'il passait tout ce temps enfoui là-dedans et pas avec moi. Il disait qu'un jour, lorsqu'il ne serait plus là, je ne serais pas seule, parce qu'il y aurait toujours quelqu'un en train de visiter son musée et qu'alors je regretterais de m'être plainte. Beaucoup de gens viennent, mais aujourd'hui je suis très triste, parce qu'un de mes deux chats a disparu et qu'ils font partie maintenant de ma famille."

Avec le temps, il a gagné.

- "Tous ceux qui, au début, racontaient que mon mari était devenu fou, quand ils ont vu que tout ça est devenu un musée et que des gens du monde entier viennent le visiter, m'ont dit : 'Tu vois, on t'a dit que tout finirait bien.'"   

Vingt et un mètres de profondeur, l'équivalent d'un immeuble de sept étages. Dix mille tonnes de pierre. Trois cent mètres carrés. Six galeries. 80 marches. La température ne varie pas : en hiver comme en été, elle reste à 10 degrés centigrades.

La maison reste stable et ne court aucun risque, car, bien que les parties les plus profondes du souterrain soient creusées dans de la pierre sablonneuse, une couche supérieure de roche basaltique la soutient au-dessus du vide labyrinthique, qui se trouve en dessous.

A côté du lieu où Levon a entrepris de creuser le "souterrain divin," sa famille expose comme des pièces de musée ses vêtements, ses chaussures, ses outils, des articles de presse, des portraits en couleur dessinés par des enfants et des photographies de l'excavateur, toujours avec une barbe blanche, un bonnet noir, un marteau et un ciseau.

Dans l'endroit le plus bas, se trouve une sorte d'autel orné de pierres. Levon l'appelait le lieu des souhaits. Des gens du monde entier sont venus jusque là, pour demander des choses qui, selon certains témoignages, se sont réalisées.

- "Une femme est venue des Etats-Unis avec un cancer du sein. De retour dans son pays et lors d'un contrôle, le médecin lui demanda où était sa tumeur. Elle avait disparu. Une autre femme arriva en pleurs, elle disait que son fils avait disparu depuis très longtemps. Mon mari lui posa la main sur la tête et lui dit : "Quand tu reviendras dans ton pays, ils auront retrouvé ton fils." A son retour, son fils était déjà à la maison."

Un couple et son bébé vient d'achever sa visite. Alors qu'ils partent, Tosya se demande pourquoi ce couple vient chaque année, le 7 septembre. Pendant que Tosya et sa petite-fille lisent les cas les plus remarquables dans le Livre des souhaits, le chat qui avait disparu rentre à la maison. Au bord des larmes, Tosya prend dans ses bras l'animal, l'embrasse et lui donne à manger.

Les visiteurs disent que, quand ils parviennent à cet autel profond, ils éprouvent quelque chose de différent : une sensation qu'ils ne parviennent pas à décrire, mais qui ressemble beaucoup à une paix soudaine. Les scientifiques, qui ont étudié ce lieu, assurent qu'il s'agit d'un endroit magnétique.

A cet endroit, les boussoles ne savent vers où s'orienter.       

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Traduction de l'espagnol : © Jorge Lozano et Georges Festa - 04.2014