lundi 21 avril 2014

Artin Arslanian - Les promesses non tenues de la Grande-Bretagne aux Arméniens après la Première Guerre mondiale / How British Promises to the Armenians After World War I Were Unfulfilled



© University of Michigan Press, 1996


Les promesses non tenues de la Grande-Bretagne aux Arméniens après la Première Guerre mondiale
Conférence du docteur Artin Arslanian à l'Université de Fresno (CA), 20.02.2014

par Suren Oganessian
Hye Sharzhoom, March 2014, Vol. 35, No. 3 (125)


Durant une grande partie de son histoire, l'Arménie a été un pion ou un objet de marchandage aux yeux d'empires plus vastes, et lors de la Première Guerre mondiale, une des périodes les plus tumultueuses de l'histoire arménienne, les Arméniens, ainsi que les autres peuples au Moyen-Orient, en vinrent naturellement à être utilisés par les Alliés, en particulier la Grande-Bretagne, dans leurs seuls intérêts.

Lors de sa venue à l'Université de Fresno, le 20 février dernier, le docteur Artin Arslanian a prononcé une conférence sur ce thème, intitulée "Les Arméniens, les Géorgiens, les Azerbaïdjanais, les Arabes et les Juifs : la philosophie coloniale britannique, après la Première Guerre mondiale." Le docteur Arslanian, qui enseigne l'histoire et les relations internationales au Marist College de New York, est spécialiste de l'histoire anglaise et du Moyen-Orient moderne, ainsi que des missions américaines au Moyen-Orient, et a publié plusieurs ouvrages sur ces sujets.

L'A. s'intéressait, au départ, davantage à l'étude de la guerre civile russe, mais, au fil de ses investigations, les souffrances des Arméniens et leur trahison par les Britanniques, durant et après leur occupation de la Transcaucasie, éveillèrent son attention.

A. Arslanian débuta son exposé en expliquant le contexte dans lequel l'Angleterre s'engagea dans le premier conflit mondial. Les généraux, qui dirigeaient la guerre, n'avaient qu'une vague idée de ce qu'ils faisaient là, lors de l'impasse du front occidental, cette guerre de tranchées qui faisait des milliers de victimes pour ne progresser que de quelques mètres. Les soldats, qui avaient promis à leurs proches d'être de retour à Noël, s'étaient gravement mépris.

L'Angleterre savait qu'elle aurait besoin d'aide pour gagner la guerre et dépendait de la Russie, son alliée, pour vaincre l'empire ottoman. Pour ce faire, les Britanniques promirent aux Arabes un royaume indépendant, s'ils renversaient le gouvernement ottoman et s'ils les aidaient à fournir des subsides à la Russie. Comme cela suscita des inquiétudes en France, un tel accord étant susceptible de renforcer notablement la puissance de l'Angleterre après la guerre, celle-ci promit à la France que les deux pays se répartiraient entre eux le Moyen-Orient, contredisant ses promesses aux Arabes.

Comme l'a noté l'A., citant un vieux proverbe arabe, "l'homme qui se noie s'agrippe à un serpent." L'Angleterre ne disait à ses alliés que ce qu'ils voulaient entendre, afin que ceux-ci servissent ses intérêts.

Les Arméniens commencèrent à intéresser les Britanniques, lorsque le soulèvement bolchévik fit sortir la Russie de la guerre en 1917-1918. Sachant qu'il serait désastreux que les Turcs ottomans s'avancent jusqu'à Bakou et accèdent à son pétrole, les Britanniques proposèrent leur aide aux Arméniens, dans l'obligation soudaine de se débrouiller, suite à l'absence de la Russie.

L'Angleterre promit aux Arméniens un Etat indépendant, avec l'intégralité de ses territoires historiques, s'ils empêchaient les Turcs d'atteindre Bakou. L'Angleterre désirait aussi stationner ses troupes dans le Caucase, afin de lutter contre les bolchéviks, durant la guerre civile russe. La Géorgie et l'Azerbaïdjan ayant fait allégeance aux Puissances Centrales, l'Arménie fut la seule nation dans la région à accueillir l'aide britannique. Tout en contrôlant la zone, l'Angleterre n'interféra pas dans les litiges territoriaux qui nuisaient à la région, promettant que l'ensemble des querelles frontalières serait réglé à la fin du conflit.

Malheureusement, dès que les bolchéviks remportèrent la guerre civile russe, le Caucase cessa d'être d'une importance stratégique centrale pour l'empire britannique. L'agitation grandissant en Inde, en Egypte, en Palestine et en Irlande, l'Angleterre se retira du Caucase et porta son attention ailleurs; de nombreux généraux anglais justifièrent leurs promesses sans suite aux Arméniens, aux Arabes et autres peuples, à l'aide d'arguments racistes, déclarant ne plus vouloir gaspiller de l'argent à "tenter de civiliser des gens qui ne veulent pas être civilisés," allant jusqu'à soutenir que la population tout entière du Moyen-Orient ne valait pas la vie d'un seul Anglais.

La propagande des Soviétiques exploitera cela, lorsqu'ils annexèrent finalement l'Arménie, déclarant que les nations capitalistes n'étaient pas dignes de confiance et que l'Arménie devait maintenant s'appuyer sur l'Union Soviétique.

La conférence du docteur Arslanian nous a ouvert les yeux sur la Première Guerre mondiale et ses conséquences, sous un jour que nous ne rencontrons guère dans les manuels d'histoire et les médias; à savoir comment des promesses faites par un empire britannique aux abois ont influencé l'issue de la guerre, mais ne se sont pas réalisées, une fois le conflit terminé.      
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Traduction : © Georges Festa - 04.2014