dimanche 20 avril 2014

Burhan Sönmez : Les Innocents / Masumlar





© Del Vecchio Editore, 2014


Les Innocents [Masumlar], de Burhan Sönmez
par Diego Zandel


["L'homme est le refuge de l'homme," une réponse confiante dans le destin de tous les exilés. Un flot de petits récits, qui composent une grande histoire entre la Turquie et Cambridge, entre mémoire et exil. Diego Zandel interviewe l'écrivain turc Burhan Sönmez.]

Burhan Sönmez est un jeune écrivain turc, contraint, voici quelques années, de s'exiler en Angleterre, à Cambridge, pour des motifs politiques. Rentré dans sa patrie, il a participé activement aux manifestations de la place Taksim. Un de ses romans, Les Innocents (1), vient d'être traduit en Italie, publié par les éditions Del Vecchio; l'écrivain est venu à Rome présenter l'ouvrage, lors du salon littéraire "Libri come."

Nous lui avons posé quelques questions sur son très beau livre, qui conjugue la douleur de l'exil avec les souvenirs, les mythes et les légendes de son enfance dans la plaine de l'Haymana, au sud d'Ankara. L'incipit même du roman, traduit du turc par Eda Özbakay, le rappelle : "Ma patrie c'était l'enfance," une phrase que n'importe quel exilé et réfugié peut faire sienne.

- Diego Zandel : Le rôle de la mémoire est très important dans votre roman qui, au fil des chapitres, passe du présent de Cambridge aux souvenirs du passé, en remontant trois générations.
- Burhan Sönmez : Oui. Le roman se déroule sur trois niveaux, tous liés à la mémoire. Le premier niveau est celui du pays d'origine, d'où les deux protagonistes sont arrivés en tant qu'exilés. Le second est l'enfance des protagonistes. Le troisième a trait à la vie et à la mort, dans la mesure où le protagoniste a survécu à des violences.

- Diego Zandel : Ces violences à cause desquelles il souffre d'insomnie ?
- Burhan Sönmez : Oui, le protagoniste a été victime d'une attaque policière [...] Mais il y a d'autres problèmes.

- Diego Zandel : Pouvez-vous nous en dire un mot ?
- Burhan Sönmez : Il existe un proverbe turc qui dit : "Si quelqu'un rapporte très souvent les paroles d'Allah, alors on peut penser qu'il fait quelque chose de mal." Aujourd'hui, nous voyons que le gouvernement d'Erdoğan parle beaucoup de tradition, de l'empire ottoman, de l'armée turque, de la grande culture passée du pays, tandis que, parallèlement, en fait, il travaille à détruire le passé, rasant d'anciennes forêts, polluant d'anciens fleuves, bétonnant, au nom d'un industrialisme extrême. Nous, nous interprétons le tout comme ça : nous détruisons le passé et nous bâtissons l'avenir.

- Diego Zandel : Votre livre regarde beaucoup vers le passé, arrive aux souvenirs de votre grand-père, à la guerre gréco-turque. Vous le faites avec beaucoup de poésie et, à la fois, d'incessants rappels littéraires.
- Burhan Sönmez : La poésie est peut-être l'élément le plus important, car c'est elle qui représente le passé, et non le présent. Mon pays, mon enfance, tout est lié à la poésie. Il y a un élément réel, que j'ai intégré dans l'histoire, une inscription que j'ai découvert dans un passage souterrain à Cambridge. Une main anonyme avait écrit : "L'art de la poésie..." et puis quelqu'un ou quelque chose avait arrêté cette main. Quant à moi, en raison de mes thérapies médicales, j'empruntais tous les jours ce passage souterrain et je lisais cette phrase incomplète, méditant moi aussi sur la conclusion à lui donner. Un jour, quelqu'un l'a terminée et j'ai lu "L'art de la poésie est en train de mourir." Ça été un moment important dans ma vie, un moment symbolique. J'ai commencé à penser à ce livre, pour lequel j'avais plein d'histoires, et je voulais que cette histoire fût une histoire dans l'histoire. Les rappels littéraires obéissent à cet objectif, s'enchâssent dans le déroulement, sans être envahissants.

- Diego Zandel : Que représente l'Angleterre, Cambridge, où se rencontrent les deux protagonistes ? Brani Tawo demande à Feruzeh : "Si tu étais enterrée ici, que représenterait cette terre pour toi ?"
- Burhan Sönmez : Cette question est extraite d'une citation de Rupert Brooke, le poète mort et enterré en Grèce, à Skyros.  Je pense qu'il s'agit là d'une question que beaucoup d'exilés se posent. Feruzeh lui répond qu'elle est retournée en Iran, où elle s'est fait tatouer une rose, la rose du Livre des Secrets (2), afin de mourir avec ce souvenir de l'Iran sur son corps. Cela fait référence à une tradition qui remonte à la Perse ancienne et qui est encore très présente en Iran, où tout le monde possède un exemplaire du Livre des Secrets. C'est-à-dire ce livre, que chacun de nous choisit pour guider son existence, le matin tu l'ouvres au hasard, tu lis une phrase, et celle-ci donne lieu à une interprétation de la journée qui t'attend. Un peu comme on faisait autrefois en Occident avec la Bible, en ouvrant au hasard sur un de ses versets.

- Diego Zandel : Quel est votre Livre des Secrets à vous ?
- Burhan Sönmez (Il rougit, embarrassé) : J'en ai tellement ! Mais ce sont tous des livres de poésie.

- Diego Zandel : Dans le roman figure une phrase de Wittgenstein. Le protagoniste se rend sur la tombe du philosophe et rencontre cette femme qui avait découvert la trahison de son mari, après avoir lu la phrase du Tractatus Logico-Philosophicus : "Le fait que le soleil se lèvera demain est une hypothèse; ce qui veut dire : nous ignorons s'il se lèvera." Vous avez choisi Wittgenstein, parce qu'il est enterré à Cambridge ?
-  Burhan Sönmez : Non. A Cambridge se trouvent déjà d'innombrables tombes de personnes célèbres. J'ai fait un choix lié à de nombreux motifs. La philosophie essaie de parler du tout et des parties. Dans l'histoire, il y avait celui qui partait du tout pour arriver aux parties, et celui qui partait des parties au singulier pour les ajuster et arriver au tout. Wittgenstein, comme Aristote, croyait que le tout n'est autre que ce qui est créé à partir des différentes parties. Ce qui signifie que les petites parties se rassemblent pour composer le tout. C'est là la signification de mon livre. Il y a toutes ces petites histoires qui, mises ensemble, créent une grande histoire. La philosophie de Wittgenstein me servait à ça, pour expliquer la structure de mon livre.

- Diego Zandel : Cambridge représente-t-elle autre chose dans un roman qui parle essentiellement de la Turquie ?
- Burhan Sönmez : Parfois, nous cherchons la meilleure façon de raconter notre propre histoire. Et parfois on le fait en parlant d'autre chose. Don Quichotte est l'histoire d'un grand chevalier, d'un idéaliste et d'un rêveur, mais la moitié du livre concerne Sancho Panza, qui est un homme simple, dénué de rêves, exactement l'opposé. Mais, à travers Sancho Panza, le lecteur comprend mieux Don Quichotte. Je voulais raconter l'histoire de mon passé, des lieux de mon enfance dans la plaine de l'Haymana, et j'avais besoin d'un contraire, d'un opposé. Dans mon livre, Cambridge a cette fonction.

Au terme de notre entretien, je m'arrête un instant pour parler avec Burhan Sönmez, en lui révélant mon intérêt pour son livre, à la lumière du fait que, moi aussi, je suis le fils d'exilés de Fiume, né dans un camp de réfugiés. Il veut en savoir plus, une histoire dont, bien sûr, il ne savait rien. Il me demande s'il reste des Italiens en Istrie et à Fiume. Je lui réponds : "Oui, une petite minorité." Puis, il prend son livre, l'ouvre et m'écrit la dédicace en turc. L'interprète me dit ce qui est écrit, il s'agit d'une phrase extraite d'un des chapitres, significativement intitulé "L'homme est le refuge de l'homme." Une réponse confiante dans le destin de tous les exilés.                    

NdT

1. Titre originel : Masumlar. Il s'agit du second roman de Burhan Sönmez, publié en Turquie en 2011 et lauréat du prestigieux prix littéraire Sedat Simavi. (Inédit en français)
2. Allusion au Asrâr-Nâma, célèbre recueil du poète persan Farid al-Din Attar (vers 1142-mort entre 1190 et 1229), originaire de Nichapour. Signalons la traduction française de Christiane Tortel, parue aux éditions Les Deux Océans en 1985 (rééd. 2005) (ISBN : 2-86681-012-0).

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Traduction de l'italien : © Georges Festa - 04.2014