mardi 22 avril 2014

Génocide arménien : Yevnigue Salibian





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L'histoire extraordinaire de Yevnigue Salibian, aujourd'hui centenaire, l'une des dernières personnes en vie à pouvoir témoigner de l'horreur du génocide arménien
Elle dut son salut aux rênes d'un cheval, tandis que sa famille fuyait la brutalité du pouvoir ottoman

par Robert Fisk
The Independent, 30.03.2014


C'est une enfant de la Grande Guerre, née sur un lointain champ de mort, dont nous savons peu de choses, un des tout derniers témoins du premier génocide du siècle dernier, assise sur son fauteuil roulant, et qui nous sourit, nous parle de Jésus et des enfants arméniens fouettés par la police turque, qu'elle aperçut à travers les fissures de sa porte en bois. Ce n'est pas tous les jours que l'on rencontre un observateur aussi précis de l'histoire humaine et, bientôt, malheureusement, nous n'aurons plus l'occasion de la revoir au cours de notre vie.

La semaine dernière, on m'emmène voir Yevnigue Salibian à Mission Hills, une commune de Californie, dont les chaudes effluves et les palmiers ne sont pas sans rappeler la ville d'Aïntab, où elle est née, il y a plus d'un siècle. C'est une vieille dame maintenant, dans une résidence pour personnes âgées, mais avec une mémoire intacte et une cicatrice à la fois profonde et affreuse sur sa cuisse - qu'elle n'a pas de gêne à montrer -, lorsque les rênes d'un cheval l'ont suspendue au-dessus d'un ravin, la saignant pratiquement à mort, alors qu'elle fuyait sa patrie arménienne. "Chhhhh, précise-t-elle. Voilà le bruit que faisait mon sang, en se déversant. Je m'en souviens encore : chhhh, chhhh."

Les réalités du génocide arménien sont aussi claires et réelles que celles de la Shoah, qui suivit. Mais il faut les répéter, car l'Etat turc continue de nier ce génocide, martelant toujours que le gouvernement ottoman ne s'est pas livré à un génocide, qui a détruit un million et demi de sa population chrétienne arménienne, il y a presque un siècle. Les Arméniens furent tués à coups de haches et de couteaux, abattus par dizaines de milliers, les femmes et les enfants contraints à des marches de mort vers les déserts du nord de la Syrie, où ils étaient affamés, violés et massacrés. Les Turcs utilisèrent les trains et une chambre à gaz primitive, un enseignement que les Allemands comprirent. Dans peu de temps, il n'y aura plus d'êtres comme Yevnigue pour raconter leur histoire.

Yevnigue est née le 14 janvier 1914, elle est la fille d'Apoch Apochian, un négociant en cuivre d'Aïntab, qui enseignait à ses cinq enfants l'histoire de Jésus à l'aide d'une grande Bible, qu'il tenait sur ses genoux, assis avec eux sur un tapis, sur le sol de leur maison. C'était - comme tant d'autres Arméniens - une famille de la classe moyenne; Apoch comptait des amis turcs et, même si Yevnigue n'en dit mot, il commerçait apparemment avec l'armée ottomane, ce qui leur a probablement sauvé la vie. Lorsque les premières déportations ont débuté, les Salibian purent rester chez eux, mais le génocide dura jusqu'aux tout derniers mois de la Grande Guerre - il avait commencé dans les semaines qui accompagnèrent le débarquement des Alliés à Gallipoli - et en 1917, les Turcs vidaient encore Aïntab de ses Arméniens. C'est alors que des cris conduisirent la petite Yevnigue, âgée de trois ans, à la porte de sa maison.

"C'était une ancienne porte en bois, toute craquelée, alors j'ai regardé à travers les fissures," me confie-t-elle. "Il y avait plein d'enfants dehors, sans chaussures, et les gendarmes faisaient usage de leur fouet pour leur faire traverser la rue. Peu d'entre eux étaient accompagnés de leurs parents. On avait interdiction de leur apporter de la nourriture. Les policiers fouettaient les enfants et les frappaient à l'aide de matraques. Les cris de ces gosses partant en déportation ! Je me vois encore en train de les entendre, regardant à travers les fissures de la porte."

Un si grand nombre de parents furent tués lors de la première année du génocide arménien que ce n'est qu'ensuite que les orphelins - des dizaines de milliers d'enfants sauvages, errant à travers le pays en leur absence - furent chassés par les Turcs : ce sont ces tout petits déportés qu'a vu Yevnigue. Les Apochian parvinrent cependant à s'accrocher, jusqu'à ce que l'armée française arrivât en Turquie Orientale, suite à la capitulation des Ottomans. Mais, lorsque Mustafa Kemal Atatürk lança une guérilla contre l'occupation française de ce territoire, les Français se retirèrent - et en 1921, les Arméniens survivants s'enfuirent avec eux vers la Syrie, dont Yevnigue et sa famille, entassés sur des charrettes conduites par deux chevaux. Elle fut l'une des toutes dernières chrétiennes à quitter sa patrie arménienne.

"Ma famille était répartie entre ces deux charrettes. J'ai échangé ma place avec une vieille dame. C'était la nuit et, au-dessus d'un ravin, nos chevaux ont été pris de panique, notre charrette s'est renversée, une barre de fer a tué la vieille dame et j'ai été renversée sur le bord d'un pont; seules les rênes du cheval m'on sauvée, en s'enroulant autour de ma jambe. Jésus m'a sauvée ! Je suis restée pendue là, avec ce "chhhh," que faisait mon sang en train de gicler." Yevnigue nous montre la profonde cicatrice sur sa jambe. Le cuir a mordu profondément dans le muscle. Elle fut inconsciente pendant deux jours, guérissant lentement à Alep, puis à Damas et, finalement, dans ce sanctuaire qu'était Beyrouth.

Le reste de sa vie - comme elle nous le raconte - appartient à Dieu, à son mari et à la tragédie d'avoir perdu un de ses fils dans un accident de voiture, au Liban, en 1953. Une photographie prise lors de son arrivée à Beyrouth, montre que Yevnigue fut une jeune femme très belle, qui eut, dit-elle, de nombreux soupirants. Elle jeta finalement son dévolu sur un prêcheur évangéliste, chauve, un homme plus âgé qu'elle, dénommé Vahran Salibian, au large sourire et dont le patronyme - Salibi - signifie croisé. "Il n'avait pas de cheveux sur sa tête, mais il portait Jésus dans son cœur," me confie Yevnigue. Vahran est mort en 1995, après 60 ans de mariage; Yevnigue a perdu le compte de ses arrière-petits-enfants - ils sont au moins 22 à ce jour, mais elle est heureuse au sein de son accueillante maison de retraite arménienne.

"Ce n'est pas bien d'être loin de sa famille, mais j'aime cet endroit. Ici, c'est ma famille élargie." Elle aime profondément l'Amérique, dit-elle. Sa famille s'est enfuie ici, lorsque la guerre civile a commencé au Liban en 1976. "C'est un pays libre. Tout le monde vient de partout en Amérique. Mais pourquoi notre président est-il musulman ?"

J'essaie de la convaincre que ce n'est pas vrai. Elle lit l'Ancien Testament chaque jour et elle parle sans cesse de son amour pour Jésus - je me dis : c'est une vieille dame qui sera heureuse de mourir - et, quand je lui demande ce qu'elle pense aujourd'hui des Turcs qui ont tenté de détruire des Arméniens, elle me répond immédiatement : "Je prie pour la Turquie. Je prie pour les autorités turques, pour qu'elles puissent voir Jésus. Tout ce qui reste du prophète Mohamed n'est que poussière. Mais Jésus vit au Paradis."

Je suis interloqué, jusqu'à ce que je réalise soudain que je n'entends pas la voix d'une centenaire. J'entends une petite Arménienne de trois ans, dont le père lit la Bible sur le sol d'une maison à Aïntab, qui regarde à travers les fissures de sa porte en bois et qui assiste à la persécution de son peuple.                       

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Traduction : © Georges Festa - 04.2014