vendredi 18 avril 2014

Harut Sassounian : Why Turks Were Capable of Exterminating Armenians, But Not Jews (1) / Pourquoi les Turcs ont été capables d'exterminer les Arméniens, mais pas les Juifs (1)





© Transaction Publishers, 2001


Pourquoi les Turcs ont été capables d'exterminer les Arméniens, mais pas les Juifs
par Harut Sassounian
Asbarez, 08.04.2014


Des comparaisons sans nombre ont été établies entre le génocide arménien et la Shoah. Or une autre comparaison est rarement opérée : la capacité de la Turquie à mettre en œuvre le génocide arménien et son incapacité à éliminer les colons juifs de la Palestine durant la même période. Ce genre de comparaison n'a pas été faite, car quasiment personne n'a étudié les projets turcs de déportation des Juifs, lors de la Première Guerre mondiale, en liaison avec le génocide arménien.

Mon analyse préliminaire se fonde sur une information recueillie dans l'ouvrage du professeur Yaïr Auron, Zionism and the Armenian Genocide : The Banality of Indifference (1), Pro Armenia : Jewish Responses to the Armenian Genocide, de Vartkes Yeghiayan (2) et autres matériaux d'archives. Je me propose de détailler les circonstances des déportations des Juifs et de quelle manière ils furent pour la plupart épargnés, contrairement aux Arméniens ! Plus important, quelles mesures la diaspora et les colons juifs en Palestine prirent-ils pour éviter de subir le sort tragique des Arméniens ?

En tant que minorités dans l'empire ottoman, les Arméniens et les Juifs constituaient des boucs émissaires commodes pour les caprices de dirigeants turcs sans pitié. Fait intéressant, les Jeunes-Turcs recoururent aux mêmes arguments pour déporter les Arméniens et les Juifs. Les Turcs accusèrent les Arméniens de collaborer avec l'armée russe en progression, de même qu'ils reprochèrent aux Juifs de collaborer avec les forces britanniques envahissant la Palestine ottomane. Par ailleurs, les Juifs furent accusés de projeter d'établir leur patrie en Palestine, tout comme les Arméniens étaient censés créer la leur en Turquie Orientale. Dans un autre parallèle encore, Djamal Pacha, un des membres du triumvirat Jeune-Turc, faisait cyniquement remarquer qu'il "expulsait les Juifs pour leur bien," tout comme les Arméniens étaient expulsés par la force "de la zone de guerre" pour leur sécurité !

En 1914, lorsque la Turquie entra dans la Première Guerre mondiale aux côtés de l'Allemagne et contre les Puissances Alliées (Angleterre, Russie et France), la Palestine devint un théâtre de guerre. Les autorités turques soumirent la population à un impôt de guerre, lequel frappa plus lourdement les colons juifs. Leurs biens et autres possessions furent confisqués par l'armée turque. Certains colons juifs furent soumis aux travaux forcés pour bâtir routes et chemins de fer. Alex Aaronsohn, un colon juif à Zichron Yaacov, écrit dans son journal : "Un ordre est récemment parvenu des autorités turques, ordonnant aux Juifs de remettre toutes les armes à feu et autres munitions en leur possession. Ordre terrible : nous savons que des mesures identiques furent prises, avant les atroces massacres d'Arméniens, et nous sommes d'avis qu'un tel sort peut bien attendre notre peuple." (cité in Pro Armenia, de Vartkes Yeghiayan).     

A l'automne 1914, le régime turc publia un ordre d'expulsion visant tous "les ennemis de la nation," dont 50 000 Juifs russes, qui avaient fui les persécutions tsaristes et qui s'étaient établis en Palestine. Suite à plusieurs intercessions de la part de l'ambassadeur d'Allemagne, Hans Wangenheim, et de son homologue américain, Henry Morgenthau, ces "ennemis de la nation" furent autorisés à rester en Palestine, s'ils acceptaient d'acquérir la citoyenneté ottomane.

Néanmoins, le 17 décembre 1914, un subordonné de Djamal Pacha, Bahaeddin, gouverneur de Jaffa, appliqua l'ordre d'expulsion, déportant 500 Juifs, qui furent raflés en pleine rue et conduits au siège de la police, puis, de là, forcés d'embarquer sur des navires amarrés dans le port. Les demeures des colons juifs furent fouillées en quête d'armes. Les pancartes en hébreu furent retirées des magasins et l'école juive de Jaffa fermée. Les organisations sionistes furent dissoutes et, le 5 janvier 1915, les autorités turques publièrent une déclaration contre "l'élément dangereux appelé sionisme, qui vise à créer un gouvernement juif dans la région palestinienne de l'empire ottoman [...]"

En réaction aux protestations émanant de l'ambassadeur Morgenthau et du gouvernement allemand, Constantinople revint sur l'ordre de déportation et Bahaeddin fut limogé. D'après le professeur Auron, la situation des colons juifs aurait pu être bien pire, s'il n'y avait eu "l'influence de la communauté juive mondiale sur la politique de la Turquie... Les communautés juives d'Amérique, d'Allemagne et d'Autriche réussirent à en limiter certains de ses aspects les plus durs. Des décrets furent assouplis; les commandants turcs les plus zélés furent remplacés et des périodes de calme succédèrent à des moments de détresse."

En 1913 déjà, le président Wilson donnait pour instruction à l'ambassadeur Morgenthau, lors de sa nomination : "'Souvenez-vous que tout ce que vous pouvez faire pour améliorer le sort de vos coreligionnaires constitue une action qui fera honneur à l'Amérique, et vous pouvez compter sur toute la force de l'administration pour vous soutenir.' Morgenthau suivit fidèlement ce conseil," d'après Isaiah Friedman, dans son ouvrage Germany, Turkey and Zionism: 1897-1918 (3). Après avoir organisé l'acheminement de fonds indispensables émanant de Juifs américains à destination de Jaffa, Morgenthau écrivit à Arthur Ruppen, directeur de l'Association pour le Développement de la Palestine : "Je suis une arme de choix pour prendre la défense de mes coreligionnaires [...]"

Au printemps 1917, les autorités turques publièrent un second ordre de déportation visant 5 000 Juifs originaires de Tel Aviv. Aaron Aaronsohn, dirigeant du groupe Nili - une petite organisation juive clandestine en Palestine, qui travaillait pour les services secrets anglais - diffusa immédiatement cette information auprès des médias internationaux. Aaronsohn rencontra secrètement le diplomate anglais Mark Sykes en Egypte et transmit, par son intermédiaire, un message urgent à Londres, le 28 avril 1917 : "Tel Aviv est livrée au pillage. 10 000 Juifs en Palestine sont maintenant privés de maison ou de nourriture. Le Yichouv [colonies juives en Palestine] tout entier est menacé de destruction. Djamal [Pacha] a déclaré publiquement que la politique concernant les Arméniens s'appliquera désormais aux Juifs."

Lorsqu'il accusa réception des rapports d'Aaronsohn en provenance de Palestine, Chaïm Weizmann, un sioniste clé, pro-britannique, à Londres, transmit le message suivant aux dirigeants sionistes dans plusieurs capitales européennes : "Djamal Pacha a déclaré ouvertement que la liesse des Juifs à l'approche des troupes britanniques sera de courte durée, car il leur fera partager le sort des Arméniens [...] Djamal Pacha est trop rusé pour ordonner des massacres de sang froid. Il a pour méthode d'amener la population à la famine et à la mort par la soif, les épidémies, etc. [...]"

Les Juifs américains furent indignés d'apprendre les déportations en Palestine. Des informations parvinrent dans les pays occidentaux sur "les intentions de la Turquie d'exterminer les Juifs en Palestine," note le professeur Auron. De plus, d'influents hommes d'affaires juifs en Allemagne et dans l'empire austro-hongrois exigèrent que leurs gouvernements fissent pression sur les dirigeants turcs, pour que ceux-ci abandonnent leurs projets de déporter les Juifs. Djamal Pacha fut finalement contraint d'abroger l'ordre d'expulsion et apporta une aide alimentaire et médicale aux réfugiés juifs à Tel Aviv.

(A suivre)      

NdT

1. Yair Auron, Zionism and the Armenian Genocide: The Banality of Indifference, Transaction Publishers, 2001, 405 p. - ISBN-13 : 978-0765808813
2. Vartkes Yeghiayan, Pro Armenia: Jewish Responses to the Armenian Genocide, Center for Armenian Remembrance, 2012, 269 p. - ISBN-13 :  978-0615605838
3. Isaiah Friedman, Germany, Turkey and Zionism: 1897-1918, Transaction Publishers, 1997, 461 p. - ISBN-13 : 978-0765804075

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Traduction : © Georges Festa - 04.2014