jeudi 17 avril 2014

La memoria del bene / La mémoire du bien





© Dervy, 2003

La mémoire du bien
Akhtamar on line (Rome), Anno 9, Numero 177, 01.04.2014


Si, comme l'a déclaré Pietro Kuciukian lors d'un congrès à la Chambre des Députés, le 3 mars dernier, citant Elie Wiesel et Michaël de Saint-Cheron, "le Juste n'est ni un héros, ni un martyr, mais une personne ordinaire, capable de dire non, de réconcilier les êtres vivants avec les morts, car dans notre siècle s'est opérée une fracture entre les vivants et les morts," alors la Mémoire du Bien devient une valeur fondamentale.

Pour nous, pour notre histoire, pour notre avenir.

Et non seulement au regard d'une analyse historique didactique des événements, mais surtout comme approche d'un (essai de) dépassement du traumatisme subi par les victimes et de l'opposition conflictuelle entre les survivants et les négationnistes.

Les premiers ont tendance à radicaliser leur haine ou parviennent à effacer tout sentiment dans une tentative désespérée de refoulement inconscient de l'horreur; les seconds, voulant faire abstraction de toute évaluation politique précise, se barricadent derrière le déni, imposé de haut ou instrumentalisé par des logiques nationalistes, afin de refuser la mémoire du génocide.

De fait, le scénario de l'affrontement se produit, non lorsque les parties en cause partagent la même perception de la tragédie (comme cela fut le cas, par exemple, des Allemands et des Juifs, après la Shoah), mais quand les survivants, au lieu d'accepter la résignation, érigent leur Mémoire en instrument de revendication morale de leurs droits historiques.

A cette mémoire, que nous définirons comme didactique, puisque visant à consolider la base historique de celle-ci, (ne s'oppose pas, mais) s'ajoute une mémoire du Bien, ayant pour but de briser le front uni du négationnisme. En somme, si un peuple, comme par exemple le peuple turc, n'a pas (ou ne parvient pas à avoir) conscience de la mémoire historique, le germe d'une mémoire du Bien peut s'enraciner dans la terre aride du Mal et donner naissance à une nouvelle conception éthique de l'histoire.

Le problème du négationnisme d'Etat est, en fait, qu'un appareil (institutionnel, politique) contraint tout un peuple à repousser toute accusation de génocide comme portant atteinte à toute la communauté nationale; une sorte de défense immunitaire contre le virus d'une accusation gravissime. Dans cette opération de rejet de masse s'insère un refoulement conscient (ou inconscient) de la mémoire historique visant à l'élimination du problème : on renvoie à l'expéditeur les accusations fondant le négationnisme sur l'absence de faits.  

Durant des décennies, la Turquie a procédé à un effacement méticuleux de toute trace arménienne (historique, culturelle, architecturale) : il n'existait pas de "question arménienne" dans la mesure où n'existait pas de "problème" arménien. Durant des décennies, cette présence n'était même pas niée en Anatolie; les thèses historiques les plus communes, universellement partagées, ont été réfutées; une opération de démolition de la Mémoire a été entreprise, qui s'est donné libre cours au lendemain du Metz Yeghern, grâce aussi au refoulement inconscient de l'horreur par les premières générations des survivants.

Or, autant la mémoire du génocide refait surface chez les nouvelles générations d'Arméniens, comme un brouillard quittant lentement le marais de l'oubli, autant la réaction de la Turquie a eu beau jeu de se retrancher derrière une défense négationniste poussée à outrance, une sorte de "ligne Maginot," au-delà de laquelle sont repoussées toutes les accusations infâmantes sur le génocide de 1915.

Une défense négationniste, venue d'en haut, qui pénètre inévitablement les consciences de tout un peuple, tant que, du moins, la révolution internet n'a pas ouvert aux nouvelles générations turques les fenêtres sur un monde différent de celui qu'ils s'étaient imaginé.

La Mémoire du Bien peut donc être le passe-partout pour ouvrir la porte (blindée par la politique) d'un système de défense de tout un peuple.

Si l'accusation infâmante d'un crime aussi monstrueux que l'élimination d'un million et demi d'Arméniens et leur expulsion de leur terre natale ne s'adresse pas à tous sans distinction, mais seulement à ceux qui voulurent le Mal, alors l'exaltation du Bien devient un instrument de purification. Une sorte de processus cathartique, qui fait apparaître la Justice et la Bonté, tout en poussant à isoler les sentiments négatifs.

Les différences entre bons et méchants au sein d'un même peuple (les Turcs, mais aussi les Hutus ou les Khmers rouges, et tous les autres peuples impliqués dans les horreurs de l'histoire) alimentent donc la division interne des négationnistes, suscitant des doutes dans leur front et, en dernière analyse, redirigent la question du point de vue politique et nationaliste vers un discours purement historique.

Contextualiser le Mal de l'horreur, tout en le libérant des logiques nationalistes.

La Mémoire du Bien devient ainsi le bien de la mémoire, en ce sens qu'elle permet à un peuple accusé de refuser "en bloc" une accusation multi-générationnelle, de circonscrire le mal dans un contexte historique et politique déterminé, de surmonter (via l'exaltation du bien des Justes) le traumatisme psychologique du génocide.

Aux côtés, donc, de l'analyse des événements, on ne peut faire l'économie de la recherche de ces facteurs, lesquels donnent à un peuple (dans notre cas, les Turcs) la possibilité de dépasser la tragédie du génocide et d'accepter avec plus de sérénité un avenir de réconciliation; avant tout, avec lui-même et sa propre histoire.

Car, comme a dit un écrivain arabe, "il est important de tourner la page, mais avant nous devons la lire."      

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Traduction de l'italien : © Georges Festa - 04.2014