samedi 19 avril 2014

Missak Vassilian : An Encounter with Djemal Pasha / Rencontre avec Djemal Pacha





Orphelins arméniens, Turquie, Première Guerre mondiale
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Rencontre avec Djemal Pacha, décembre 1917
par Missak Vassilian
The Armenian Weekly, 16.04.2014


Ce qui suit est le récit, par un jeune Arménien de 16 ans, de sa rencontre inopinée avec Djemal Pacha, membre du triumvirat ittihadiste, durant la Première Guerre mondiale, en décembre 1917. Ce texte m'a été confié par son fils, Asbed Vassilian, qui voit dans ce bref échange un récit plus large sur la résilience et la persévérance du peuple arménien.
Jennifer Manoukian

En 1915, le bienveillant gouvernement turc, dans son projet monstrueux, n'épargna ni le personnel, ni les élèves de l'orphelinat Kelegian à Chork-Marzban (Dörtyol), et les déporta, au contraire, sous couvert d'une courte excursion. Je pense qu'une unité turque vint spécialement d'Adana pour organiser la déportation. Une poignée d'élèves fut rassemblée avec leurs parents, et certains élèves plus âgés furent envoyés vers l'orphelinat turc de Dar-el-Eytem à Adana. D'après les informations que nous avons reçues, quelques mois à peine après leur arrivée à l'orphelinat, ces gamins furent envoyés vers les déserts de Meskiné et de Deir-es-Zor. Finalement, une vingtaine de gamins, dont moi-même, furent transférés vers un orphelinat allemand, dans le village de Harni. Après quelque deux années passées à étudier l'allemand, le turc et autres disciplines, cet orphelinat allemand traversa une grave crise financière; ils nous donnaient du pain fabriqué avec de la farine d'orge non tamisée, et même cela leur était difficile. Durant cette période de crise financière, deux officiers allemands se présentèrent à l'orphelinat et rencontrèrent l'administration. Quelques jours après leur départ, une vingtaine d'élèves, qui étudiaient l'allemand depuis deux ans, se virent confier la tâche de traducteurs à la gare militaire allemande d'Ayran. L'objectif de ce poste était de surveiller le trafic ferroviaire sur les lignes à voie étroite (larges d'une soixantaine de centimètres), qui partaient de cette gare d'Ayran vers une autre gare du nom d'Incirlik, où deux voies plus larges convergeaient.

A cette époque, des amis et moi on s'est baladés au marché, vêtus de nos uniformes d'élèves. Ce jour-là, deux policiers turcs nous ont arrêtés et conduits au poste. Un de mes camarades s'est enfui et informa les Allemands de notre arrestation. Un officier subalterne et un soldat allemand se présentèrent rapidement au poste. Les policiers turcs, qui nous avaient arrêtés, décampèrent sans piper mot. L'officier nous demanda alors pourquoi nous ne leur avions pas dit que nous travaillions pour l'armée allemande. Nous leur répondîmes que nous le leur avions dit, mais qu'ils avaient fait la sourde oreille et conduits au poste, séance tenante.

Suite à cet incident, ils nous refilèrent des uniformes de soldats allemands et firent de nous des militaires, pour qu'un événement similaire n'arrivât plus. Après avoir opéré la jonction avec les voies larges entre les gares d'Ayran et d'Incirlik, nous sommes partis avec tout le corps militaire vers une gare nommée Kelebek. Il fallut travailler pour achever la jonction des voies entre Kelebek et Belemedik. A la gare de Kelebek, ils nous hébergèrent dans un abri en bois, qu'ils appelaient les baraquements. Il s'agissait d'un baraquement turc, parmi les plus beaux.

Bien que ce fût encore l'hiver, ce jour-là, fin 1917, était aussi ensoleillé qu'un jour de printemps. A quelques pas de là où nous vivions, presque tous les officiers turcs, présents dans cette gare, étaient alignés. Djemal Pacha était venu de Damas rencontrer les officiers lors de son retour vers Constantinople. Curieux de le voir, des amis et moi nous nous asseyâmes devant les baraquements, balançant nos pieds en attendant. Quinze minutes à peine passèrent, avant qu'ils n'annonçassent sa venue. Il sortit de son véhicule particulier, vêtu d'un manteau court et flanqué de deux gardes du corps, et rejoignit les officiers, non loin de nous. Après avoir salué Djemal Pacha, le commandant se mit à présenter les officiers. Il venait juste de présenter le premier officier, lorsque le pacha, faisant signe vers nous, lui demanda qui étaient ces gamins en train de balancer leurs pieds. Le commandant lui répondit en colère :

"Paşa hazretleri, bunlar Alman askiar elbisesi giymiş Ermeni çocuklardır. Almanlar bunları tohumluk saklıyorlar." ["Votre Excellence, ce sont de jeunes Arméniens habillés en soldats allemands. Les Allemands les gardent comme des germes d'avenir."]

Le pacha demanda immédiatement qu'on lui amène un des gamins. Comme j'étais le plus près, le commandant me fit venir. Je me suis approché du pacha et je l'ai salué. Le pacha me demanda si j'étais un soldat. Je lui répondis que nous l'étions tous, comme s'il ne s'en doutait pas à la vue de nos uniformes. Il me demanda quel genre de soldats nous étions, et je lui répondis que nous étions des soldats allemands. Puis il me demanda comment nous étions devenus des soldats. Je lui répondis que nous avions été transférés de l'orphelinat Kelegian, à Chork-Marzban (Dörtyol), à l'orphelinat allemand de Harni et qu'après avoir étudié le turc et l'allemand pendant deux ans, ils nous avaient affectés comme traducteurs pour l'armée allemande. Après m'avoir écouté, le pacha hocha lentement la tête et déclara :

"Acayip! Demek ki Dörtyol Kelegian mektebinden sürgün oldunuz. İki sene Almanca öğrendiniz ve Alman ordusunda askiar tercümen oldunuz. Hey Türklük, bu milleti mahvedemezsiniz ve bu millet mahvolmaz. Yürü, kuzum." [Etonnant ! Autrement dit, vous avez tous été déportés de l'orphelinat Kelegian à Dörtyol, étudié l'allemand pendant deux ans et vous êtes devenus traducteurs dans l'armée allemande. O peuple turc, tu ne peux détruire cette nation et cette nation ne doit pas être anéantie ! Va, mon fils, va !"]           

Et je repartis de mon côté.

[Diplômée de l'Université Rutgers (New Brunswick, NJ), où elle s'est spécialisée en littérature française et sur le Moyen-Orient, Jennifer Manoukian a aussi étudié la langue et la littérature arméniennes, consacrant un mémoire aux débuts littéraires de Zabel Essayan. A l'automne prochain, elle entame un troisième cycle de littérature arménienne à l'Université Columbia.]
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Traduction de l'arménien en anglais : © Jennifer Manoukian, 2014
Traduction française : © Georges Festa - 04.2014