samedi 17 mai 2014

Al filo de la muerte : Las memorias de Hampartzoum Mardiros Chitjian / Au fil de la mort : Mémoires d'Hampartsoum Martiros Tchidjian



© AIP-PEN-KIM Ediciones (Mexico), 2014


Hampartsoum, survivant du génocide arménien
par Marcial Fernández
El Economista (Mexico), 04.05.2014



On dit souvent que la mémoire des anciens est un trésor à préserver. Mais il est des occasions où la mémoire est une boîte de Pandore, qui renferme des atrocités inimaginables, devant le dévoilement desquelles on voudrait fermer les yeux et les oreilles, oublier ce que l'on a lu. Les livres d'histoire parlent de chiffres, frontières, batailles, traités et conséquences géopolitiques; les souvenirs personnels des survivants nous conduisent au cœur même de la cruauté humaine, qui se dissimule derrière le masque froid des données.

Un matin d'avril 1915, Mardiros Chitjian [Martiros Tchidjian] demanda à son fils Hampartsoum de venir avec lui sarcler le petit vignoble familial dans les environs de Perri, au bord de la rivière Hoshay, en Arménie. La veille, ils avaient commencé à nettoyer et, tout en travaillant, Mardiros s'écria :

- Ce ne sera pas pour cette année, plutôt dans deux, mais on aura une récolte de raisins meilleure et plus importante !

Au deuxième jour de labeur, après avoir semé de nouveaux pieds, ils rentraient à la maison à la tombée de la nuit, lorsqu'ils croisèrent un voisin, qui accourait vers eux. Lequel voisin les prévint :

- Mardiros, ne va pas à Perri ! Les Turcs ont frappé à mort tous les maîtres d'école et ont laissé leurs corps exposés pour nous menacer ! Ils vont nous tuer tous ! Ils recherchent des armes ! Ne rentre pas ! Ils te tueront toi aussi !

Hampartsoum revint seul à la maison cette nuit-là et l'existence qu'il avait connue jusqu'alors prit fin pour toujours.

Mardiros disparut pendant quelques jours et, à son retour, prit la décision pénible de confier ses quatre fils à un orphelinat turc à Perri, dans l'espoir que cela leur sauvât la vie, comme le promettait la propagande ottomane. Peu après, le jeune Hampartsoum découvrira que c'était là un mensonge et que les gardiens de l'orphelinat projetaient de le tuer, ainsi que de nombreux autres fils d'Arméniens, dont la charge lui avait été confiée.

Après s'être enfui et avoir assisté à la torture et à la mort d'une grande partie de sa famille et de ses amis, Hampartsoum entreprit un voyage au jour le jour - en se cachant et en survivant - qui le conduisit d'Arménie en Iran, Irak et Syrie, pour s'embarquer à Beyrouth en direction de Marseille, de là en Espagne et, finalement, prendre un bateau pour l'Amérique.

Les souvenirs d'Hampartsoum, qui en 1915 était âgé de 14 ans à peine, viennent d'être publiés au Mexique, sous le titre Al filo de la muerte [Au fil de la mort]. Les mémoires d'Hampartsoum Mardiros Chitjian, survivant du génocide arménien, à paraître prochainement au Mexique et en Argentine, constituent un témoignage clé pour connaître les événements survenus en Arménie à partir d'avril 1915.

Le pouvoir impressionnant d'évocation de l'A., décédé en 2003, nous livre une mosaïque détaillée, faite d'atrocités et de tragédie, qui informe le lecteur du sort de plus d'un million d'Arméniens, lesquels périrent aux mains de l'empire ottoman ou furent "assimilés" - contraints de se dépouiller de leur identité pour se faire passer pour des Turcs ou des Kurdes.

L'ouvrage est un récit détaillé des épisodes horribles qu'il traversa, de la perte soudaine de l'innocence, de sa croissance et de son passage rapide de l'enfance à l'âge d'homme, et de sa fuite vers un nouveau monde, plein d'espérance.

Après une brève halte à Cuba, Hampartsoum arrive au port de Veracruz en 1923. De là il gagna en train, en compagnie du petit groupe qui l'accompagnait, la ville de Mexico, où il vécut ce qu'il appelle lui-même "les dix meilleures années de ma vie."

Dans ce chapitre, il décrit une ville de Mexico bruyante, accueillante et animée, qui lui permit de faire fortune, se marier, puis émigrer à Los Angeles, où l'attendait le reste de sa famille, qui avait survécu.

En dépit de la tonalité pleine d'espoir et joyeuse de certains passages du livre, il est évident que le génocide, auquel il survécut, laissa une empreinte profonde et sombre dans son cœur; ses descriptions détaillées se font parfois dérangeantes. Et sans cesse on lit le désir ardent du retour au yerkir [la patrie] et à la vie qui fut anéantie si cruellement. Son récit est l'histoire passionnante et douloureuse des réfugiés du monde entier, victimes encore et encore de l'ambition politique et des haines raciales.

Le livre, abondamment illustré de cartes, graphiques, photographies et dessins réalisés par Hampartsoum lui-même, est un témoignage unique de première main sur la tragédie du génocide arménien.        

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Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 05.2014