lundi 19 mai 2014

Musée Maillol - Le Trésor de Naples : les joyaux de San Gennaro / Maillol Museum - Naples's Treasure of San Gennaro






Trésors de Naples
par Georges Festa



à Thibault de Sade,


Comment faire cependant, dans un pays où le climat, les aliments et la corruption générale invitent si perpétuellement à la débauche [?] Il est physiquement impossible de s'imaginer à quel point elle est poussée à Naples.
Marquis de Sade, Mœurs et coutumes de Naples, ms, folio 18 [collection part.]


S'il est des parcours faits de brûlures et de sidération, que l'on revisite à la manière d'un pèlerinage ou d'un exorcisme, l'exposition "Le trésor de Naples : Les joyaux de San Gennaro," au Musée Maillol (19 mars - 20 juillet 2014) est assurément de ceux-là.

Entre religiosité sublimée, ferveur des sens, captations précieuses ou saisissements irrépressibles, comment ne pas revisiter l'itinéraire emblématique de 1776 ? Les chiffres s'emballent, les visions se mêlent, nourries d'obsessions neuves. Toiles et sculptures qui ont, à coup sûr, retenu l'attention du voyageur en quête de dévoilement; matériaux et chatoiements, faits de métal et de gemmes, unions composites, de pleins et de vides; vertiges et appels, qui font chavirer raison et logique; trésors d'extase, dont il s'agit pour nous de déchiffrer les hiéroglyphes.

Crucifix chantourné d'argent, scandé de perles de corail orange. Aux extrémités, bulbes déployant leurs matrices, tendues vers on ne sait quel abîme. Socle irisé de globules, composant autant de vaisseaux muets. Gloire en érection. Les angelots immobiles. Théâtre anatomique. Ce qui nourrit la scène. - Croix d'autel, G.R., 1707

L'œil couronné. Auréole hérissée de roses. Ponctuée d'une émeraude fixe, mouvante. Dans ce reliquaire improbable, qui donne à voir le miracle de la liquéfaction. Cette autre : ampoules de sang séché, nacelle gothique, pointes d'exhaussement. Chairs et muscles des bas-reliefs. Ici brille le soleil noir de Naples. - Reliquaire contenant le sang de San Gennaro, premier quart du XIVe siècle, transformations aux XVIe et XVIIe siècles

La Vierge de métal. Dont les plis enserrent le regard. Lourde d'ombres et d'éclats. Lorsque le corps se fige. Détail de la ciselure, jusqu'au maniérisme, à l'obsession. Aller au plus profond, au plus secret. Lorsque les codes n'ont plus cours. Le Verbe fait basculement. Avoir faim de grâce. A la fois obscène et ailleurs. Indéfendable. - Sainte Thérèse d'Avila, Andrea et Domenico De Blasio, 1715

Fenêtre sur suaire. Volume démesurent grossi du cadre. Boursouflures d'anges. Dont les têtes surgissent par groupes de deux ou trois. Taches de sang ? Rouges orangés. Comme si l'impossible, l'interdit. Suivre le dédale des courbes et des repoussures. Comme on suit l'obscur. Au passant de deviner. Ce qui attend. Tapi. - Canon d'autel - reliquaire, orfèvre napolitain anonyme, 1742

Le bouclier de lumière. Qui oppose ses arcs-boutants. Langues et griffes toutes dehors. Lasciate ogni speranza. Les tables de la loi. Métaphores et emblèmes. Là est la clé. Rien n'est sûr. Contournements et illusions. Vagues et souffles immobiles. Quand la scène se fait vive. - Canon d'autel, orfèvre napolitain anonyme, v. 1721

Quand tout n'est plus que flammes et lave. Au bord du précipice. Chemins incandescents. Blocs de rochers prêts à basculer. Craquelures de la toile. Le temps s'est ici arrêté. Coulées de gouache. Cambrures des reins. Ramures ployant sous la chaleur. Genèse périodique. Où palpite le sang du monde. La catastrophe qui nous constitue. Définitive. - Eruption du Vésuve de 1771, depuis l'Atrio del Cavallo, Pierre Jacques Volaire, dernier quart du XVIIIe siècle

Assomption des corps. Dos et bras. Entre nuées et velours, armures et étoles. Les témoins impassibles. Au pied du mont infernal. Dans ce clair-obscur prémonitions et hantises. Le supplice des innocents. Théâtre d'indifférence et de recherches. Science du mal et de l'art. Les logiques de pouvoir. Etranger au monde. - La décollation de San Gennaro, Carlo Coppola, milieu du XVIIe siècle

Le crâne fendu. Noyé dans son auréole de fer. Yeux béants sur le vide. Sabre oiseau, qui traverse la vision. Soie métallique, qui enveloppe à la manière d'une peau. Trinité des corps. Multiplier tête et mains. En flottaison sur l'océan des hommes. Le témoin venu du fond des ténèbres. - Saint Pierre de Vérone, orfèvre napolitain anonyme, v. 1600

Bulbe d'or, surgissant d'une dentelle complexe. Orbe tranchant. Dans ce fourmillement, ce grouillement de formes s'élève une corolle. Hors d'atteinte. Les virginités rituelles. Ce qui échappe à la règle commune. Véritable somme en résumé. Les saints attributs. De chaque minute, chaque seconde faire un accomplissement - Calice, orfèvre anonyme, premier quart du XVIIIe siècle

Où les corps ploient, supportent. Tentent de saisir.  L'improbable, l'informulé. Lianes d'argent doré, comme autant de mimétismes. Foi, espérance, charité. Ou l'espoir insupportable, l'offrande interdite, l'absence. Renverser le fardeau de la Terre. Dans une dernière éruption de luxe et d'effroi. Précaire candélabre de nos Naples secrets. - Calice, orfèvre napolitain anonyme, 1756   

© Georges Festa - 05.2014  

site du Musée Maillol : www.museemaillol.com