jeudi 29 mai 2014

Présence du génocide arménien lors du 44ème Congrès Annuel de la Recherche / Armenian Genocide Featured at the 44th Annual Scholars' Conference



American Jewish University, Los Angeles, CA
© http://en.wikipedia.org


Présence du génocide arménien lors du 44ème Congrès Annuel de la Recherche [Annual Scholars' Conference]

par Doris Melkonian et Arda Melkonian


LOS ANGELES - A la veille du centenaire du génocide arménien, le 44ème Congrès annuel de la Recherche [Annual Scholars' Conference] sur la Shoah et les Eglises s'est intéressé au premier génocide du 20ème siècle, sous l'angle suivant : "Remembering for the Future : Armenia, Auschwitz and Beyond" [Se souvenir pour l'avenir : Arménie, Auschwitz et au-delà]. Le Révérend docteur Henry Knight (professeur à Keene State University, New Hampshire), qui préside ce Congrès annuel, a déclaré : "Le thème de notre Congrès nous invite cette année à étudier le génocide du peuple arménien, dans le prolongement de nos quarante années passées à étudier les questions et les problèmes soulevés par la Shoah. En disposant de plus qu'une session occasionnelle, consacrée à leurs traumatismes respectifs, chacune des deux communautés représentées lors de cette manifestation se grandit, en se saisissant de questions exceptionnellement en jeu dans leur histoire respective."

Hôte de l'American Jewish University (Los Angeles), du 8 au 11 mars 2014, cet événement historique a rassemblé des chercheurs sur le génocide arménien et la Shoah dans le cadre d'un congrès interdisciplinaire, international, interreligieux et intergénérationnel. Proposant un lieu de débat unique à ces mêmes chercheurs, afin d'éclairer le déroulement du génocide arménien et de la Shoah, et débattre des implications de ces tragédies, de leur impact sur les générations suivantes et de la nécessité d'un enseignement et d'une prévention du génocide et de la Shoah.

Le docteur Marcia Sachs Littell (professeur, Stockton College, Galloway, NJ), vice-présidente du Congrès annuel des Chercheurs, et épouse du Révérend docteur Franklin Littell (co-fondateur de cette manifestation, décédé depuis), a souligné la signification historique du génocide arménien par rapport à la Shoah. "Premier génocide du 20ème siècle, le génocide arménien a adressé un message à Adolf Hitler, à savoir qu'il pouvait agir à sa guise et que le monde ne protesterait pas."

La séance plénière d'ouverture, "A Century of Genocide : What Have We Learned ?" [Un siècle de génocide : qu'avons-nous appris ?] a donné lieu à un débat entre religieux et chercheurs issus de milieux différents. Les intervenants, représentant diverses confessions et groupes ethniques - le Révérend docteur John Pawlikowski (professeur, Catholic Theological Union), le docteur Richard Hovannisian (professeur émérite, Université de Californie Los Angeles) et le rabbin docteur Michael Berenbaum (professeur, American Jewish University) - ont apporté des perspectives remarquables à la question posée. Le docteur Pawlikowski expliqua que, si une sensibilité nouvelle et une prise de conscience de nombreuses questions se sont développées au sein de la communauté chrétienne, un pas reste encore à franchir, de la prise de conscience à la prévention du génocide. R. Hovannisian convint de même qu'une connaissance et une prise de conscience accrues n'ont pas conduit à une prévention, puisque les gouvernements ne jugent pas conforme à leurs intérêts nationaux, perçus comme tels, de punir le génocide. H. Knight ajouta que le monde est devenu complexe et que les instruments de détection des signes de génocide sont eux aussi devenus complexes. Il souligna la nécessité de repérer rapidement les signes avant-coureurs d'un génocide, afin d'empêcher efficacement les massacres. M. Berenbaum expliqua que l'inaction gouvernementale pour empêcher un génocide n'est pas liée à une prise de conscience, mais à un manque de volonté politique.

Plusieurs communications, présentées par des chercheurs arméniens et non arméniens, se sont intéressées au génocide arménien, abordant des thèmes tels que la religion, la littérature, le traumatisme, l'altruisme, le déni, la réconciliation et l'analyse du risque. Plusieurs chercheurs arméniens, venus d'Arménie, d'Allemagne, d'Italie et d'universités et centres de recherche aux Etats-Unis, ont participé à ce congrès : Ishkhan Chiftjian (Universités de Leipzig et de Hambourg), Richard Dekmejian (professeur, University of South California), Khatchatour Gasparyan (professeur, Université de Médecine d'Erevan), Sona Haroutyunian (professeur, Université Ca' Foscari de Venise), Marc Mamigonian (en charge du secteur universitaire, National Association for Armenian Studies and Research), Arda Melkonian (doctorante, UCLA), Doris Melkonian (doctorant, UCLA), Garabet Moumdjian (UCLA), Rubina Peroomian (UCLA) et Vahram Shemmassian (professeur, Université d'Etat de Californie à Northridge - CSUN).

La dimension religieuse du génocide arménien a été traitée par Ishkhan Chiftjian, Arda Melkonian et Doris Melkonian. La communication d'I. Chiftjian, "Approche théologique du génocide arménien," soutint que les survivants vécurent leur foi comme motif et instrument du crime. Il analysa plusieurs exemples de répression religieuse à l'encontre des Arméniens : pillage et profanation des églises, monastères et objets saints; et atrocités visant les membres du clergé. Tandis que les victimes faisaient l'expérience du génocide, leur religion était mise en question, les amenant à formuler leurs réponses personnelles au problème de la théodicée. Beaucoup invoquèrent la souffrance du Christ sur la croix, persuadés de souffrir avec Lui et pour Lui. Leur souffrance ne remit pas en cause la nature de Dieu, mais les amena à partir en quête d'un Dieu, qui fut absent lors du génocide.

Dans son intervention "Crise intérieure : foi et génocide arménien," Doris Melkonian recourut à des témoignages de survivants, extraits de la Collection d'Histoire orale arménienne de l'UCLA, afin d'étudier les réactions des survivants du génocide, dans leur tentative pour réconcilier cet événement catastrophique avec leur foi et leur croyance en Dieu. Cette réflexion intérieure, impliquant souvent un réexamen de leur foi en Dieu, aboutit à des types variés de réponses religieuses. Chez certains survivants, cette catastrophe les conduisit à mettre en question l'existence d'un Dieu aimant et tout-puissant. Certains perdirent totalement la foi, rejetant un Dieu qui avait choisi de les abandonner. Tandis que, chez d'autres, leur expérience du génocide les rapprocha de Dieu, renforçant leur croyance en Lui.

Lors d'une autre table ronde, Arda Melkonian présenta "Les réponses du clergé évangélique arménien au génocide." Elle expliqua que le génocide transforma radicalement le christianisme arménien, modifiant la perception de Dieu parmi les Arméniens, ainsi que leur foi en Lui. Or les théologiens arméniens n'ont pas suffisamment pris en compte le préjudice causé par cet évènement tragique et doivent encore se saisir du profond impact religieux que celui-ci a eu sur la foi de la communauté arménienne. Son exposé présenta plusieurs réponses pastorales à cette tragédie, soulignant la nécessité de développer une théologie arménienne, qui puisse donner sens aux souffrances et à la mort de victimes arméniennes innocentes. L'A. expliqua que le clergé arménien doit trouver un moyen pour répondre à ceux qui se sont éloignés de Dieu et qui demandent : "Comment est-il possible de croire en Dieu après le génocide ?" Les religieux doivent porter la parole de Dieu auprès de ceux qui s'efforcent de comprendre Son absence durant le génocide.

Les communications de Vahram Shemmassian et Sona Haroutyunian s'intéressèrent à la littérature sur le génocide arménien. V. Shemmassian présenta un exposé intitulé "La résistance du Musa Dagh au génocide arménien, le roman de Franz Werfel Les Quarante Jours du Musa Dagh, et leur impact contemporain," mettant en valeur la résistance héroïque des Arméniens qui vivaient au Musa Dagh [Mont-Moïse], et abordant la question de la couverture par la presse internationale, ainsi que la réaction des lecteurs à travers le monde, devant cette résistance. L'A. évoqua l'impact à l'étranger des Quarante Jours du Musa Dagh et la réaction de la Turquie au projet de film de la MGM, puis posa cette question : "Quelle pertinence du Musa Dagh aujourd'hui dans notre mémoire collective, à l'occasion du 80ème anniversaire de la publication du roman (1933-2013) ?"

L'intervention de Sona Haroutyunian, "Traduction et représentation du génocide arménien dans la littérature et le cinéma," analysa les limites de chaque médium (littérature, traduction, cinéma) et leur impact respectif sur le vécu du lecteur et du public. S'appuyant sur la version anglaise du Mas des alouettes, de la romancière italo-arménienne Antonia Arslan, elle aborda le pouvoir de la traduction comme moyen d'interaction culturelle, historique et linguistique.

Dans son exposé, "La relation symbiotique entre les Turcs et les Arméniens : un obstacle centenaire à la guérison et à la réconciliation," Rubina Peroomian expliqua que la relation entre Turcs et Arméniens a été façonnée par leurs politiques gouvernementales, leurs comportements sociétaux et stéréotypes respectifs, les Turcs considérant les Arméniens comme des djavours, des infidèles et un "reste de l'épée," tandis que les Arméniens voient dans les Turcs des êtres malfaisants, des perpétrateurs et des négationnistes du génocide arménien. Elle conclut que, tant que cette sinistre symbiose perdurera, interventions artificielles et manifestations conjointes ne parviendront pas à modifier le comportement des masses. Ajoutant : "Guérison et réconciliation, si tant est qu'elles soient possibles après une catastrophe infligée de cette ampleur, ne sont plausibles que si les Turcs font face à leur propre histoire, se confrontent au passé et le reconnaissent."

Lors de son intervention, "Le déni universitaire du génocide arménien dans la recherche aux Etats-Unis :  le négationnisme comme industrie de la controverse," Marc Mamigonian expliqua : "Même si chacun sait que la négation du génocide arménien débuta simultanément avec le génocide en tant que tel, et que, des décennies durant, la Turquie et ceux qui la soutiennent ont ignoré, minimisé ou nié le génocide arménien, le corpus grandissant d'études universitaires et de documentation de première importance sur le génocide arménien a rendu de plus en plus intenable les stratégies traditionnelles de silence imposé et de déni." Les partisans de la "position turque," précisa-t-il, tentent de faire du négationnisme un débat intellectuel légitime. Après avoir présenté plusieurs exemples de rhétorique négationniste (par exemple, le lien entre fumer et cancer, entre émissions de carbone et changement climatique, ou la "controverse" entre évolutionnisme et créationnisme), et des cas précis de "déni universitaire," émanant d'universités américaines, l'A. aborda les défis fondamentaux que posent le négationnisme et sa quête de légitimité intellectuelle.

Dans sa communication, "De l'utilité d'un diagnostic du risque pré-génocidaire," Richard Dekmejian évoqua le diagnostic de risque de situations pré-génocidaires, ainsi que la prévoyance des politologues et militants, qui tentèrent d'empêcher le génocide arménien et la Shoah. Il présenta une analyse critique des systèmes d'alerte actuels, expliquant leur inefficacité à empêcher le génocide dans près de 15 pays du Moyen-Orient, d'Afrique et d'Asie.

Lors de la session finale du congrès, Garabet Moumdjian présenta un exposé sur "La résistance des autorités ottomanes au génocide arménien dans le théâtre méridional de la guerre." L'A. livra plusieurs exemples de responsables ottomans, qui refusèrent d'obéir aux ordres d'extermination des Arméniens, émanant de Constantinople. L'altruisme illustré par ces officiels, qui défièrent les ordres de Talaat Pacha, en dépit du risque potentiel pesant sur leurs carrières, devrait être davantage étudié. G. Moumdjian analysa les motifs politiques, sociaux et militaires, qui poussèrent Djemal Pacha et d'autres responsables à sauver des réfugiés arméniens. Suggérant que la motivation de Djemal ne fut pas sans lien avec ses ambitions de créer et diriger un Etat arabe, peuplé de survivants arméniens, susceptibles d'en former la classe moyenne.

Invité spécialement, Henry Morgenthau IV, arrière-petit-fils de l'ambassadeur Henry Morgenthau, s'adressa à l'assistance en tant que conférencier principal, faisant partager l'héritage de son arrière-grand-père, ambassadeur en Turquie lors du génocide arménien.

La session plénière sur "Survie et auto-actualisation : gérer mémoire, identité et conditions sociales, après un génocide" fit intervenir Khachatour Gasparyan, qui aborda "Les éléments psycho-traumatiques de l'identité arménienne : 100 ans de survie." Durant une autre session plénière, le rabbin docteur Richard Rubenstein (ancien président, Université de Bridgeport, Connecticut) évoqua "Le génocide arménien comme guerre sainte," et David Patterson (professeur, Université du Texas à Dallas) un exposé intitulé "De Hitler à la haine des djihadistes contre les Juifs : influences et parallèles."

La conférence publique "Arménie, Auschwitz et au-delà" réunit le docteur Richard Hovannisian, le docteur Stephen Smith (directeur exécutif de la Fondation de la Shoah à l'U.S.C.), ainsi que le docteur Michael Berenbaum, qui firent des propositions d'actions. M. Berenbaum exhorta la communauté à faire de la mémoire d'une tragédie un système d'alerte, afin de prévenir de futurs génocides. R. Hovannisian incita la communauté arménienne à "rechercher les moyens d'universaliser son expérience et l'intégrer à l'histoire mondiale, comme l'ont fait les Juifs." Enfin, S. Smith alerta l'assistance sur les dangers d'un obscurcissement, soulignant que la meilleure réponse réside dans l'information de l'opinion.

La soirée s'acheva par la remise du prix de la Flamme Eternelle [Eternal Flame Award] à Stephen Smith, en reconnaissance de ses efforts pour commémorer les victimes de la Shoah et bâtir un avenir meilleur pour l'ensemble de l'humanité.

Comme le fit remarquer R. Hovannisian : "Ce congrès a renforcé ma conviction que l'étude comparative du génocide est le moyen le plus utile et le plus efficace de traiter ce problème. On peut prendre conscience des différents cas de génocide, de leurs antécédents, de leur déroulement et de leurs conséquences, sans perdre de vue les facteurs spécifiques à l'œuvre dans chaque situation... Ce congrès a démontré le besoin réel de ce type d'approche."                                  

__________

Traduction : © Georges Festa - 05.2014