samedi 17 mai 2014

Rencontre avec Valérie Massadian, réalisatrice de Nana / Reportaje a Valerie Massadian, directora de Nana



© Epicentre Films, 2011


Rencontre avec Valérie Massadian, réalisatrice de Nana
par Jack Boghossian
Diario Armenia (Buenos Aires), 08.05.2014


[Nana, une petite fille de quatre ans, vit dans une maison en pierre avec sa mère et son grand-père, au beau milieu d'une forêt. En revenant de l'école, tout ce qu'elle trouve n'est que silence.]

- Jack Boghossian : Comment est née l'idée de réaliser Nana ?
- Valérie Massadian : C'est parti du lieu le plus essentiel, la terre. La volonté ou, pour mieux dire, la nécessité de faire un film en partant de l'instinct. Laisser de côté "l'intellectualisme et la psychologie," ma façon d'appréhender le monde. L'enfance et la nature étaient pour moi des éléments évidents. Travailler avec une petite fille de quatre ans, sans chercher à ce qu'elle reproduise mes gestes ou mes mots, mais plutôt créer un espace de cinéma, où la vie pourrait respirer. Je déteste l'idée que les enfants soient les jouets des adultes au cinéma. Filmer c'est aller à la rencontre du lieu où tu te situes, de la distance entre le respect et la magie.  
Au début, j'ai conçu la trame principale du film, à savoir une petite fille de quatre ans, qui vit en pleine campagne avec sa mère, fragile, et son grand-père, et qui découvre un jour sa maison vide. J'ai découvert le reste au cours du tournage, en comparant et ensuite, lors du montage. J'ai produit Nana, toute seule, puisque Dominique Auvray, une monteuse géniale, m'avait dit que j'étais la seule à pouvoir porter au cinéma le matériau dont elle disposait, à savoir qu'elle montait.

- Jack Boghossian : En dehors du Festival de l'Abricot d'Or, qu'a représenté pour toi ton premier voyage en Arménie ?
- Valérie Massadian : J'ai voyagé plusieurs fois en Turquie avec mon grand-père. Il avait échappé au génocide et voulait presque obsessionnellement retrouver sa sœur. Nous y sommes allés plusieurs fois et ce fut une expérience très forte. Je n'étais jamais allée en Arménie. Ce fut mon premier voyage, chargé d'émotion, comme si j'avais emmené avec moi tous mes proches morts, Kévork, Kohar, Hovaguim...
Sur la route de l'aéroport à Erevan, c'était la nuit et je me souviens que j'ai collé mon visage contre la vitre de la voiture et que j'ai pleuré comme une gamine. Je suppose que, même si je ne fais pas partie de ce pays officiellement, ne sachant que quelques mots en arménien, ressemblant plus à ma mère française qu'à mon père, malgré tout, mon sang retrouve les gestes, le rythme, la gentillesse, l'humour, la nourriture, les odeurs, la mémoire des chansons, la musique.
Tout cela m'a fait telle que je suis, les deux faces de la médaille. Lorsque j'ai reçu le prix pour Nana, j'ai eu l'impression que ce prix était pour eux. J'ai arpenté Erevan comme une folle, allant jusqu'à Kond. C'était la fête de Vartavar, je voyais partout des gamins en train de jouer avec l'eau. Je savais ce qui arriverait, alors je me suis arrêtée, j'ai ouvert les bras et ils m'ont aspergée tout leur soûl. Ça été mon baptême ! J'ai repris mon chemin et j'ai pris des photos.

- Jack Boghossian : Nous sommes tout près du centenaire du génocide arménien. Quelles réflexions cela t'inspire-t-il ?
- Valérie Massadian : Par rapport au négationnisme ? Ou cette histoire qui est enseignée dans beaucoup d'endroits, où les victimes sont les pauvres Ottomans qui se défendaient contre les méchants terroristes. Mon grand-père Kévork était de Sassoun, lorsqu'enfant, il sauva sa peau par miracle. L'armée turque s'est présentée dans son village, massacra tous les hommes et ouvrit un chemin dans lequel elle exposa les têtes des Arméniens exécutés. Pour sortir du village, en route vers la mort, les femmes et les enfants étaient obligés d'emprunter ce chemin et de contempler ce panorama atroce.
Après avoir cheminé au milieu de nulle part, sans nourriture, ni eau, après avoir trébuché sur des cadavres et des moribonds, entendu le hurlement des femmes qui étaient violées, une nuit, sa mère lui demanda de fuir, parce qu'elle savait que, derrière les montagnes, se trouvait un campement kurde, qui pouvait l'aider. Il survécut. Il ne revit plus jamais sa mère et sa sœur. Après des années de recherche, il partit en Grèce et au sud de la France. A la fin de sa vie, interné dans un hôpital, ni son médecin, si personne ne pouvait comprendre comment il avait survécu. Il était là, vieux, malade et blessé. Je suis souvent allée le voir avec mon père, nous étions très unis. C'était le printemps, je crois, mon père parlait tout le temps dans la pièce, vu que mon grand-père ne parlait plus. Un jour, mon père apprit à mon grand-père qu'une commission de l'ONU avait reconnu le massacre des Arméniens en tant que génocide. Kévork sourit et mourut le lendemain.        

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Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 05.2014