jeudi 19 juin 2014

Hovhannès Hovhannissian (1864-1929)



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Hovhannès Hovhannissian
Œuvres Choisies
Erevan, 1959, 392 p. [en arménien]

La sagesse des plus actuelle d'Hovhannès Hovhannissian
par Eddie Arnavoudian
Groong, 02.05.2011


De son vivant, le poète Hovhannès Hovhannissian (1864-1929) fut l'objet d'un véritable culte. Lorsque "sa lyre se fit entendre, pour la première fois," écrit son confrère Avétik Issahakian (1875-1957), "la jeunesse toute entière fut stupéfiée [...] Sa poésie nous livrait toute la fraîcheur du printemps, faite de vie et d'authenticité." Sur quoi s'accorde le romancier Stepan Zorian (1889-1967). Pour lui, Hovhannissian est "neuf, authentique et charmeur." Ses admirables poèmes en langue populaire ravissaient de même le père Komitas (1869-1935), ce génie de la musique arménienne moderne. Doyen de l'histoire littéraire arménienne, Manouk Abéghian (1865-1944) résume : "A rebours d'une vaine scène poétique arménienne occidentale [...] Hovhannissian a apporté une sensibilité nouvelle, plus accomplie."

Or le jugement de la postérité n'est pas généreux. Reconnu comme un pionnier pour son époque, Hovhannissian est de nos jours jugé secondaire. Quasiment oublié, il est relégué aux essais historiques, quand on ne lui refuse pas souvent une place, fut-ce dans des anthologies. Ce qui est à la fois dur et injuste. En dépit de toutes ses limites, Hovhannissian continue de nous convier au périple d'une prise de conscience, retraçant une existence ordinaire avec ses aspirations intérieures et son agitation personnelle, à une époque d'oppression, d'exploitation et de guerre. Certes, il n'est ni explosif, ni expansif ou flamboyant, comme le sont Tcharents ou Whitman. Mais, à son zénith, sa poésie revêt elle aussi une sagesse des plus actuelle, en particulier au regard de notre époque rongée par un individualisme égoïste.

Réputé pour ses envolées poétiques au patriotisme débridé, Hovhannissian fut salué comme révolutionnaire, en raison d'une adhésion inédite au vécu personnel, généralement absente de la poésie arménienne occidentale, remuant les passions et une sensibilité à l'amour, à la solitude, à l'espoir, à la condition mortelle, ainsi que ces autres instants de l'être intérieur, qui donnent forme à l'intuition et à l'espérance. Ce qu'il fit et, à cet égard, sa poésie conserve une puissante résonnance. Contrairement aux principes de notre pensée "post-moderne," Hovhannissian n'oppose pas désir individuel et dévouement social, hédonisme et obligation publique. Englobant le particulier, il met aussi en question "la privation, la volonté, les chaînes oppressives de la servitude," qu'il ne manque pas d'observer tout autour.

Une existence pleine requiert une forme plus complète d'être, une adéquation de l'ambition personnelle, individuelle avec celle sociale. L'amour individuel ne peut s'accomplir isolément, lorsqu'il fuit la solidarité collective. Pour être véritablement humain, il est, en fait, nécessaire de "mettre au jour et réveiller, sans se décontenancer et sans réserve" ces "sens assoupis," ces "gemmes scintillantes" et ces "passions infinies," qui gisent "ensevelis sous les vagues," "dans les profondeur de nos cœurs." Or, dans une même mesure, il est nécessaire de "faire retentir avec fracas la trompette," pour "ébranler les cœurs, réveiller les endormis" et "insuffler aux faibles le courage de combattre."

I. "Deux voies s'ouvrent à moi."

Hovhannissian éprouva très tôt la finitude de la vie, sa fragilité, la rapidité de son épuisement. D'admirables passages attirent notre attention sur le marteau du temps, qui gaspille et désagrège tout ce qu'il rencontre. Mais sa passion pour le plaisir et le désir est tout aussi aiguisée. Si l'on veut profiter de ce que la vie nous offre, celle-ci doit être vécue à cent à l'heure :

"Ne tarde pas, mon jeune ami, paie généreusement ton tribut au plaisir,
 A la vie riante, aux jours dorés, paie, tandis que la main dévorante du Temps
S'apprête à griffer de sillons ton visage." (p. 22)

Saisissons-nous du temps car, bientôt, les enthousiasmes se flétriront, les passions se refroidiront et nos "cœurs las" ne feront retentir qu'un "faible gémissement," "avant l'ultime orage." Or, tout en prenant sa part des "jours rieurs" de la vie, impossible, sans trahir son être essentiel, d'observer avec indifférence ce monde cruel et injuste :

"Où un simple arbre de félicité s'élève sur une dizaine de ruines
Où un simple éclat de rire fleurit sur les larmes de milliers d'autres."

"Regardant devant lui," le poète ne peut manquer de découvrir "deux voies contraires," l'une faite d'individualité, d'autosatisfaction, l'autre de sacrifice de soi, de dévouement envers autrui. L'une est "bénie du ciel" et "mène à un monde glorieux d'amour, à jamais printanier." L'autre "aboutit à un désert," où les petites gens vivent dans de "funestes ténèbres" et, "dépossédés par un sort scélérat," sont écrasés "tels des insectes" "par des bras d'acier, plaqués or." Le poète n'est aucunement un héros de carton pâte. Absorbé dans "de profondes pensées" et d'un "pas incertain," il tergiverse. Loin de lui les oppositions factices entre posture patriotique et déclamation révolutionnaire, qui abandonnent vaillamment les plaisirs personnels de l'amour et du désir à un ascétisme social, fait d'autosacrifice. A sa place, Hovhannissian propose une résolution de ces oppositions apparemment irréconciliables dans le cadre d'une forme d'existence plus haute, plus authentiquement humaine.

La vie ne peut, sans une douloureuse altération, sacrifier amour et passion individuelle, dont rêve le poète et dont il se fait le chantre, avec une maîtrise originale de la vitalité, de la couleur et de la fluidité du chant populaire, libre de toute rhétorique, affectation et imagerie forcée. Le poète ne peut qu'aimer et aimer totalement, si bien que lorsque "Dieu me choisira pour mourir " :

"Laisse-moi m'approcher
Te prendre dans mes bras,
T'embrasser une dernière fois
Puis me suspendre à l'enchevêtrement de ta chevelure de soie.
Nulle vie jamais ne pourrait égaler une telle mort."

Tout en étant poussé par l'urgence du temps et de la nature humaine à s'accomplir au plan personnel, il ne peut ignorer l'injustice sociale. Il ne saurait passivement

"S'incliner devant les puissants et les glorieux
Devant ces idoles nourries de sang."

Dans un monde "consumé par les flammes d'une misère aux mille langues," le poète ne peut que garder un "recoin des profondeurs indicibles de son cœur" pour un "amour autre," "un amour pour ses semblables, hommes et femmes," devant qui un "monde au cœur de pierre a fermé les portes du bien-être." Tandis que la tyrannie et l'oppression "laissent en friche la terre travaillée par un honnête labeur," un amour sincère est impossible sans un dévouement collectif. Dans des images admirables, quasi bibliques, le poète en appelle ensuite à sa bien-aimée, qu'il exhorte en fait, comme condition d'un véritable amour réciproque, à le rejoindre dans son combat :

"Accorde-moi ton amour sans tache
Laisse-moi le déposer dans cette vallée de malheur         
Peut-être essuiera-t-il
Les larmes de ces yeux en peine et
Le chagrin de ces visages las."

L'engagement d'un amour personnel, ainsi scellé par le dévouement social, dépasse la fragmentation et la compartimentation. Il harmonise plus richement ce périple qu'est la vie. Cet accent mis sur l'unité et l'identité de l'amour individuel et de la solidarité collective est plus qu'une affirmation, née d'une sensibilité morale abstraite. L'"impératif catégorique" de la solidarité sociale découle d'une reconnaissance du fait que les individus, fut-ce comme individus, demeurent intégralement, organiquement liés à tous les autres hommes et femmes.

Dans "Un aimable gargouillis," dialogue, dans le style populaire traditionnel, entre les eaux de la rivière et les arbres peuplant ses rives, les arbres demandent à grands cris aux flots rapides de "ne pas rouler au-delà de ce lieu d'élection." :

"Cessez votre course ! Jouissez de ces heures suaves, tandis que le soleil vous sourit !"

De leur hauteur, ils voient "au-delà de la colline," là où "les eaux de la rivière se font boueuses." Là est cette "autre terre [...], vallée de sang." La rivière n'est pas séduite. L'amour et le plaisir individuels, aveugles aux souffrances d'autrui, ne sauraient être un choix. Ils sont moins qu'humains, car les sources, de l'autre côté, constituent l'essence même de la rivière, ses proches, "mes propres frères et sœurs." Frappant, "vague après vague, les rives," elle va son chemin. Agir autrement, abandonner ses proches, reviendrait à sombrer au niveau de l'individualisme égotiste et de l'hédonisme cruel de ces élites choyées, qu'Hovhannissian vilipende dans "Comme ils disent."

Hovhannissian est révolté par les privilégiés, qui "ne supportent pas de voir pleurer ou entendre la souffrance," exigeant du poète qu'il cesse de "parler d'un cœur gémissant" et de "tourments sans fin." Ils "ne veulent que plaisirs," "heures d'insouciance et chant inspiré." Passant leur vie à "se divertir dans de vains plaisirs," dénués de "tout sentiment de noblesse, de la moindre lueur d'un amour véritable." On ne peut rien attendre d'honnête dans l'existence d'hommes aussi égoïstes, indifférents à "leurs frères et sœurs, à qui la vie a refusé toute tendresse." A leur encontre, le poète place sa confiance dans "les générations à venir qui

"Jugeront et condamneront sans merci le criminel et
Feront brûler de honte le visage du privilégié."

Elles

"Se présenteront sur la scène de l'ultime combat,
Dans le poison tremperont leur plume et
Sans pitié jugeront le criminel."                

Pour véhémente que soit l'énergie indignée, poussant à la lutte, dans ces couplets, ces derniers révèlent parallèlement une vision politique passablement indéterminée, trop générale et rhétorique, qui caractérise la poésie de protestation sociale chez Hovhannissian. Ici, pas d'appel à l'organisation, aux barricades, nulle allusion à quelque vision sociale ou nationale, que l'on trouvera chez Varoujan et Tcharents. Si cela en amoindrit l'impact, cette faiblesse est, en même temps compensée par des images fulgurantes de l'injustice et de l'inégalité sociale et politique, qui refont surface à travers sa poésie et, plus encore, la peinture frappante d'une utopie humaniste, bâtie grâce aux souvenirs d'enfance et de jeunesse. Plus qu'un simple rappel nostalgique des "cieux bleu azur du passé," ces souvenirs se font les métaphores de la liberté et de l'émancipation au regard d'une société injuste. Ils signifient joie, bien-être et libération par rapport à une existence aliénée. Dans l'enfance et la jeunesse subsiste, intacte, cette admirable essence humaine, qui sera ensuite dévastée par les rapports sociaux et nationaux. Tant qu'hommes et femmes ne parviendront pas à recouvrer cette essence, à recréer, dans la vie sociale, l'utopie de l'enfance, c'est se trahir que de renoncer à tout combat social.

....

Même s'il s'éloigne des préoccupations patriotiques de poètes tels que Kamar Katiba, Shabaz et d'autres, Hovhannissian n'est pas indifférent au combat national et à la culture nationale. Tous deux font l'objet d'un examen minutieux avec une plume originale, s'appuyant, qui plus est, sur l'histoire arménienne, ainsi que sur l'héritage artistique et culturel de l'Arménie. "Le prince du Siounik," "Sur les rives du Deghmoud," "La mort du soldat" critiquent avec force les idéalisations romantiques de l'ancienne noblesse. Le premier, radicalement, en insinuant que les élites arméniennes, honorées par la tradition, sont aussi coupables des malheurs de l'Arménie que la traîtrise du prince Vassak du Siounik. En outre, ces poèmes s'évertuent à dégager les Arméniens de cette funeste passivité, où les ont ensevelis des siècles d'oppression étrangère.

A un autre niveau, "Ruine" évoque "les audacieux vestiges de nos pères," de leurs "nobles arts," de leur "glorieuse royauté." Mais il ne le fait pas selon la tradition orthodoxe, tel le souvenir d'une gloire disparue, qu'il s'agirait de retrouver. Dans le style d'Ozymandias, de Shelley, les ruines anciennes illustrent une vérité philosophique, témoignant de la nature transitoire de toutes choses et de toutes vies. Chaque chose ici bas, tout comme ces vestiges, "sera victime d'une nature sans cœur." De même, le mythe d'"Ardavast," enfermé dans le sombre cachot d'une montagne, tandis que ses chiens cherchent à ronger ses chaînes, vise subtilement à relever que tout combat contre la tyrannie n'a de valeur que s'il peut se prémunir des abus de la part d'élites nouvelles. Si tel n'est pas le cas, le tyran peut alors reprendre ses courses et ses pillages. Ce point ne passe pas inaperçu, si l'on songe à la Tunisie et à l'Egypte et, bien sûr, à l'Arménie moderne elle aussi, où "liberté" et "émancipation" postsoviétiques sont devenus des slogans, derrière lesquels de nouvelles élites ne se comportent guère mieux que Moubarak et Ben Ali.

II. "Couvre mon champ de ton manteau d'or"

Amour et passion, liés entre eux par des attaques contre l'injustice sociale et l'égoïsme intéressé, parcourent avec force l'œuvre d'Hovhannissian. De fait, pour les apprécier pleinement, il est nécessaire de lire ses écrits dans leur intégralité, à la façon d'une épopée franchissant des cimes, mais aussi des abîmes, empreinte de prodiges de magie, mais aussi entravée par des flots de lieux communs. Quoi qu'il en soit, sept ou huit œuvres d'Hovhannissian, parmi les plus achevées - dont "Le Troubadour," "Automne," "L'église du village," "Le grain de blé" - sont proches de la perfection par leur construction, leur impact et leur posture, indépendamment de tout un ensemble de contenu et de sens.

Par leur concision brillante, "L'église du village" et "Le grain de blé" composent une peinture profondément réaliste et précise du monde rural arménien, avec sa paysannerie robuste, appauvrie et exploitée, travaillant une terre aride avec une eau peu abondante. Rappelant "Le Chant du labour" de Toumanian et "Le Chant du blé" de Varoujan, ces deux textes s'enrichissent du drame de l'existence et de réaffirmations bienvenues de la dépendance de l'homme envers la terre et l'animal, ainsi que du caractère central du labeur de l'homme, au regard de la réalisation des espoirs et des attentes collectives et individuelles.          

Mère et fille se précipitent à "L'église du village," afin de prier pour s'affranchir de l'usurier cupide, qui a déjà brisé cette famille, en contraignant le père à quitter le foyer pour chercher de l'argent et rembourser ses dettes. En jeu, une simple vache qui, à elle seule, éloigne la famille de la faim et de la misère noire. Elle aide à labourer le champ pour leur pain, produit lait, beurre et fromage pour leur table. C'est cette vache que convoite l'usurier avide : "Vite ! Apporte-moi l'argent ! Quoi ! Tu n'en as pas ? Ramène la vache de son abri !" Dans "Le grain de blé," un paysan solitaire, communiant en silence avec un simple grain de blé, se prépare à "l'ensevelir" sous la terre, qu'il a "fendue de sa houe tranchante." Toute une forme et une tonalité d'existence et d'espérance s'ouvrent à lui. En enterrant le grain, le paysan espère qu'avec lui, ses malheurs "disparaîtront et périront sous terre." Là, "travaillé par la terre," le grain, "si Dieu le veut," "bourgeonnera, verdira," puis "couvrira mon champ des ondulations de son manteau d'or," afin que "mon cœur fracassé gagne un sommeil aisé."

Dans la littérature arménienne, ce genre d'évocations aussi intenses et précises des tragédies et de la sensibilité des petites gens, complétées dans ces poèmes par une mesure du comportement pragmatique, essentiellement laïc et matériel, du paysan envers la religion et l'Eglise, n'est pas si fréquent. Entendant les cloches de l'église carillonner, mère et fille se hâtent de quitter leur champ. Il est temps de prier. "Dépêche-toi, Nazlu !" lance la mère à sa fille. "Allons à l'église ! Dieu t'entendra !" Ainsi Il "ne nous laissera pas privés de notre vache et de notre pain quotidien." Lors des semailles, le paysan prie, lui aussi, pour que les pluies fertilisent des champs, qui renferment tous ses espoirs d'aisance et de repos. Quelques plumitifs bornés ont vu dans ces images une reprise naïve de paysans sous l'emprise de préjugés irrationnels. Pour eux, la simple mention des mots "Dieu" et "église" en littérature provoque automatiquement une dénonciation bureaucratique.     

Pour Hovhannissian, il eût été, naturellement, incongru d'ignorer Eglise et religion, si importantes dans la vie rurale. Or il ne se contente pas de réduire la soumission au mysticisme. La religion et la foi, mises en œuvre par l'Eglise officielle, constituaient, en effet, de puissants instruments de contrôle social et idéologique, aux ordres desquels se pliaient les masses. Mais, pour le paysan, foi et dévotion ne se réduisirent jamais à une soumission à l'autorité de l'Eglise ou à de simples véhicules métaphysiques, grâce auxquels il espérait gagner le Paradis. Foi et religion étaient aussi de puissantes incarnations émotionnelles de ses espoirs terrestres, de ses entreprises matérielles, de son labeur humain. Mère et fille se précipitent à l'église, afin de fortifier les espoirs nés de leur dur labeur aux champs et de leur père en quête de travail. Le semeur prie son Dieu pour qu'il pleuve, tout en le défiant avec sa force de travail, sa puissance d'entreprise et de création.

"Et si, à cause de mes péchés, indigne je me révèle
En eau je transformerai
De mon front, battu par le soleil, la chaude sueur
Pour ne pas te livrer à la soif, mon cher grain."

Par delà les liens qui unissent les hommes et les femmes à la terre et à la nature, "Automne," dans sa méditation sur les cycles saisonniers de la nature, revenant sans cesse, est une rêverie sur l'humanité, grâce à cette immortalité palpable dont semble bénie la nature. Assis à contempler les hauteurs montagneuses, le poète est fasciné par les feuilles d'automne desséchées, à la dérive. Témoin du "silence reposant et du mystère immense de la nature," son cœur "pleure sans se plaindre," réalisant que la mort de la nature en automne et en hiver, suivie de sa résurrection au printemps, est "d'une autre sorte" que celle des hommes et des femmes, où, une fois "étreints par la tombe, nous partons pour l'éternité sans jamais revenir." A ce spectacle,

"Mon sang s'échauffe
A la vue d'un mélancolique automne.
Des visions de printemps me réjouissent !
L'immortalité n'est pas une illusion !"

D'où l'exhortation à ne plus faire qu'un avec cette vision de grandeur :

"Que je repose en ton sein, mon âme apaisée
Ne plus faire qu'un avec toi, mère nature !"

Dans un poème ultérieur, cette aspiration à l'unicité se fait quête d'un refuge à la Vahan Dérian, tandis que le poète "solitaire, à jamais solitaire," recherche ce havre de paix qu'est la nature. Là, il désire disparaître, devenant "nuage limpide, dérivant dans le ciel" et "se fondant dans son éternel azur." A l'époque d'Hovhannissian, les ténèbres, qui obligeaient à faire retraite, se feront plus profondes, durables et envahissantes.

III. "Jadis un paradis, aujourd'hui un désert... O mon cœur !"

Très jeune déjà, Hovhannès Hovhannissian ressent un malaise pénible, face à ses premiers pressentiments de la nature mortelle des êtres. L'on discerne de l'angoisse, une peur du préjudice, des blessures et des abîmes, qui le hantent au seuil de l'existence. Et qui, au fil des ans, s'accumulent et se transforment en une solitude et un pessimisme des plus cauchemardesques. "Mon cœur," écrit-il, fut "jadis un paradis. Aujourd'hui un désert !" L'âge et le temps ont asséché ses réserves de rêves, d'espoir et d'énergies. Evanouies "les ardentes aspirations au plaisir," évanouies elles aussi les "frémissantes séductions du cœur," si "généreux dans la jeunesse en fleur." En 1910, Hovhannissian nous apparaît enveloppé dans une implacable nuée, faite d'amertume, de regrets, d'épreuves et de sentiment d'impuissance. L'utopie de l'enfance ne sera jamais atteinte. Elle est devenue ce sel, qui se frotte aux plaies de la vie. La poésie, à l'aide d'un art et d'une technique désormais plus accomplis, nous conduit dans le cœur solitaire de son être, dans

"Les quatre murs de ma pauvre chambre qui
M'enserrent, tel un sombre cercueil."

Dans cette "tombe lointaine et esseulée," il "devient un cadavre inanimé." L'insuffisance des données ne permet pas de fournir des explications biographiques probantes. Mais il est certain que la souffrance de la tragédie personnelle, qui fit suite à la mort précoce de sa sœur bien aimée en 1894, a joué un rôle. Partant, ce sentiment constant de frustration et de regret, à mesure que le temps gaspillait ses talents artistiques et intellectuels. Doté d'aptitudes artistiques et intellectuelles, à la fois remarquables et éminentes, poète, mais aussi enseignant consciencieux, grand connaisseur de la littérature européenne et de Shakespeare, traducteur prolifique, il ne fut pas en mesure de réaliser son potentiel de création.

En 1882, diplômé de l'université de Moscou, et désireux de se vouer au bien de sa nation, il retourne en Arménie. Choix qu'il paya très lourdement. Son retour fut le début d'un cortège funèbre au regard de ses talents et de sa créativité. Une lettre de 1892 évoque l'asphyxie du milieu arménien :

"Dans ce climat horrible, dans ce milieu nauséabond, à peine puis-je trouver un moment pour prendre la plume [...] En vérité, mon cher, même s'il est bien trop tard et que tout cela soit sans importance, j'en suis néanmoins venu à penser que, pour un écrivain, pour un homme de lettres, demeurer dans des sphères aussi étouffantes revient à être enterré vivant."

24 ans plus tard, en 1916, il explique pourquoi il n'a pas été prolifique à la mesure de ses talents :

"[...] Durant les vingt-huit années qui ont suivi mes études à l'université, jour et nuit, je n'ai eu de cesse de m'inquiéter de gagner mon pain, ce qui, dans notre situation, est impossible en écrivant. Inévitablement, je me suis engagé dans la création littéraire durant mes seuls loisirs [...], en amateur."  

L'existence d'Hovhannissian ne fut pas facilitée à l'époque de la première république d'Arménie. En 1920, Vertanès Papazian note que, ne pouvant nourrir sa famille, les appels à l'aide du poète, adressés à Etchmiadzine, auquel il avait consacré sa vie, furent rejetés, en dépit des "coffres bien garnis" de l'Eglise. Pour avoir collaboré avec Stépan Chaumyan, lors de la Commune de Bakou en 1918, Hovhannissian fut arrêté à son domicile par la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA), durant son soulèvement en février contre le pouvoir soviétique. Même s'il salue la victoire finale des Soviétiques, accueillie si chaleureusement par Tcharents, Dérian, Toumanian et d'autres, l'épisode ne parvient pas à soulever l'esprit créateur d'Hovhannissian et, en 1922, il écrit :

"Les crânes amoncelés
Par rangées et dispersés
O mes rêves dorés
Voici venu mon automne - où ils se sont jetés."

A la fin de sa vie, la misère extrême épargna toutefois le poète. Pensionné par la république soviétique d'Arménie, il put veiller à ses pigeons et à son jardin, tandis que la nouvelle génération, sous l'égide de Tcharents, prenait les rênes de la vie littéraire. La carrière poétique d'Hovhannissian fut brève, avec une production limitée dans ses dernières années. Or, en dépit de son retrait subi, le meilleur de sa poésie continue de s'élever au-dessus des abîmes les plus noirs de sa mélancolie, pour nous offrir sa lumière sereine et puissante.

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
          
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Traduction : © Georges Festa - 06.2014
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.