dimanche 8 juin 2014

Kayuş Çalıkman Gavrilof - Interview



© Aras Yayıncılık, 2014


"L'Etat turc continue de nourrir mon pessimisme"
Entretien avec Kayuş Çalıkman Gavrilof, Arménienne d'Istanbul
par Marine Martirosyan [Martirossian]
Hetq, 27.04.2014


[Kayuş Çalıkman Gavrilof a traduit en turc Dans les ruines de Zabel Essayan. Un ouvrage sur les massacres d'Adana, en vente actuellement en Turquie.]

Premier ouvrage documentaire en arménien, Dans les ruines (1911), de Zabel Essayan, est paru en turc, il y a un mois, après avoir été traduit par Kayuş Çalıkman Gavrilof, Arménienne d'Istanbul.

L'ouvrage, désormais accessible dans les librairies turques, raconte l'histoire du massacre des Arméniens de Cilicie en 1909, qui se produisit quelques mois après l'entrée de la Turquie dans sa seconde ère constitutionnelle.

Sous les auspices du Patriarcat de Constantinople, Essayan gagne alors Adana, dans le but de créer un orphelinat. Durant son séjour de trois mois, elle décrit ce qu'elle observe, y compris les familles de victimes de ce massacre. Elle adresse des lettres à son mari sur les émotions qu'elle ressent, en lui demandant de conserver cette correspondance, car "elle pourrait être utile." Et en 1910, elle écrit ce livre à partir de ces lettres emplies d'émotions et de témoignages. L'ouvrage fut publié l'année suivante.

Beaucoup de gens en Arménie ne connaissent pas Zabel Essayan. Kayuş Çalıkman Gavrilof explique qu'il s'agit d'une question qui concerne l'Arménie et qu'il nous faut faire face à notre histoire.

En mars dernier, Kayuş Çalıkman Gavrilof s'est porté candidate aux élections municipales en Turquie, en tant que membre du Parti Démocratique du Peuple (Halkarın Demokratik Partisi, HDP). Voir notre reportage, paru le 4 mars dernier (1).      
  
Dans les ruines (titre turc : Yıkıntılar Arasında) est paru aux éditions Aras d'Istanbul. Un deuxième tirage est déjà prévu; d'après la traductrice, le premier tirage est quasiment épuisé. La traduction lui a demandé huit mois.

- Marine Martirosyan : Pourquoi le livre a-t-il été traduit avec un tel retard - 103 ans plus tard ? En fait, il n'existait aucune version turque jusqu'à maintenant.
- Kayuş Çalıkman Gavrilof : Ce n'est que depuis dix ou quinze ans que nous [les Arméniens de Turquie] nous faisons entendre dans ce pays. La création d'un journal arménien, Agos, fut le signe d'un changement dans la situation du pays. Puis une plate-forme sur les droits des femmes s'est organisée; après quoi, des jeunes ont fondé la plate-forme Nor Zartonk [Nouvel Eveil]. La disparition de Hrant Dink a poussé notre communauté à se défendre. C'est à ce moment-là que des Turcs se sont mis à nous soutenir, à créer des dispositifs. Puis une époque est arrivée, où j'avais peur, pensant qu'on revenait à l'époque de la Constitution adoptée en 1908. Tu sais, la première fois, avec cette Constitution, où les composantes musulmanes et non-musulmanes [de la population] étaient censées être égales devant l'Etat, mais qui fut suivie par les massacres d'Adana.

- Marine Martirosyan : Le livre est-il proposé à la vente dans les librairies en Turquie ?
- Kayuş Çalıkman Gavrilof : Tout-à-fait. En donnant la parole aux Arméniens, la mort de Hrant Dink et certains pans de la population turque et kurde qui nous accompagnent ("Nous aussi, nous sommes des Arméniens !" disait-on à cette époque) expliquent ce que je viens de dire. Après quoi, nous avons commencé à coopérer avec des Kurdes et des Turcs. Ce qui a changé quelque chose au niveau gouvernemental. Dans le passé, on pouvait voir nos livres dans notre communauté, chez les libraires amis, mais maintenant on peut trouver des livres arméniens jusque dans des endroits éloignés - ou même dans des centres commerciaux, où on ne s'attendrait pas à les voir. Par exemple, j'ai découvert ma traduction de Zabel Essayan dans une grande librairie.

- Marine Martirosyan : Les choses étaient différentes, il y a cinq ans. Impossible alors de trouver des livres sur le génocide arménien chez les libraires turcs. Le mur est-il tombé ?    
- Kayuş Çalıkman Gavrilof : Un peu.

- Marine Martirosyan : Pas complètement, c'est ça ?
- Kayuş Çalıkman Gavrilof : Non, pas du tout même. N'important quand, tout peut revenir en arrière. Voilà pourquoi je compare cette période à celle de la deuxième Constitution. A cette époque aussi, les Arméniens étaient enthousiastes; il y avait l'égalité; on pouvait s'exprimer, et ainsi de suite. Même chose actuellement. Tout a changé, dit-on, mais, à mon avis, ce qui s'est passé en 1909 reste possible.

- Marine Martirosyan : Tu disais que certaines choses ont changé en Turquie : les Arméniens se relèvent, se font entendre... Est-ce un masque pour la Turquie, pour paraître démocratique, elle qui aspire à entrer dans l'Union Européenne ?
-  Kayuş Çalıkman Gavrilof : Ça a commencé comme ça, mais maintenant le gouvernement s'en fiche. Que s'est-il passé ? Les démocrates turcs, les démocrates kurdes ont entamé un processus, qui ne peut plus être arrêté. Aujourd'hui, il y a des gens en Turquie qui pensent : "Oui, vous avez fait ça aux Arméniens. Mais il faut des réparations." Ces gens ont lancé un mouvement, qui ne relève ni de l'Etat, ni du gouvernement. Actuellement, une partie de la population mène ce combat, que tu observes de l'extérieur.

- Marine Martirosyan : C'est quoi être un Arménien dans la Turquie d'aujourd'hui ?
- Kayuş Çalıkman Gavrilof : Il y a entre 40 et 50 000 Arméniens chrétiens; quelques écoles, des églises, un Patriarcat marginal, ayant un représentant - voilà pour la partie collective. Très peu de ces Arméniens prennent la parole - les autres pensent : "Ne cherchons pas la petite bête, restons tranquilles et vivons en paix, c'est bien comme ça." Des Arméniens sans identité. A part ceux-là, il y a entre 3 et 4 millions d'Arméniens en Turquie, y compris en Arménie Occidentale [l'actuelle Turquie Orientale]. Ce sont des Arméniens islamisés.

- Marine Martirosyan : Tu veux dire : des Arméniens cachés ?
- Kayuş Çalıkman Gavrilof : Appelons-les des Arméniens islamisés et acceptons-les comme ça. Nous pouvons être à leurs côtés, parce que jusqu'à présent, nous étions séparés. La mort de Hrant Dink nous a aussi poussés à nous rapprocher. Ces Arméniens, eux aussi, se relèvent et disent : ça suffit !

- Marine Martirosyan : Le livre a été publié en turc, un mois avant le 24 avril [jour de commémoration du génocide arménien]. Que va-t-il changer dans la réalité de la Turquie ?
- Kayuş Çalıkman Gavrilof : Ce que je vais dire n'est pas conditionné par la politique. Beaucoup de choses existent en profondeur; par exemple, j'ai lu quelque chose autrefois et je savais que c'était vrai, parce que c'était écrit par quelqu'un qui me semblait digne de foi, concernant où et comment de nombreux Turcs avaient été massacrés par des Arméniens. Après cette lecture, j'ai éprouvé de suite un besoin de révolte. Les Arméniens n'ont pas massacré les Turcs - les Arméniens menaient un combat. C'est ça qui m'est apparu. Quand j'ai ressenti ce besoin de réagir, j'ai compris à ce moment-là la réaction des Turcs - pas celle du gouvernement, ni celle de l'Etat, mais celle du Turc moyen. Les gens peuvent être gentils et bons, mais quand ils découvrent comment leurs ancêtres ont tué (écorché, violé, découpé, massacré) les Arméniens, ils se révoltent et se disent : non, les Turcs ne peuvent agir ainsi. Il est très difficile de se confronter avec un tel crime.

- Marine Martirosyan : Cette confrontation aura-t-elle lieu ?
- Kayuş Çalıkman Gavrilof : Il le faut. Même si ce que je dis est mal, mais les gens l'acceptent maintenant, à savoir que ça s'est passé. Sur ces 70 millions d'habitants, nous collaborons avec 1 million d'entre eux, environ. Reste 69 millions : nous ignorons ce qui arrivera et ce qui n'arrivera pas. Mais, comme je connais les Turcs, l'Etat doit agir, pour que cette question de la reconnaissance [du génocide] soit réglée en douceur. Les Turcs sont joueurs : impossible de leur faire confiance au niveau de l'Etat. Il se montre sous tel jour, mais c'est le contraire. Tel est la façon de faire dominante.

- Marine Martirosyan : Tu veux dire : les autorités turques ?
- Kayuş Çalıkman Gavrilof : Bien sûr ! Les autorités. Un des raisons pour lesquelles il y a un obstacle à la reconnaissance, à mon avis, c'est la question de la propriété des biens des Arméniens - ils sont entrés en possession de leurs biens et autres avoirs, et une reconnaissance implique des réparations. La reconnaissance juste pour elle-même n'est pas ce que je souhaite.
Nous gardons espoir que la Turquie reconnaisse le génocide arménien. En même temps, nous sommes dans une situation très schizophrénique : d'un côté, je pense que ça arrivera; de l'autre, je n'y crois pas - nous sommes très peu nombreux, on n'y arrivera pas, ils nous auront.

- Marine Martirosyan : Pas d'issue ?
- Kayuş Çalıkman Gavrilof : Je ne sais pas; je suis pessimiste, très pessimiste, parce que l'Etat ne prend aucune mesure encourageante - il dit une chose et fait autre chose. Je travaille ici, je paie des impôts, alors pourquoi ne devrais-je pas m'exprimer ?
Si Hrant Dink n'était pas mort, si Sevag Balıkçı (2) n'était pas mort... La mort de Sevag Balıkçı a été un coup énorme pour nous. Mon fils a quitté ce pays; il disait ne pas pouvoir travailler dans un pays comme ça, ni servir dans l'armée. Comment faire confiance à ce pays, dans l'armée duquel j'envoie mon fils ? Comment savoir si la même chose n'arrivera pas à mon fils ? Comment savoir ? Ils font ce qu'ils veulent : il y a eu Hrant Dink, il y a eu Sevag... Comment faire confiance à l'Etat ? L'Etat turc continue de nourrir mon pessimisme. Comment pourrais-je être optimiste ?

Notes


_____________

Traduction : © Georges Festa - 06.2014.