mercredi 11 juin 2014

L'architecture arménienne et son impact en Europe - Entretien avec Mark Jarzombek / Armenian architecture and its European impact - Interview with Dr. Mark Jarzombek



© John Wiley & Sons, 2011


L'architecture arménienne et son impact en Europe
Entretien avec Mark Jarzombek
par Anahit Ter-Stepanian


Cambridge, Massachusetts - Le docteur Mark Jarzombek, professeur en histoire et théorie de l'architecture, est vice-doyen de la School of Architecture and Planning, au Massachusetts Institute of Technology. En 2006, le docteur Jarzombek a coécrit et publié A Global History of Architecture (Wiley), une somme sur l'histoire de l'architecture, de la période préhistorique à la fin du vingtième siècle. Une seconde édition est parue en 2011.

L'ouvrage insiste fortement sur le rôle de l'architecture arménienne dans la formation de la tradition de construction en pierre à l'époque médiévale et fait le lien entre le développement de l'architecture en pierre et les maçons arméniens, qui œuvrèrent en dehors de l'Arménie, de l'Europe à l'Inde. Le docteur Anahit Ter-Stepanian, historienne de l'architecture en Arménie, a demandé au docteur Jarzombek d'expliciter davantage le thème de l'implication des bâtisseurs arméniens dans le progrès de l'architecture, globalement parlant.

- Anahit Ter-Stepanian : Docteur Jarzombek, votre Global History of Architecture est l'unique somme sur l'histoire de l'architecture, qui consacre beaucoup d'importance à l'architecture arménienne. Je suis tombée, la première fois, sur votre livre, peu après sa parution en 2006. J'ai été agréablement surprise de voir que vous considérez l'architecture arménienne comme la source principale du savoir médiéval, quant aux principes de l'architecture en pierre. Puis, j'ai assisté à votre présentation du livre, organisée par les éditions Wiley, où vous avez exposé votre théorie, en traitant l'architecture médiévale arménienne comme un exemple de la manière avec laquelle les idées innovantes émergeaient dans tel lieu géographique, pour être adoptées ensuite par d'autres cultures. L'architecture arménienne est sous-représentée dans l'histoire de l'architecture, votre recherche est véritablement une avancée. Comment en êtes-vous arrivé à cette idée ?
- Mark Jarzombek : Il s'agit simplement d'un long processus de réflexion. Ma recherche et mes conférences s'emploient toujours à souligner les liens entre espace et temps, et lorsque j'ai commencé à écrire le chapitre sur l'année 600 après J.-C., il s'est avéré que l'Arménie a joué un rôle significatif dans les échanges commerciaux asiatiques à cette époque, partant ses richesses et donc aussi sa capacité à réaliser d'admirables édifices. La question s'est alors posée de savoir comment ces édifices - ainsi que leur conception - sont apparus. Il existe bon nombre d'excellentes études, en particulier dans le champ de l'architecture paléochrétienne, mais j'avais envie dépasser un peu ce que nous pouvons savoir, pour me centrer sur les liens inhabituels avec les pratiques architecturales hellénistiques.
J'ai donc moins mis l'accent sur l'axiome nouvelle religion = nouvelle architecture, et davantage sur la continuité des techniques, à savoir la maçonnerie de pointe. L'église de la Force Vigilante (Zvartnots, 641-666 après J.-C.) ou la cathédrale de Mren, datant de cette période, sont caractéristiques à cet égard. Or, et c'est là où je veux en venir, en 600 après J.-C., la maçonnerie en pierre de pointe était un art moribond dans le reste du monde. Elle n'était en usage ni en Europe avant l'an 800 de notre ère, ni à Byzance (qui privilégiait la brique), ni en Perse (brique d'argile), ni même en Inde (bois). Autrement dit, durant la période entre 400 et 800 après J.-C., l'Arménie/Syrie fut le seul lieu au monde, où la maçonnerie de pointe en pierre était encore en usage. C'est la clé pour comprendre le rôle de l'Arménie dans l'histoire de l'architecture.
Cette tradition ne provenait pas de nulle part. Elle émanait des usages hellénistiques et, bien évidemment, avant ceux-ci, des usages grecs qui, dans un sens, l'ont reprise des Egyptiens. Elle a donc une longue tradition, mais qui était sur le point de disparaître vers l'an 500 de notre ère. La dernière à subsister entre 400 et 800 après J.-C. se trouvait en Syrie, puis en Arménie.
Comme les églises étaient fabriquées avec de lourdes pierres, mais finement ciselées, et non à l'aide de briques ou de moellons, ces bâtiments étaient un peu plus petits que les grands édifices à base de brique, que l'on trouve à Byzance (tels que Sainte-Sophie - qui est totalement construite en briques) ou les murs en moellons de la grande basilique de Saint-Pierre à Rome. En Arménie, les églises en pierre ne sont pas seulement plus petites, mais sont régies par la tradition géométrique, qui est à la racine de toutes les techniques de maçonnerie en pierre.       
  
- Anahit Ter-Stepanian : Vous faites valoir, dans votre ouvrage, que les techniques de maçonnerie nous permettent de faire l'hypothèse d'une continuité de tradition de construction dans un contexte interculturel. C'est précisément cet accent mis sur la technique de maçonnerie, qui rend votre essai particulièrement important. J'aimerais ajouter qu'un de mes exercices, dans mon cours d'histoire de l'art arménien, à la Southern Connecticut State University, est basé sur votre intervention au Texas, où vous faisiez de l'architecture arménienne le pivot de votre exposé.
Passons à la question suivante. A votre avis, pourquoi l'architecture arménienne est-elle mal ou sous-représentée dans le discours historique sur l'architecture en Occident ? Nous savons les implications de la Guerre froide, les barrières linguistiques et politiques. Or la Guerre froide n'existe plus depuis longtemps, l'Arménie est un pays indépendant depuis plus de vingt ans, nous comptons une nouvelle génération, post-Guerre froide, d'historiens de l'architecture. Pourquoi rien n'a-t-il changé ? Y aurait-t-il des motifs politiques ou s'agit-il simplement d'un manque d'information ?
- Mark Jarzombek : Les raisons sont multiples. La langue, l'accès et les archives sont du nombre. Mais le principal problème, à mon avis, ne concerne pas tant l'Arménie en tant que telle, mais plutôt notre manière de concevoir l'évolution de l'architecture. Le style roman en Europe, par exemple, provient du mot "romain," puisque l'on pensait que les influences centrales sur les débuts de l'architecture médiévale en Allemagne émanaient de Rome. Si Rome a certes joué un rôle important, elle ne fut certainement pas la seule, du fait, en particulier, que Rome, au 9ème siècle, ne produisait pas de bâtiments en maçonnerie de pointe en pierre. Dans un sens, le style est peut-être romain, mais les entrepreneurs étaient arméniens.
Un second problème concerne la manière de situer l'Arménie sur les cartes. Elle figure en angle, à l'extrême-droite, des cartes de l'Europe, et à l'extrême-gauche de celles de l'Asie; elle apparaît donc marginale dans les deux cas. Bien que ce soit là plus un symptôme qu'une source du problème, il est difficile de raconter l'histoire de l'Arménie, si celle-ci reste en marge des cartes.
Autre problème qui peut se poser, le fait que, comme la culture musulmane prend son essor aux 9ème et 10ème siècles, nous avons tendance à oublier qu'un lieu comme Ani, entre 961 et 1045, fut aussi une métropole de premier plan. Malheureusement, comme il en reste si peu de choses, nous ne pouvons guère avancer.
Et enfin, on peut affirmer qu'une partie du problème consiste à opérer des liens. Nous savons que des Arméniens ont aidé à construire des mosquées au Caire - probablement convertis à l'islam. Nous avons connaissance d'Arméniens amenés en Inde, du fait des invasions musulmanes. Et d'autres encore, au sud de la France, bâtisseurs d'églises, etc. Le rôle important de la diaspora des corporations de maçons arméniens et des réseaux de diffusion de maçons en pierre arméniens doit donc être pris en compte.

- Anahit Ter-Stepanian : Docteur Jarzombek, votre recherche est très importante, notamment parce que vous insistez sur les technologies de construction, un domaine rarement abordé dans le discours historique sur l'architecture. Selon moi, un historien de l'architecture devrait avoir une formation d'architecte, ce qui n'est pas le cas dans le système éducatif américain. Les historiens de l'architecture, ayant une formation d'historien, n'ont donc qu'une connaissance limitée de l'ingénierie et s'intéressent surtout aux aspects formels, esthétiques, religieux, liturgiques et historiques. Se peut-il que ce manque de connaissance des technologies de construction explique la non reconnaissance du rôle de l'architecture arménienne dans le développement de l'architecture occidentale ?
- Mark Jarzombek : C'est possible, mais ce n'est pas tant une formation en architecture et en ingénierie, qui changera notre façon d'écrire l'histoire, même si elle l'infléchit. La véritable question reste de savoir comment les historiens pensent et développent leurs arguments et leurs hypothèses.

- Anahit Ter-Stepanian : Depuis le début du vingtième siècle, le débat sur le rôle de l'architecture arménienne s'est surtout intéressé à son influence quant à l'émergence du style gothique. On observe, en outre, l'impact de l'architecture arménienne sur les constructions islamiques, en particulier pour les périodes seldjoukide et fatimide. Quoi qu'il en soit, votre idée concernant le facteur arménien sur le développement de l'architecture en pierre en Inde est une révélation !
- Mark Jarzombek : C'est un fait. L'architecture en pierre apparaît très rapidement en Inde vers l'an 800 et il ne fait aucun doute que les artisans arméniens ont joué un rôle, du moins lors des phases initiales. La question reste de savoir comment le prouver. Le problème est que les spécialistes de l'architecture islamique pensent rarement en dehors de cette catégorie. Les spécialistes de l'architecture hindouiste ont le même problème. Avec la diaspora arménienne, nous avons affaire à une multiplicité de religions et de zones géographiques.

- Anahit Ter-Stepanian : Dans la littérature professionnelle, l'architecture arménienne est considérée comme un avatar de l'architecture syrienne, alors même que les premières basiliques en Arménie affichent clairement des caractéristiques typiquement arméniennes. J'ai assisté à la visioconférence de présentation, organisée par Wiley. Je me souviens qu'une des personnes présentes vous a demandé pourquoi vous aviez choisi l'architecture arménienne et non la syrienne. Votre réponse fut brève, vous étiez en train d'expliquer autre chose et vous n'avez pas fourni une explication détaillée quant à ce choix. Pourquoi avez-vous privilégié l'architecture arménienne à son homologue syrienne ?
- Mark Jarzombek : J'imagine que je m'intéresse un peu plus à l'Arménie, puisque la période syrienne prend fin au début du 7ème siècle avec l'expansion de l'islam, alors que le versant arménien de cette histoire se prolonge encore sur quelques siècles. Mais ce n'est pas sous-estimer l'importance des églises chrétiennes syriennes. Les premières églises, qui se trouvent actuellement en Syrie, sont un élément clé dans l'histoire, puisqu'elles relèvent de la transition d'un expérimentalisme plus classique et hellénistique vers l'église arménienne. Par exemple, Saint-Babylas (Antioche-Kaiuissie, vers 378), le Baptistère de Qalat Siman (vers 476-490) et l'église qui lui est associée (vers 500), ainsi que Saint-Georges, à Ezraa (vers 515), sont tous "syriens," et composent un fil conducteur, qui mène à Saint-Hripsimé (618) et ainsi de suite. La période syrienne, pour ainsi dire, comporte plus de variations. Il y a des basiliques, des colonnades, tout un ensemble qui s'achève, à l'époque où les églises arméniennes prennent leur essor. La perte du sud conquis par l'islam a isolé l'Arménie et l'a, dans un sens, obligée à concentrer ses énergies vers un style plus unifié.

- Anahit Ter-Stepanian : Récemment, dans des manuels d'histoire de l'art, l'émergence de l'architecture gothique, en particulier de l'arc en ogive, a été associée à l'architecture islamique. Ces thèses sont-elles justifiés ? La combinaison de l'art roman tardif et du style gothique, en matière d'arcs en ogive, reposant sur des groupes de piliers élancés, dont le poids supporte le système, est beaucoup plus proche de la logique structurale de la cathédrale d'Ani que des prototypes islamiques. Pourquoi cette résistance à reconnaître le rôle de la cathédrale d'Ani dans le développement du vocabulaire de l'architecture romane tardive et gothique ?
- Mark Jarzombek : Je ne suis pas un spécialiste de l'architecture gothique et je ne souhaite pas prendre parti à ce sujet. Je fais l'hypothèse d'une combinaison. Il ne fait aucun doute que l'architecture islamique a joué un rôle dans certains aspects du développements de l'architecture gothique, or des précédents arméniens existent aussi. Les Arméniens ont pu exercer une influence spécifique en Europe, puisque leur influence a probablement gagné d'abord cette région - même si ce ne fut pas sous la forme d'un arc en ogive. Il y a de quoi se perdre dans ce problème des "précédents." Autrement dit, quelqu'un a fort bien pu créer le premier arc en ogive, mais nous devons aussi nous demander à quelle époque cet arc est devenu typologique. L'accent que je mets sur la maçonnerie en pierre ne concerne pas les arcs en tant que tels, mais les techniques de découpage et d'étagement de la pierre.

- Anahit Ter-Stepanian : Dans la première édition de A Global History, vous citez l'architecte Oton Matsaetsi [Eudes de Metz], qui était d'origine arménienne. Le nom de cet architecte est associé à l'église de Germigny-des-Prés, une des structures en pierre les plus novatrices du nord de l'Europe. Or ce même Eudes de Metz est l'architecte du palais impérial et de la chapelle palatine de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, en 794, qui montre un niveau remarquablement élevé du travail de la pierre pour le nord de l'Europe. L'on débat encore pour savoir si la structure du palais impérial fut influencée par la basilique de Saint-Vital [de Ravenne]. Or Saint-Vital est construit en brique, tandis que le palais impérial est un ouvrage en pierre, d'une grande élégance. Pourquoi l'origine arménienne d'Eudes de Metz est-elle révélée et débattue dans le cas de Germigny-des-Prés, et pas dans celui du palais d'Aix-la-Chapelle ?
- Mark Jarzombek : Bonne question. Lors de mes interventions, j'aborde ce point, mentionné au sujet de ce que l'on appelle l'art roman. Dans le livre, certaines choses ont été parfois laissées de côté pour gagner de la place. Je l'intègrerai à nouveau dans la prochaine édition.                             

- Anahit Ter-Stepanian : J'ai trouvé vos idées non seulement fascinantes, mais aussi des plus courageuses. Vous ont-elles valu incompréhension et hostilité de la part des historiens de l'architecture ?
- Mark Jarzombek : Pas vraiment. Le champ de l'histoire de l'architecture est relativement restreint et les gens qui travaillent sur ce sujet ne sont pas légion. La plupart des chercheurs à qui j'en ai parlé ont été très réceptifs.

- Anahit Ter-Stepanian : Vous prenez position très clairement dans votre ouvrage et lors de vos conférences. Avez-vous publié vos points de vue ailleurs que dans A Global History ? Prévoyez-vous de le faire ?
- Mark Jarzombek : Je le devrais probablement, et j'aimerais le faire, mais la question est de savoir où ? C'est une question compliquée. En fait, je ne suis pas encore allé en Arménie, j'ai donc un long chemin à parcourir et de nombreuses recherches à mener, avant de pouvoir publier ce genre de choses dans une revue comme le Journal of Architectural Historians.

- Anahit Ter-Stepanian : J'espère que vous trouverez le temps d'aller prochainement en Arménie. Nous serons honorés de vous accueillir à Erevan. Merci infiniment à vous pour cet entretien.  

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Traduction : © Georges Festa - 06.2014