lundi 9 juin 2014

Les Arméniens de Cilicie et le génocide / Cilician Armenians and the Genocide



© Phébus, 2011


Les Arméniens de Cilicie et le génocide
par Eddie Arnavoudian
Groong, 28.02.2014


Première partie : le double assaut contre la nation et le peuple arménien

I.

En dépit de son titre ridicule, l'ouvrage de Shmavon Torossian, Le Mouvement de libération nationale des Arméniens de Cilicie, 1919-1920 (Erevan, 1987, 371 p. - en arménien), est remarquable, car il rappelle une dimension souvent négligée, et néanmoins centrale, du génocide arménien, perpétré par l'Etat ottoman et les Jeunes-Turcs. Il rappelle aussi avec force l'aspect répugnant, révoltant, déloyal, de l'impérialisme français à l'égard de l'Arménie, tout aussi répugnant, révoltant et déloyal que ses homologues anglais et tsariste.

Bien que n'appartenant pas à l'Arménie historique, la Cilicie, du fait de son ancien patrimoine arménien, abritait une importante communauté arménienne. Son élite économique pesait bien davantage que ses effectifs, aidée par la situation géographique de la région, parallèlement à de fertiles plantations de coton et aux routes côtières méditerranéennes. Résultat, la Cilicie devint le foyer dangereux d'un conflit, beaucoup plus vaste, entre les élites économiques arméniennes et leurs concurrentes turques émergentes, et souvent envieuses, soutenues désormais par l'ultranationalisme Jeune-Turc. Proximité avec l'Europe, point d'intersection pour le commerce entre l'Europe, l'Anatolie, le monde arabe et le Moyen-Orient, faisaient aussi de la Cilicie un enjeu pour les ambitions impérialistes, à savoir celles de la France, en premier lieu, mais aussi de la Grande-Bretagne, ambitions dans lesquelles les Arméniens faisaient figure de pions de second rang et facilement manipulables.    

S'agissant de marquer des points sur ses concurrents arméniens, l'épuration de l'Arménie Orientale historique ne pouvait suffire à assurer à l'élite turque la suprématie qu'elle recherchait. Dans tout l'empire ottoman, la classe économique turque faisait face à un réseau économique arménien, qui s'étendait depuis Istanbul, via l'Anatolie, l'Arménie Occidentale et la Cilicie. Il ne pouvait y avoir de victoire turque dans le combat nationaliste sans la destruction des contreforts commerciaux, agricoles et industriels arméniens, à travers l'Asie Mineure. La Cilicie arménienne constituait ainsi un champ de bataille essentiel. Outre leur puissance disproportionnée, les intérêts économiques arméniens ne reposaient pas seulement sur une nombreuse communauté arménienne, mais aussi, comme les événements de Zeitoun le montrèrent, sur une formidable tradition de résistance militaire et politique.

C'est dans ce contexte qu'il faut considérer les massacres de plus de 30 000 Arméniens à Adana en 1909, sciemment mis à mort, durant la seconde année de la soi-disant révolution démocratique des Jeunes-Turcs, avec qui la mouvance politique arménienne était alors alliée. Le massacre d'Adana en 1909 fut une étape dans le projet nationaliste turc à long terme, visant à démanteler son rival arménien redouté. Si les pogroms de 1895-96 et le massacre de 300 000 Arméniens en Arménie Occidentale y avaient porté un coup fatal au développement économique, la Cilicie arménienne avait alors échappé au pire. Adana fut donc en 1909 un remake des années 1895-96 en Cilicie arménienne, un coup décisif, qui mit à bas les fondements du développement économique et politique des Arméniens de Cilicie, les chassant par dizaines de milliers de leurs terres et affaiblissant la nation arménienne dans son ensemble, prélude à la solution finale de 1915.

L'année 1915, date de la solution finale des Jeunes-Turcs, fut, de fait, contingente, une opportunité saisie en temps de guerre. L'Etat ottoman était naturellement tout prêt à s'emparer de ce genre d'opportunité et en mesure d'agir rapidement, étant maître de l'appareil existant de répression, de massacre de masse et de génocide, mis en place et en œuvre depuis longtemps. Même si 1915 fut une étape essentielle, centrale, le processus génocidaire avait débuté bien plus tôt et se poursuivit bien plus tard. Si 1895-95 constitua un premier coup majeur, Adana en 1909 fut le second. Et par delà 1915, année décisive, viendront d'autres étapes : incendie de la nombreuse et prospère communauté arménienne de Smyrne, dépeuplement d'Istanbul, puis incessantes attaques kémalistes contre ce qui subsistait des bastions économiques arméniens, jusque dans les années 1950.      

Eclairant le processus génocidaire, Torossian réduit à néant les thèses, y compris celles de l'historien arménien Léo, selon lesquelles les déportations de 1915 furent les réactions inévitables des Jeunes-Turcs au soi-disant soulèvement arménien "pro-russe" à Van. En réalité, Van fut le théâtre d'une révolte légitime, de la part de sa population arménienne, cherchant à se défendre contre la déportation et le génocide. Les déportations en Cilicie débutèrent, en fait, avant le soulèvement de Van et obéissaient à un objectif précis. Prélude au massacre d'une nation, les déportations de Cilicie servirent à supprimer tous les avant-postes et refuges possibles, qui eussent pu apporter aide et assistance aux interminables convois d'Arméniens, originaires d'Arménie Occidentale, acheminés vers les champs de mort en Syrie.

L'expérience cilicienne en 1909, 1915 et dans l'après-guerre, montre sans ambiguïté aucune que le programme génocidaire des Jeunes-Turcs poursuivait une double stratégie, une double ambition, couvrant le territoire tout entier de l'empire ottoman. La condition absolue, non négociable, de l'hégémonie turque en Asie Mineure était à la fois l'épuration de l'Arménie historique et la destruction des bastions économiques arméniens, à l'intérieur des frontières de ce qui allait devenir la nouvelle république kémaliste.

Nationalistes racistes virulents, désireux d'assurer l'intégrité territoriale de la région, les Jeunes-Turcs cherchèrent à assimiler, liquider ou expulser tous les autres groupes nationaux, partant à déraciner et éliminer les Arméniens de leurs territoires historiques. Or, à elle seule, la déroute des Arméniens d'Arménie Occidentale n'aurait pas assuré aux élites turques la prééminence et la primauté qu'elles désiraient avec tant d'avidité. La puissance économique arménienne, établie, comme elle l'était, plus solidement encore en Cilicie, à Smyrne et à Istanbul, eût continué de menacer sérieusement le nationalisme turc. Si bien que ce dernier dirigea logiquement son venin contre ces régions aussi.    

II.

La tentative de Torossian pour présenter l'histoire des Arméniens en Cilicie, en 1919-1920, comme un 'mouvement de libération nationale' est grotesque. Il ne relate pas une lutte pour l'émancipation d'une nation, mais un exemple de dépendance calamiteuse à l'égard de puissances impérialistes, en l'occurrence la France, qui fut plus catastrophique encore que la dépendance de l'Arménie à l'égard de la puissance tsariste dans le Caucase. Durant l'après-guerre, tandis que les puissances impériales européennes cherchaient à découper l'empire ottoman, la classe dirigeante arménienne en Cilicie devint un instrument tout disposé et actif des ambitions coloniales françaises dans la région, et rien de plus.

Dépourvus en propre de forces armées suffisantes, les Français développèrent et financèrent, durant une très courte période, une Légion arménienne, composée de soldats volontaires, à l'appui de leurs ambitions en Cilicie. Déployée lors de certains combats décisifs, la Légion arménienne contribua à neutraliser temporairement l'armée ottomane dans la région, devenant ainsi, à certains égards, un agent direct des forces d'occupation française en Cilicie. La Légion arménienne et une grande partie des réfugiés arméniens qui, encouragés par la France, étaient rentrés par la suite en Cilicie, n'agissaient pas là en fonction de la politique arménienne, mais des ambitions coloniales françaises.     

Le soutien de la France à la réinstallation des Arméniens sur les territoires ciliciens n'avait que faire de la sécurité immédiate des Arméniens ou de leur viabilité à long terme, en tant que communauté. Dès que les forces françaises réalisèrent l'impasse de leur aventure coloniale, elles dispersèrent la Légion arménienne, retirèrent leurs forces et laissèrent la population civile arménienne à la merci de Kemal Atatürk, enclin à épurer les Arméniens de l'ensemble du territoire de l'ancien empire ottoman. Les raisons pour lesquelles les Français se retirèrent aussi rapidement ne sont pas éclaircies. Ils manquaient certainement de la capacité militaire à vaincre, à eux seuls, les forces d'Atatürk. Et, plus les rivalités impérialistes s'aiguisèrent, plus les dirigeants français, espérant peut-être garder une longueur d'avance sur leurs rivaux anglais, entreprirent de s'attirer les bonnes grâces du mouvement kémaliste, émergeant désormais clairement en position dominante sur l'Asie Mineure.

Quels qu'aient été les facteurs déterminants de la politique française, la dépendance des Arméniens à son égard fut, à tous égards, un désastre complet.

Afin de s'assurer la collaboration des Arméniens, les Français, outre le fait de laisser entendre un soutien à une autonomie des Arméniens en Cilicie, amplifièrent leur double jeu, allant jusqu'à suggérer la perspective d'une nation arménienne indépendante. Tout en  laissant intact l'ensemble des principales institutions ottomanes au niveau gouvernemental et étatique - les forces militaires, les tribunaux, ainsi que les autorités politiques turco-ottomanes. Refusant parallèlement d'autoriser la Légion arménienne à évoluer vers une formation militaire disciplinée et véritablement efficace. Tant et si bien qu'au moment critique, à la suite du retrait français de la Cilicie, les Arméniens rescapés du génocide et la Légion arménienne dépareillée ne firent pas le poids, face aux armes de Kemal ou à la perfidie de la France.

L'élite dirigeante arménienne était si crédule, si moutonnière envers le colonialisme français, qu'elle ne fit quasiment rien pour instaurer des relations séparées et indépendantes avec les forces et les populations turques. Tout se passait comme si le peuple turc qui, à l'instar des Arméniens, partageaient des droits sur une région où il vivait, lui aussi depuis des siècles, n'existait tout simplement pas. Les dirigeants arméniens s'attendaient à ce que les forces coloniales françaises soumissent ou se défissent des Turcs, permettant aux Arméniens de vaquer à leurs affaires, sans égards pour celles intéressant les Turcs.

Essentiellement fondée sur ce qui était clairement une ambition impériale et coloniale de la France en Turquie, dans laquelle elle espérait assurer ses objectifs subalternes, la politique arménienne en Cilicie fut désastreuse. Au lendemain du retrait de la France, non seulement les Arméniens se retrouvèrent totalement isolés, mais leur situation avait empiré, encore plus haïs par les populations turques, qu'enflammait déjà une frénésie de haine à leur encontre. Même s'ils étaient revenus afin de réclamer à juste titre leurs terres, les Arméniens furent accusés de collaboration avec les impérialistes français. Ils furent considérés et traités comme partie prenante des forces coloniales françaises, voulant démembrer leur patrie, et donc comme des cibles légitimes du mouvement nationaliste de Kemal Atatürk.

A bien considérer la politique arménienne dans la Cilicie de l'après-guerre, il est difficile de se résoudre à une condamnation catégorique. Dans la Cilicie de l'après-génocide, les Arméniens firent face à une situation impossible. Déracinés, sans ancrage, anéantis au plan économique, dépourvus de toute force militaire indépendante et sans le moindre espoir de protection de la part d'une quelconque source arménienne, ils étaient totalement vulnérables et une proie idéale pour les manœuvres de la France. Réduits au désespoir, après la guerre, ils n'avaient que deux choix : rester en exil, refaire leur vie dans le monde arabe ou bien rentrer chez eux, sous les auspices de la France, sur ordre des Français, en tant qu'instrument de leurs ambitions coloniales, mais du moins avec quelque espoir de refaire leur vie dans leurs terres ancestrales. Qu'ils fussent confrontés à une telle situation résultait indubitablement du génocide Jeune-Turc.

Dans la Cilicie de l'après-Première Guerre mondiale, la communauté arménienne n'avait aucun moyen de s'appuyer sur elle-même. Elle n'avait que peu ou pas de possibilité de développer une stratégie indépendante de survie. Le ton avait été donné par le génocide, qui avait anéanti tout potentiel d'indépendance arménienne en Cilicie. Si bien que, pris entre le marteau de l'impérialisme français et l'enclume d'un féroce nationalisme turc, telles des plumes dans une tempête, les dirigeants arméniens furent facilement emportés par de vaines déclarations françaises pro-Arméniens. Invités souvent dans de confortables hôtels européens, ils débattaient à l'envi d'une Grande Arménie, qui eût rassemblé la Cilicie et l'Arménie Occidentale historique, pour former une 'Grande Arménie' indépendante, soutenue par les puissances impériales victorieuses.    

Ce qui ne pouvait, naturellement, qu'apporter davantage de grain à moudre au moulin du nationalisme chauviniste turc, lequel présentait déjà les Arméniens, aux côtés des Français, des Britanniques et des Américains, comme des forces s'apprêtant à chasser les Turcs de ces régions, non seulement en Cilicie, mais dans toute une Asie Mineure, où eux aussi vivaient depuis des générations. Les Arméniens apparaissant comme des agents de l'impérialisme, leurs revendications, légitimes au plan historique, à un retour sur leurs terres en Arménie Occidentale, en Cilicie et en Asie Mineure, dont ils avaient été expropriés, furent présentées comme un accaparement de type colonial. Et dans la jungle nationaliste darwinienne, nouvellement créée, les Arméniens devinrent une proie facile pour le nationalisme turc.

Les deux chapitres conclusifs sur les batailles défensives des Arméniens à Marash et Hadjoun, et la déclaration arméno-chrétienne d'autonomie de la Cilicie, jettent un jour plus sinistre encore sur la traîtrise et la duperie de la France, qui furent fatales aux Arméniens. La trahison par la France de ses anciens alliés arméniens en Cilicie fut sans appel, totale et complète. A Marash et Hadjoun, les Français entravèrent activement et même sabotèrent les opérations défensives des Arméniens, allant jusqu'à apporter aux troupes de Kemal des renseignements militaires essentiels. Le massacre de civils qui en résulta est révoltant. Après Marash et Hadjoun, les Arméniens furent contraints de se retirer aussi de Sis et d'Aïntab, puis défaits à Adana. Le mélange toxique de politique impériale française et de dépendance arménienne mit fin à la présence historique des Arméniens en Cilicie, une région qui avait été jadis le siège d'un Etat monarchique arménien.

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En dépit de tous ses défauts, que l'on ne rappellera pas ici, et de son indignation, somme toute naïve, face à la traîtrise de la France, l'essai de Torossian livre de nombreux éléments, permettant d'élaborer une vision pleinement critique de l'impérialisme français dans la région, après la guerre. Lequel impérialisme promit le ciel aux Arméniens, aux seules fins de s'assurer leur aide et des combattants. Or, à la première opportunité, il les abandonna, démantelant la Légion arménienne et coupant tout lien avec les dirigeants laïcs arméniens. Tout comme ses homologues anglais et russe, l'Etat français redoutait lui aussi une puissance arménienne indépendante. Les Français craignaient aussi les accommodements d'une Arménie indépendante avec les évolutions de la Turquie qui, bien qu'instables ou éphémères, se fussent opérées aux dépens de l'impérialisme français.
Au lieu de nourrir ce genre de perspective, les Français se contentèrent d'observer, tandis que les Arméniens de Cilicie étaient massacrés et chassés à nouveau de leurs foyers en flammes. L'impérialisme français ne voulait des Arméniens que sous la forme de marionnettes malléables ou de cadavres.

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]     
 
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Traduction : © Georges Festa - 06.2014.
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian. Tous droits réservés.