mardi 24 juin 2014

Marc A. Mamigonian - Tlön, la Turquie et le génocide arménien / Tlön, Turkey, and the Armenian Genocide




© Gallimard, 1983


Tlön, la Turquie et le génocide arménien
par Marc A. Mamigonian


Ha permitido interrogar y hasta modificar el pasado, que ahora no es menos plástico y menos dócil que el porvenir.
[Il leur est permis d'interroger et même de modifier le passé qui, de nos jours, n'est pas moins malléable ou docile que l'avenir.]
Jorge Luis Borges, "Tlön, Uqbar, Orbis Tertius," Ficciones (1944)


Il est évident depuis longtemps - du moins, depuis 1950 et la publication de l'essai d'Esat Uras, Tarihte Ermeniler ve Ermeni Meselesi (2), bien qu'en réalité, probablement, depuis 1915 (3) - que l'Etat turc, avec ses alliés et ses laquais (4), cherche à construire une histoire alternative, dans laquelle, à différentes époques, les Arméniens soit n'ont jamais existé, soit n'ont existé qu'en tant qu'instrument des puissances impérialistes occidentales, menaçant l'intégrité de la Turquie ou de l'empire ottoman; une histoire dans laquelle le génocide arménien ne peut être nommé indépendamment des mots "prétendu" ou "soi-disant." En ce sens, l'écriture de l'histoire fait office de prolongement du processus génocidaire. 


Ces dix dernières années, même si quelques intellectuels originaires de Turquie et quelques citoyens turcs ont commencé à parler et à écrire plus ouvertement sur leur histoire, y compris le génocide arménien, Ankara, s'inquiétant, peut-être, de perdre son combat visant à effacer et à réécrire l'histoire, ou, au contraire, s'imaginant, peut-être, que la victoire est réalisable, a porté ses efforts à un autre niveau. Cet article étudie certaines modalités par lesquelles la Turquie crée et diffuse sa perversion de l'histoire et comment son discours (inconsciemment ou non) circule auprès de lecteurs pour la plupart non informés, avec pour finalité de dévier le débat vers un discours acceptable par la Turquie. Une histoire et une analyse exhaustive dépassent le cadre de cet article et, en fait, nécessitent une étude à part entière.

En dehors de la Turquie (et peut-être même à l'intérieur), l'on ne sait pas assez qu'il existe depuis 2001 une entité appelée en turc Asılsız Soykırım ddiaları ile Mücadele Koordinasyon Kurulu (AS MKK), autrement dit, le Comité de Coordination de la Lutte contre les Allégations Infondées de Génocide.

D'après Jennifer Dixon, une chercheuse qui a étudié l'évolution du discours historique officiel de la Turquie sur la "Question arménienne," ce Comité est "codirigé par le ministre des Affaires Etrangères et le général en charge du Conseil de Sécurité Nationale" et "comprend aussi des représentants de haut niveau, issus de plusieurs ministères et organisations clé du gouvernement, dont le ministère de l'Intérieur, la Société d'Histoire de la Turquie et les Archives Nationales." Dixon explique en outre qu'"il apparaît que ses objectifs essentiels sont de coordonner et d'exécuter une stratégie centralisée, visant à réagir aux pressions internationales sur cette question, et à formater l'opinion en Turquie et à l'étranger sur ce thème." (5)

La Turquie est ainsi, peut-être, le seul Etat disposant d'une entité officielle ou semi-officielle, dédiée exclusivement à des événements qu'il soutient ne pas avoir eu lieu. Le Comité ne chôme pas et le nombre de publications consacrées à réfuter les "allégations infondées de génocide" a substantiellement augmenté depuis 2001 (6).

Le 10 juin 2010, l'agence d'information de l'Etat turc, Anadolu, a signalé qu'en 2011, la Société d'Histoire de la Turquie (Türk Tarih Kurumu) publierait une encyclopédie en 20 volumes, qui "a pour objectif de créer la ressource la plus exhaustive sur le problème arménien [sic]." Le professeur Enis Sahin, directeur du projet, déclare : "Lorsque nous avons lancé ce projet, nous pensions qu'il compterait entre 5 000 et 6 000 pages ... Il semble maintenant que ce sera un ensemble d'une vingtaine de volumes, comprenant chacun entre 600 et 700 pages. Qui formera une encyclopédie." (7) Bien que cette encyclopédie soit encore à paraître, cet auteur est informé qu'elle est toujours en travaux.      

La création d'une Désen-cyclopédie en 20 volumes du Non-génocide arménien représenterait probablement une étape importante dans les efforts inlassables de l'Etat pour nier l'histoire. Sahin écrit en 2003 :

"Si la Turquie souhaite devenir un Etat global ou une puissance influente dans sa région, elle doit surmonter les difficultés qu'elle rencontre dans la Question arménienne, comme dans chaque problème, et doit formuler une politique hautement réalisable, conformément à sa géopolitique, et la mettre en place. Cette politique doit faire l'objet d'un impératif pour le pays; il ne saurait y avoir de concessions à cet égard... Il est évident que les allégations arméniennes de génocide sont une tromperie complète... Un nombre conséquent de travaux, traduits en langues étrangères, soutenant la thèse de la Turquie, doit figurer dans les bibliothèques et les institutions de recherche à l'étranger." (8)

Cette déclaration de Sahin laisse entendre qu'il a pour agenda de soutenir et promouvoir les intérêts de l'Etat (tels qu'ils sont représentés par sa thèse officielle sur la "Question arménienne"), par tous les moyens nécessaires. Ce genre d'observations pourrait sembler inhabituel, émanant d'un professeur d'histoire, mais ils le sont moins, si l'on se souvient que la Société d'Histoire de la Turquie fut créée en 1931 par Atatürk, afin de développer et diffuser l'histoire officielle, étatique, de la Turquie (9).

Digression à la manière de Borges

L'entreprise désencyclopédique de la Société d'Histoire de la Turquie - en tant que représentation synecdotique de tout un appareil monstrueux, voué à élaborer une histoire mensongère - rappelle à s'y méprendre la ficción troublante, cauchemardesque de Jorge Luis Borges "Tlön, Uqbar, Orbis Tertius." Loin d'être d'une nouvelle au sens habituel, il s'agit, comme l'auteur le souligne dans son avant-propos au recueil El jardín de senderos que se bifurcan [Le Jardin aux sentiers qui bifurquent] (1941), dans lequel elle paraît pour la première fois, d'un exemple de ce qu'il nomme "des notes sur des livres imaginaires." (10)

Difficile de résumer un commentaire sur un livre imaginaire. Le narrateur borgésien relate sa découverte progressive du territoire appelé "Uqbar" (qui, comme par hasard, est censé se situer près de l'Arménie), mentionné dans quelques exemplaires d'une encyclopédie. Doutant de l'existence même d'un tel lieu, il lit que "la littérature de l'Uqbar est d'une nature fabuleuse, et que ses épopées et légendes ne renvoient jamais à la réalité, mais aux deux royaumes imaginaires de Mlejnas et Tlön [...]" (p. 19).

Puis, à son grand étonnement, le narrateur tombe sur un volume de A First Encyclopaedia of Tlön : "énoncé clairement, cohérent, sans la moindre apparence d'intention dogmatique ou de sous-entendu parodique" (p. 22)

Il ressort, finalement, que tout cela fait partie d'une vaste conspiration intellectuelle, née au 18ème siècle : "Une société secrète et bénévole [...] se proposa d'inventer un pays [...] [et] en 1914, la société envoya à ses collaborateurs, au nombre de trois cents, le volume final de A First Encyclopaedia of Tlön. L'édition était secrète; les quarante volumes, qui la composaient (l'œuvre la plus vaste que l'humanité ait jamais entreprise), devaient constituer la base d'un autre ouvrage, plus détaillé, et cette fois écrit, non en anglais, mais dans l'une des langues de Tlön. Cette vision d'un monde illusoire se nomme, provisoirement, Orbis Tertius [...] (p. 31-32) (11).   

Ce pourrait être la fin de l'histoire. Sauf que, dans un post-scriptum écrit sept ans plus tard (soit, sept ans fictifs plus tard), le narrateur révèle, avec une horreur sereine, que la "non-réalité" de Tlön commence à faire intrusion dans la "réalité" de ce monde :

"Le contact avec Tlön et ses usages a désintégré ce monde [...]. Désormais, le "langage primitif" (conjectural) de Tlön s'est frayé un chemin dans les écoles. Désormais, l'enseignement de son histoire harmonieuse, emplie d'événements exaltants, a oblitéré l'histoire qui avait dominé mon enfance. Désormais, dans toutes les mémoires, un passé fictif occupe la place d'un autre, dont nous ne savons rien avec certitude, ni même s'il est faux.  La numismatique, la pharmacologie et l'archéologie ont été revues. J'en déduis que la biologie et les mathématiques attendent elles aussi leur avatar... Une dynastie éparse de reclus a changé la face du monde. Sa tâche se poursuit. Si nos prévisions ne font pas erreur, dans cent ans, quelqu'un découvrira les cent volumes de la Seconde Encyclopédie de Tlön.
Alors, l'anglais, le français, et l'espagnol tout simplement, auront disparu de cette planète. Le monde sera Tlön." (p. 34-35)

Pour ceux qui suivent de près l'historiographie du génocide arménien et l'anti-historiographie simultanée du non-génocide arménien, tout cela peut sembler relever moins de l'imagination que d'un sinistre réalisme. Car, lorsqu'on en vient à l'histoire du génocide arménien, dans une inquiétante mesure, nous vivons déjà dans Tlön.

Or comment fonctionne ce processus ? Comment l'irréalité de la négation du génocide pénètre-t-elle et s'infiltre-t-elle dans notre monde ? Ce n'est pas grâce à une société secrète, comme dans le récit de Borges. La grande presse et le monde intellectuel se chargent - parfois consciemment, parfois inconsciemment - de bâtir la Tlön de la Turquie.   

Pour les besoins de cet article, un seul exemple suffira : un travail de journalisme, qui fait sienne l'idée que la discussion sur le génocide arménien est un "débat" et le caractère virtuellement inconnaissable de ce qui est, en réalité, un événement ou une série d'événements historiques, plutôt bien documentés. L'article de Jack Grove, paru l'an dernier [2011] dans Times Higher Education (Londres), "Can We Ever Know the Truth About the Armenian Genocide ?" [Pourra-t-on un jour savoir la vérité sur le génocide arménien ?] (12), est un bon cas d'école, car il est quasiment l'apothéose d'une approche "journalistique neutre" (13) du génocide arménien, contribuant, probablement sans le savoir, à faire avancer la cause de la négation du génocide et à diffuser l'irréalité.  

La stratégie de négation ouverte du génocide arménien est, en général, devenue l'exception plutôt que la règle. Ce qui ne veut pas dire que ce que l'on pourrait qualifier de négation classique, à l'ancienne (14) - "Il n'y a pas eu de génocide arménien et, d'ailleurs, ils l'ont mérité" - ne perdure pas. Malheureusement, le déni et l'opprobre virulent et flagrant sur les victimes - contrairement au déni analogue de la Shoah, par exemple - sont aisément accessibles et dus souvent à des personnalités liées à l'un ou l'autre de ces nombreux groupes turco-américains, dont l'objectif est d'importer le conflit turc sur le terrain de la vérité historique. Il y a plus de vingt ans, Roger Smith, chercheur pionnier sur le génocide, écrivait que "l'argumentaire de la Turquie est élaboré et systématique et, même si certains détails en surface ont changé avec le temps, sa structure fondamentale est restée celle du déni et de sa justification." (15) C'est encore largement le cas aujourd'hui, même si l'on doit nuancer l'expression "argumentaire de la Turquie," puisque non seulement, bien sûr, il ne s'agit pas d'un argumentaire avancé par tous les Turcs, mais aussi parce que le déni et la justification du génocide arménien ne se limitent pas aux Turcs (16).   

Surtout, depuis cet important essai de Smith, le langage et le contenu du déni par la Turquie ont évolué (17), et cette évolution a eu un impact sur le type de déni du génocide, que le quidam peut croiser. L'instrument émoussé du déni à l'ancienne s'est affûté en un poignard plus précis. Aux Etats-Unis et en Europe, en particulier, afin de faire avancer son agenda visant à diffuser la méfiance, le déni exploite des idéaux révérés, tels que la liberté d'expression et la croyance selon laquelle chaque histoire comporte toujours deux versants.

Au lieu de se confronter directement au génocide, les négationnistes jouent sur l'ignorance, largement répandue, sur ce sujet et tentent de semer le doute. En recadrant une histoire bien documentée sous la forme d'une "controverse," qui légitime au moins deux "parties," ils engagent de fallacieux débats circulaires, visant à retarder indéfiniment la reconnaissance du génocide et ses conséquences. Le professeur Taner Akçam a cette formule heureuse : "Nous pouvons observer qu'au sujet du génocide arménien, le gouvernement turc et les entités qui soutiennent ses positions suivent une politique des plus systématique et agressive aux Etats-Unis. L'essence de cette politique est de faire que l'idée que '1915 ne fut pas un génocide' soit acceptée comme normale et équivalente à celle que '1915 fut un génocide.'" (18) En conséquence, si "ce fut un génocide" et "ce ne fut pas un génocide" sont des postulats également acceptables, il ne saurait donc exister un quelconque "déni de génocide."

Cette politique est menée d'au moins deux manières concertées. La première est une campagne d'intimidation juridique. Entre autres exemples, la tentative manquée au Massachusetts de poursuivre son Bureau à l'Enseignement [Commonwealth's Board of Education], au motif de ne pas inclure des matériaux soutenant le déni dans son cursus scolaire sur le génocide (19), et le procès en diffamation mort-né contre l'université du Minnesota et son Centre d'Etudes sur la Shoah et le Génocide [Center for Holocaust and Genocide Studies], pour avoir identifié le site internet de la Turkish Coalition of America en tant que source "non fiable", parmi de nombreuses autres (20). Cette tactique se propose apparemment de créer "un effet paralysant sur la capacité des intellectuels et des institutions universitaires à poursuivre librement leurs travaux." (21)

Même lorsque ce genre de procédures échouent, elles servent non seulement à intimider les intellectuels, mais aussi à faire progresser l'idée que le thème du génocide arménien est fondamentalement sujet à controverse et polémique, contribuant ainsi à recadrer le débat dans des termes conformes à l'agenda du déni nouvelle manière du génocide. Dans les sports de compétition, on appelle cela "calmer le jeu." Si un entraîneur se plaint constamment des pénalités visant son équipe, l'arbitre cerné peut inconsciemment se mettre à équilibrer les choses, ne serait-ce que pour faire cesser les plaintes.

Mais, bien sûr, les plaintes ne cessent pas. Cette tactique revêt une autre forme, quasiment chaque fois qu'un journaliste écrit quelque chose sur le génocide arménien; lettres, courriels et appels téléphoniques s'ensuivent alors de la part d'officiels ou de groupes de pression turcs locaux, sans parler des entités gouvernementales et d'affaires, désireux d'aider un allié précieux, s'agissant d'un sujet "sensible" (22). Il est compréhensible, même si cela n'est pas excusable, que des organes de presse modifient leur couverture de façon plus "équilibrée," qui, selon eux, feront cesser ces plaintes ou leur épargneront des attaques en justice.

Le déni du génocide arménien n'est le fait que des défenseurs des intérêts de l'Etat turc. Plus pernicieuse, pourrait-on dire, est l'adoption consciente ou inconsciente des thèmes et du cadre rhétorique négationniste, de la part d'intellectuels ou de journalistes de la grande presse. Ces questions de langage et de cadrage sont familières à tous ceux qui suivent la couverture du génocide arménien par les médias. On a l'habitude, en lisant les arguments des défenseurs de la position officielle turque, de tomber sur des questions orientées, des euphémismes, des distorsions et de fausses équivalences, visant tous un certain "effet." Les expressions négationnistes reprennent des thèmes rebattus, tels que "soi-disant génocide arménien," "prétendus massacres," "déplacement des Arméniens," "guerre civile" et "mesures nécessaires de sécurité en temps de guerre." Notons que cette forme maximaliste de déni est alors augmentée, lorsqu'elle n'est pas remplacée, par une approche ostensiblement humaine, qui prend en compte les souffrances des Arméniens, allant jusqu'à reconnaître les massacres, mais qui souligne sans cesse le fait que la Première Guerre mondiale fut une époque de souffrances à grande échelle et qu'il n'y eut aucunement quelque tentative délibérée visant à éliminer les Arméniens.

Parfois, l'approche maximaliste et l'approche presque humaine coexistent dans le même article. "Lies, Damn Lies, and Armenian Deaths" [Mensonges, satanés mensonges et victimes arméniennes], par exemple, de Bruce Fein, "chercheur en résidence" de la Turkish Coalition of America, concède que "les Arméniens détiennent un récit sincère de malheurs," mais affirme qu'ils ont fabriqué un nombre exagéré de victimes lors du non-génocide, pour rendre leur cause plus convaincante, exigeant une "livre de chair" de la république de Turquie," allant jusqu'à comparer les Arméniens au Shylock de Shakespeare (23).

L'on connaît bien, aussi, le traitement du style "il a dit et elle a dit" du génocide arménien, qui est devenu la position de repli la plus fréquente pour de nombreux grands médias, en particulier lorsque (et c'est pratiquement toujours le cas) l'auteur n'a pas de connaissance approfondie du sujet. Jay Rosen, professeur de journalisme à l'université de New York, donne d'utiles conseils en matière de reportage à la "il a dit et elle a dit" :

- Il y a une controverse.
- La controverse fait l'actualité.
- Aucune tentative réelle n'est faite pour évaluer les affirmations de vérité en conflit dans cette histoire, même si elles sont, dans un sens, le motif de cette histoire. (En fonction du critère "Un conflit fait l'actualité.")                    
- Le moyen de le faire existe, il est donc possible d'exercer un contrôle factuel sur certaines affirmations, mais, quelle qu'en soit la raison, le reportage refuse d'en faire usage.
- La symétrie des deux parties exprimant des thèses opposées place le journaliste au milieu, entre des extrêmes polarisés (24).

La tentative visant à s'assurer la mainmise sur de grands journaux comme le Boston Globe et le New York Times, afin qu'ils cessent de donner crédit à des formules ineptes, du genre "Les Arméniens affirment que près d'1 million et demi...," tandis que "la Turquie déclare que les Arméniens et un plus grand nombre de Turcs et de musulmans ont péri, à cause de la situation en temps de guerre..." connaît un certain succès, en dépit d'une tendance profondément ancrée à s'engager dans de fausses équivalences, en espérant que cela prouve une absence de parti pris et montre l'objectivité du journaliste (25). Comme l'écrit Rosen : "Les journalistes associent le milieu à la vérité, même s'il n'y a peut-être aucune raison à cela... Ecrire l'information, afin que celle-ci atterrisse quelque part, non loin du "juste milieu entre le meilleur et le pire, qui puisse être dit sur quelqu'un," n'est en rien une envie de dire la vérité, mais de chercher une porte de sortie, et il est possible que ce rituel déforme tel ou tel récit." (26)

Les problèmes, que Rosen identifie comme endémiques, s'agissant du journalisme à la "il a dit et elle a dit," sont illustrés dans l'article de Jack Growe, "Can We Ever Know the Truth About the Armenian Genocide ?"[ Pourra-t-on un jour savoir la vérité sur le génocide arménien ?] Les problèmes commencent avec le titre.

Ce titre est un bon exemple de ce qu'on appelle une question tendancieuse - une question posée dans des buts rhétoriques, afin de cadrer le débat qui s'ensuit. De choisir un autre exemple, ayant une résonnance plus actuelle, qu'un journaliste pourra poser en toute innocence : "Dans quel camp êtes-vous concernant la controverse sur le réchauffement climatique ?" Ce genre de question présuppose l'existence d'une "controverse," et une controverse présuppose l'existence de deux ou plusieurs opinions ou camps, ayant une prétention plus ou moins égale à la vérité.

Poser la question "Pourra-t-on un jour savoir la vérité sur le génocide arménien ?" revient à adopter le langage du camp soutenant l'existence d'une controverse face à une évidence écrasante - un camp qui cherche désespérément à être reconnu comme l'autre moitié d'une "vive polémique," plutôt que comme un trafiquant de fausse histoire.        

Les guillemets entourant "génocide" indiquent au lecteur que le mot ainsi entouré est en quelque sorte discutable. Impossible de connaître la motivation de l'auteur ou de l'éditeur, concernant l'utilisation de ces citations alarmistes. Si la "controverse" réside dans l'information, d'après le modèle de Rosen, des citations alarmistes visent peut-être à télégraphier l'objectivité du journaliste, en avançant l'existence d'un "débat" : à savoir, est-ce un génocide ou un "génocide" ? Ces citations peuvent être lues comme : "Nous ne disons pas que ce fut un génocide, nous ne disons pas que ce ne fut pas un génocide. Nous signalons simplement une controverse, d'un point de vue neutre." Or, les citations alarmistes, dans le cadre d'une question rhétorique tendancieuse, soutiennent une lecture qui est surtout propice aux négationnistes du génocide. Loin de marquer une position médiane déjà trompeuse, les citations alarmistes situent Jack Grove et le Times Higher Education apparemment en phase avec ceux qui, "ne pouvant réduire totalement au silence la question du génocide, [tentent] de semer la confusion et le doute parmi les journalistes, les décideurs politiques et l'opinion publique." (27)

La première phrase de l'article affirme tout de go ce qui semble être une simple réalité : "Peu de thèmes académiques sont politiquement aussi explosifs que le débat sur les massacres de masse en Arménie." L'auteur affirme avec justesse qu'il s'agit d'un débat académique comportant des répercussions politiques. Or, au lieu de s'engager à présenter un tableau précis du consensus académique (28) et des raisons expliquant la controverse politique, ce qui exigerait clairement une exploration substantielle du sujet, l'auteur suit la voie de la moindre résistance et présente les "deux parties" du "débat" qui, de façon mensongère, se situe alors dans le champ intellectuel plutôt que politique.

La seconde phrase constitue pratiquement une déclaration du locus classicus [nec plus ultra] de la négation du génocide : "Presque 100 ans après les prétendues atrocités de 1915-16, le débat continue de faire rage quant à savoir si la mort de 600 000 à 1,5 million de civils arméniens constitue un génocide." "Prétendues atrocités" : autrement dit, même la réalité des atrocités, qu'elles fassent partie ou non de la mise en œuvre d'un génocide, sont mises en question. Un large éventail du nombre de victimes estimées renforce l'idée que, même après "presque 100 ans," nous ne sommes pas plus proches de la vérité. Le lien déjà ténu avec la logique est complètement perdu dans les phrases qui suivent. "La plupart des historiens s'accordent sur le fait que les Turcs ottomans ont déporté des centaines de milliers d'Arméniens de l'Anatolie Orientale vers le désert syrien, durant la Première Guerre mondiale, où ils furent tués ou périrent de faim ou de la maladie." En réalité, tous les historiens s'accordent sur le fait que des centaines de milliers d'Arméniens furent déportés d'Anatolie vers le désert syrien et qu'un grand nombre d'entre eux mourut. Même le ministère turc des Affaires Etrangères reconnaît la mort de près de 300 000 Arméniens (29). Or, Grove n'arrive pas à condescendre à présenter la chose comme un fait solidement établi.

"Mais s'agit-il d'une entreprise systématique visant à anéantir le peuple arménien chrétien ?" se demande Grove, "[ou bien] cela fait-il simplement partie d'un bain de sang généralisé - y compris la mort de Turcs musulmans innocents - dans l'empire ottoman en train de s'effondrer ?"

Une alternative mensongère est présentée ici, car l'extermination des Arméniens fut autant une entreprise systématique visant à les anéantir - un génocide - qu'elle fit partie du sanglant effondrement général de l'empire ottoman, lors d'un conflit mondial, dans lequel de nombreux Turcs et musulmans périrent eux aussi. De même : la Shoah fut-elle une entreprise systématique de destruction du peuple juif ? Ou fit-elle partie du bain de sang à grande échelle - y compris la mort de civils allemands innocents - dans l'empire nazi dévasté par la guerre ? Les deux, clairement. Ce genre de fausses oppositions, qui se fait passer pour de l'objectivité, sous prétexte de souligner la tragédie de toutes pertes en vies humaines, est un élément essentiel de la négation du génocide - de toute négation de génocide (30).   

Loin de nous l'idée que Grove adopte sciemment les outils rhétoriques de la négation du génocide ou qu'il banalise délibérément l'extermination des Arméniens ottomans. Néanmoins, il ne tente aucunement de répondre aux questions qu'il pose ou d'apporter quelque information factuelle, qu'un lecteur pourrait utiliser, afin de formuler une réponse. En résumé, il faillit à sa mission.

Le voile de doute, planant au-dessus des références de l'A. aux "prétendues atrocités" et au génocide entre guillemets, obscurcit, par ailleurs, d'autres faits. Après avoir noté que "Hrant Dink fut assassiné par un jeune nationaliste de 17 ans en 2007, pour avoir critiqué la position négationniste de son pays," il fait alors retraite et déclare qu'"avant la mort de Dink, ce genre d'affirmations aboutissait à des poursuites pour 'outrage à l'identité turque.' Le prix Nobel Orhan Pamuk a lui aussi été poursuivi pour avoir émis des affirmations similaires." Affirmations ? Ont-ils émis des affirmations ou bien ont-ils fait des déclarations factuelles, qui les mettaient en conflit avec la "position négationniste" de la Turquie ? Et quelle est, en l'occurrence, la position négationniste de la Turquie ? Qui la formule et comment est-elle diffusée ? Il s'agit là, à coup sûr, de questions, dont un lecteur de cet article trouverait les réponses pertinentes; or Grove ignore ou ne pense pas que la chose soit d'une telle importance à partager avec ses lecteurs.

Le gros de l'histoire consiste en un recueil de citations des "deux parties" de ce faux "débat." Jeremy Salt, de l'université Bilkent [Ankara], reprend la posture classique "Certes, des Arméniens sont morts, mais...", soulignant "l'échelle de la catastrophe qui submergea l'empire ottoman." L'ensemble des peuples de cet empire moribond souffrit et mourut de "massacres, malnutrition, maladies et mauvais traitements. Les Arméniens furent à la fois perpétrateurs et victimes d'une violence à grande échelle [...] Tels sont les faits que rencontrera tout historien digne de ce nom," soutient Salt.

Les déclarations de Salt rappellent en partie l'énumération des tropes rhétoriques du négationnisme turc, par Roger Smith en 1989 : "Des Arméniens ont souffert et sont morts, mais ce fut à cause de la situation en temps de guerre et d'éléments échappant au contrôle du gouvernement - Kurdes, criminels, officiels ayant désobéi aux ordres;" or "le nombre de Turcs qui moururent fut bien plus élevé." (31) Puisque Grove ne fait aucun effort pour explorer la fiabilité du compte rendu de Salt, deux questions se posent : quel est le but de cet article et quelle est la responsabilité de Grove envers ses lecteurs ?

Les commentaires de Hakan Yavuz, du département de sciences politiques à l'université de l'Utah (32), déplacent la discussion, de l'histoire en tant que telle vers un "débat." Il identifie "la diaspora arménienne" comme "l'obstacle clé pour faire avancer le débat sur les causes et les conséquences des événements de 1915." La diaspora encourage "la thèse du génocide" et s'affaire à "réduire au silence ceux qui mettent en question leur version" de l'histoire.

Autrement dit, il y a tout simplement deux "narrations" de l'histoire et aucune ne peut être privilégiée quant à l'autre. Ce genre d'approche rappelle à nouveau cette observation de Taner Akçam : "L'essence de cette politique est de faire que l'idée que '1915 ne fut pas un génocide' soit acceptée comme normale et équivalente à celle que '1915 fut un génocide.'"

Yavuz présente un autre argumentaire commun : "On peut en conclure que la diaspora arménienne cherche à utiliser la question du génocide comme 'colle sociétale,' afin de maintenir unie sa communauté." Ce genre d'énoncé évite adroitement d'aborder ce qui s'est réellement passé au plan historique, et fait glisser le débat d'un débat sur les faits vers le champ de la politique identitaire. (33)

Tandis que Salt et Yavuz assument le rôle du "il a dit ceci," Akçam est contraint à celui du "elle a dit cela." Sa présence dans l'article semble découler non pas de sa qualité d'auteur de nombreux et importants ouvrages et articles sur le génocide arménien, mais du fait qu'il ait prononcé une conférence à la Bibliothèque publique de Glendale, en Arizona [sic, alors que l'événement eut lieu à Glendale, en Californie], en juin, après avoir été informé par une source à Istanbul, qui souhaite rester anonyme, que de grosses sommes d'argent sont versées aux intellectuels qui acceptent de s'opposer aux allégations sur le génocide arménien."

"Par delà l'aspect juridique, l'épisode soulève toutefois la question de savoir si une recherche historique libre sur les allégations pourra un jour exister dans le climat politique frénétique turco-arménien," écrit Grove, usant du terme "allégations," propre à semer le doute. Akçam n'aurait pas fait une telle déclaration.

Grove écrit qu'Akçam "estime que les pressions d'Ankara ont rendu impossible pour les Turcs le fait de s'intéresser au sujet chez eux." Affirmation assurément tolérable. Mais le fait que les chercheurs en Turquie éprouvent des pressions bien réelles pour ne pas aborder le génocide arménien ne signifie pas qu'il n'existe pas de "recherche historique libre sur le génocide," puisque Akçam est lui-même engagé dans ce type de travail - mais pas à l'intérieur de la Turquie.

Donner l'impression que ce type d'entreprise est impossible est conforme aux objectifs de ceux qui encouragent le déni, en ce que cela met en question la validité du vaste corpus de recherches sur le génocide arménien. Les lecteurs de Grove n'ont pas la moindre opportunité de comprendre l'état réel de la "recherche historique," ou de savoir qui véritablement suscite des obstacles et comment. Un grand nombre de lecteurs en sortiront, ne connaissant que l'existence d'un "débat" quelque peu nébuleux, peut-être historique, peut-être politique, ou peut-être juridique, mais dont les véritables réalités sont soit inconnaissables, soit sans importance. Or, dans la formulation de Jay Rosen : "Aucune tentative réelle n'est faite pour évaluer les allégations de vérité en contradiction dans l'histoire, bien qu'elles soient en un sens le motif de cette histoire."

Ces mots écrits, il y a plus de 25 ans, par Richard G. Hovannisian, sont peut-être encore plus applicables aujourd'hui :

"A mesure que diminue le nombre de gens ayant vécu la Première Guerre mondiale et ayant une connaissance directe des événements, les justificateurs et dépréciateurs de l'histoire se font plus audacieux [...] A l'époque des déportations et des massacres, aucune publication de renom n'eût décrit le génocide comme 'prétendu.' Or, le brouillage du passé, et des années de déni, de pressions diplomatiques et politiques, et de programmes en termes d'amélioration d'image, par la Turquie, ont eu un impact sur certains éditeurs, correspondants, intellectuels  et responsables publics. Dans un monde de plus en plus sceptique, les survivants et les descendants des victimes sont contraints à une position défensive, à partir de laquelle ils se voient sans cesse obligés de prouver qu'ils furent bien victimes, individuellement et collectivement." (34)

La couverture du Times Higher Education montre comment la négation du génocide a évolué vers un modèle plus efficace, visant à s'établir comme le légitime "autre versant de l'histoire." Un journaliste, qui peut écrire sans ironie sur "les prétendues atrocités de 1915-16" succombe clairement à cette stratégie. L'approche du genre "récits en concurrence" du "génocide" (entre guillemets, s'il vous plaît) arménien est le loup du déni sous la peau de mouton du "reportage objectif." Les journalistes, qui n'arrivent pas à voir au-delà du piège consistant à "rendre compte de la controverse," cessent en réalité de faire du journalisme et font simplement office de vecteurs du déni du génocide. Ce qui nous ramène à Borges. Chaque fois qu'un message "objectif, neutre" véhicule, sans susciter de critiques, les fictions historiques de l'Etat turc, le monde est d'autant plus près de devenir Tlön.

Notes

1. L'A. tient à remercier le docteur Lou Ann Matossian pour ses nombreuses et utiles suggestions et commentaires, durant la rédaction de cet article.
2. La traduction anglaise, The Armenians in History and the Armenian Question, est parue en 1988, avec de substantiels ajouts, et a été largement diffusée auprès des bibliothèques. Ancien responsable Jeune-Turc, Uras, alias Ahmed Esat, a participé à l'organisation du génocide arménien. Voir Hilmar Kaiser, "From Empire to Republic: The Continuities of Turkish Denial," The Armenian Review, Vol. 48, n° 3-4 (Fall-Winter 2003), p. 1-24.
3. Des publications ottomanes officielles furent éditées parallèlement au génocide, afin de justifier le processus alors en cours. Voir, par exemple, The Armenian Aspirations and Revolutionary Movements (Istanbul, 1916; en anglais, français et allemand), avec ses nombreuses photographies de dachnaks et hentchaks au regard menaçant, et d'amas d'"armes confisquées." Taner Akçam observe que Talaat Pacha en personne "jeta les bases de la 'version turque officielle' de la déportation et des massacres" lors du congrès final du parti Union et Progrès, en novembre 1918 (A Shameful Act, New York : Metropolitan Books, 2006, p. 184). Pour un exposé succinct de l'importance de Mustafa Kemal Atatürk dans "la consolidation du déni turc au sein de l'histoire officielle de la Turquie," voir Fatma Ulgen, "Reading Mustafa Kemal Atatürk on the Armenian Genocide of 1915," Patterns of Prejudice, vol. 44, n° 4, 2010.
4. Dès 1924, Edward Hale Bierdstadt affirme : "Pour autant que je puisse m'en assurer, la propagande directe, à laquelle se livre la Turquie, est relativement réduite [...] car la Turquie a élaboré une bien meilleure méthode pour dissimuler la vérité et diffuser le mensonge. Elle fait travailler ses amis pour elle." (The Great Betrayal: A Survey of the Near East Problem, New York : R.M. McBride & Company, 1924, p. 84).                                           
5. Jennifer Dixon, "Defending the Nation ? Maintaining Turkey's Narative of the Armenian Genocide," South European Society and Politics, vol. 15, n° 3, 2010, p. 478. La thèse de Dixon, soutenue en 2011 à l'université de Berkeley, Changing the State's Story: Continuity and Change in Official Narratives of Dark Pasts, est de loin la source la plus instructive, pour dater la production, la diffusion et l'évolution du discours officiel de négation du génocide par la Turquie.
6. Ibid., p. 478-479.
7. Lien d'origine (obsolète) : www.armenialive.com/armeniannews/ANKARA-Turkish-Historical-Society-launches-project-on-Armenian-issue. Voir www.armeniandiaspora.com/showtread.php?244763-ANKARA-Turkish-Historical-Society-launches-project-onArmenian-issu#.T2yH89m1Vw4.
8. "Armenian Question and Turkey: What Hasn't Been Done and What Should Be Done ?" Voir http://www.stradigma.com/english/april2003/articles_02.html.
9. Jennifer Dixon présente la Société d'Histoire de la Turquie comme "quasi officielle," une "fondation nominalement indépendante," dont "les publications reproduisent et émettent fréquemment l'idéologie officielle sur toute une série de sujets, dont la question arménienne" (Changing the State's Story, p. 77 et p. 56, note 140). Voir aussi cette observation de Fatma Müge Göçek : "Dans son entreprise visant à incriminer carrément les Arméniens pour les violences passées et actuelles, l'Etat turc s'est appuyé sur ses diplomates à la retraite et ses 'intellectuels officiels,' afin de reconstituer une version mythique de 1915. Via une usage sélectif des archives, la Société d'Histoire de la Turquie, en particulier, a entrepris d'élaborer un vaste corpus de littérature sur le récit imaginé d'événements du passé." (The Transformation of Turkey: Redefining State and Society from the Ottoman Empire to the Modern Era, London : I.B. Tauris, 2010, p. 152).
10. Jorge Luis Borges, Ficciones, edited and with an introduction by Anthony Kerrigan (New York : Grove Press, 1962, p. 15-16). La traduction anglaise de "Tlön, Uqbar, Orbis Tertius" est d'Alastar Reid. Les autres citations fournies dans le texte sont entre parenthèses.
11. "Orbis Tertius" (en latin : Troisième monde), de Borges, fait bien évidemment allusion au Troisième Reich nazi. Il serait utile d'explorer les connections entre "Orbis Tertius" et le "Monde 3," de Karl Popper.
12. Article paru le 22 septembre 2011.
13. Autrement dit, impossible d'affirmer que Grove obéit à quelque infâme agenda. Au contraire, c'est l'hypothèse même qu'il aborde ce sujet d'un point de vue "impartial," qui rend cet article révélateur.
14. Citons quelques analyses pionnières de l'évolution de la négation du génocide arménien : Rouben Adalian, "The Armenian Genocide: Revisionism and Denial," in Michael N. Dobkowski et Isidor Wallimann, éd., Genocide in Our Time : An Annotated Bibliography with Analytical Introductions (Ann Arbor, Michigan : Pierian Press, 1992); Roger Smith, "Genocide and Denial : The Armenian Case and Its Implications," The Armenian Review, vol. 42, n° 1, 1989; et Richard Hovannisian, "The Critic's View : Beyond Revisionism," International Journal of Middle East Studies, vol. 9, n° 3, oct. 1978; "The Armenian Genocide and Patterns of Denial," in The Armenian Genocide in Perspective, ed. Richard G. Hovannisian (New Brunswick and Oxford : Transaction Books, 1986); "Denial of the Armenian Genocide in Comparison with Holocaust Denial," in Remembrance and Denial : The Case of the Armenian Genocide, éd. Richard G. Hovannisian (Detroit : Wayne State University Press, 1999).
15. Smith, p. 6.
16. Néanmoins, comme les négationnistes formatent la question comme un argumentaire sur (jugement sur, accusation  de, attaques contre) les Turcs, la Turquie ou l'identité turque - jouant ainsi, de plus en plus, la carte "anti-Turc" ou "anti-musulman" - par opposition à une affaire de vérité historique, les "défenseurs de la Turquie" répondent en attaquant l'identité ethnique/nationale de leurs opposants. D'où les contre-attaques à la tu quoque contre les Arméniens, l'Arménie ou l'identité arménienne, qualifiés de "colonialistes" occidentaux, de "génocidaires," de "religieux bigots," ou de "racistes," etc.
17. Voir Dixon, Changing the State's Story, en particulier les chapitres 3-5.
18. Conférence à la National Association for Armenian Studies and Research (NAASR), mai 2011.
19. Voir Memorandum and Order, C. A. No. 05-12147-MLW, U.S. District Court, District of Massachusetts, June 10, 2009.
20. Sur le rejet du dossier, le 30.03.2011, par le juge Donovan W. Frank, voir http://www.mndaily.com/sites/default/files/Cingilli%20v%20U%20of%20MN.pdf. Ce rejet fait l'objet d'un appel.
21. Citation extraite d'une lettre adressée le 18 janvier 2011, par le Comité en charge des libertés universitaires (Committee on Academic Freedom) de la Middle East Studies Association (MESA) à Lincoln McCurdy, président de la Turkish Coalition of America. Voir http://mesa.arizona.edu/committees/academic-freedom/intervention/lettersnorthamerica.html#US20110118.
22. Ce qui ne veut pas dire, naturellement, que des Arméniens et des collectifs arméniens ne tentent pas, eux aussi, d'exercer une influence; mais le fait est que la république d'Arménie ne peut être comparée, comme acteur global, à la Turquie, et que les Arméniens ne sont pas en mesure de s'appuyer sur l'influence considérable des multinationales, anciens responsables gouvernementaux et groupes de pression, qui soutiennent la Turquie. Voir, par exemple, Luke Rosiak, "Defense contractors join Turkish lobbying effort in pursuit of arms deal," http://reporting.sunlightfoundation.com/2009/defense-contractors-join-turkish-lobbying-effort-in-pursuit-of-/. En 2008, la Turquie a été classée cinquième parmi les gouvernements étrangers en budget dépensé en terme de groupes de pression [aux Etats-Unis, NdT], et première en nombre de contacts avec des membres du Congrès. Voir http://reporting.sunlightfoundation.com/2009/adding-it-top-players-foreign-agent-lobbying/.
23. Voir http://www.huffingtonpost.com/bruce-fein/lies-damn-lies-and-armeni_b_211408.html. Fein est aussi l'un des deux avocats du Fond de Défense Juridique des Turcs d'Amérique [Turkish American Legal Defense Fund], un programme de la Turkish Coalition of America.
25. Voir, par exemple, Christine Chinlund, "Should We Call It a Massacre or a Genocide ?", Boston Globe, 5 mai 2003. Le Globe annoncera son changement de politique en juillet 2003.
26. Rosen, "He Said, She Said Journalism."
27. Smith, p. 18.
28. Rappelons, par exemple, les déclarations réitérées d'unanimité par l'Association Internationale des Chercheurs sur le Génocide [International Association of Genocide Scholars].
29. Voir "Armenian Claims and Historical Facts,"
http://www.mfa.gov.tr/data/DISPOLITIKA/ErmeniIddialari/ArmenianClaimsandHistoricalFacts.pdf. Ce document fait partie du traitement par le ministère de la "Controverse entre la Turquie et l'Arménie sur les événements de 1915."
30. Voir, par exemple, Richard J. Evans, Lying About Hitler (New York : Basic Books, 2001), pour un débat sur l'empressement de David Irving à reconnaître le grand nombre de victimes juives, mais pas une politique systématique de génocide.
31. Smith, p. 19.
32. Yavuz est aussi le directeur du programme "The Origins of Modern Ethnic Cleansing: Collapse of the Ottoman Empire and the Emergence of Nation States in the Balkans and Caucasus" [Les origines de l'épuration ethnique moderne ; effondrement de l'empire ottoman et émergence des Etats-nations dans les Balkans et au Caucase], financé par la Turkish Coalition of America, à l'université de l'Utah. Pour la présentation du programme de cette université, voir http://unews.utah.edu/old/p/031009-1.html. Le Middle East Center [Centre d'Etudes sur le Moyen-Orient] de cette même université a annoncé dans sa lettre d'information de juin 2009 (vol. 29, n° 2, p. 11), que "la Turkish Coalition of America (TCA) a versé un don de plus de 900 000 dollars à des fins de recherches et d'études." En ligne sur
33. Ce qui ne signifie pas nécessairement que la demande de justice pour les victimes du génocide et leurs descendants ne soit pas une dynamique importante dans l'identité de la diaspora arménienne, bien sûr. Evidemment, on peut - et beaucoup le font - s'intéresser à la prééminence du génocide dans l'identité de la diaspora, sans entretenir de doutes sur les faits historiques en tant que tels. Voir, par exemple, Anny Bakalian, Armenian-Americans : From Being to Feeling Armenian (New Brunswick, N.J. : Transactions Publishers, 1993).
34. "Patterns of Denial," p. 131.                       

[En charge du secteur universitaire à la National Association for Armenian Studies and Research (NAASR), Marc A. Mamigonian a publié deux ouvrages collectifs - Rethinking Armenian Studies: Past, Present, and Future (n° spécial du Journal of Armenian Studies, Vol. VII, n° 2, 2003) (Armenian Heritage Press) et The Armenians of New England (Armenian Heritage Press, 2004) -, outre plusieurs articles scientifiques, en tant qu'auteur ou coauteur, sur les écrits de James Joyce.]
_____________

Traduction : © Georges Festa - 06.2014
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly