mardi 15 juillet 2014

Alan Whitehorn - Les encyclopédies du génocide et le génocide arménien / Genocide Encyclopedias and the Armenian Genocide



© Greenwood, 2007


Les encyclopédies du génocide et le génocide arménien
par Alan Whitehorn
The Armenian Weekly, 26.02.2014


Les deux concepts clé, au regard des droits de l'homme, de "crimes contre l'humanité" et de "génocide" ont leurs racines dans la réaction aux déportations massives et aux massacres perpétrés par les Jeunes-Turcs contre les Arméniens, dans l'empire ottoman, durant la Première Guerre mondiale. Suite aux arrestations massives, le 24 avril 1915, de centaines de dirigeants politiques, religieux et communautaires arméniens de Constantinople, à leur exil et leur mort qui s'ensuivirent, et aux massacres d'innombrables autres civils arméniens, les puissances alliées de l'Entente - Angleterre, France et Russie - avertirent le 24 mai 1915 que la dictature Jeune-Turc serait tenue pour responsable des massacres et des "crimes inouïs de la Turquie contre l'humanité et la civilisation."

En 1921, Soghomon Tehlirian fut traduit en justice en Allemagne pour avoir assassiné Mehmet Talaat, un des responsables clé, au sein du triumvirat Jeune-Turc, des déportations et des massacres des Arméniens. Raphaël Lemkin, un jeune étudiant polonais, qui deviendra ensuite avocat, se demanda pourquoi il existait des lois nationales pour traiter le meurtre d'une personne, mais aucune loi internationale pour punir les responsables du massacre de plus d'un million d'êtres humains. Durant les années 1930, Lemkin proposa le double concept de "vandalisme" et de "barbarie" pour traiter ce genre de crimes. Le premier concernait la destruction d'artéfacts culturels, tandis que le second visait les actes de violence contre des groupes sans défense. En 1944, ces deux concepts fusionnèrent pour aboutir à un nouveau terme international, qu'il proposa : "génocide." Ce nouveau concept, ainsi que l'expression "crimes contre l'humanité," deviendra un élément fondamental du droit international.

Avec l'introduction des deux concepts juridiques centraux de "crimes contre l'humanité" et de "génocide," il restait aux intellectuels, comme aux plaignants, à appliquer ces principes à des cas spécifiques. Avec le temps, émergea de plus en plus le besoin de comparer différents exemples historiques et contemporains. Des ouvrages analytiques et comparatifs pionniers, tels que ceux d'Irving Louis Horowitz (1) et Leo Kuper (2), furent écrit dans ce but. Très vite, le champ des Genocide Studies émergea et fut formalisé avec la naissance de l'International Association of Genocide Studies [Association Internationale des Etudes sur le Génocide] en 1994. Néanmoins, un défi, familier à beaucoup de ceux qui travaillent dans les sciences politiques comparées, surgit. Etant donné que la plupart des individus et des chercheurs manquaient d'une expertise globale pour connaître suffisamment en détail l'ensemble des principales études de cas, naquit un besoin urgent d'encyclopédies et de dictionnaires sur le génocide.

Sous l'égide intellectuelle et éditoriale d'Israël Charny, un projet pionnier fut lancé. En 1999, l'Encyclopedia of Genocide, en deux volumes, fut publiée (3). Grâce à la contribution substantielle de Rouben Adalian, cette encyclopédie comprenait une vingtaine d'articles sur le génocide arménien et le régime ottoman Jeune-Turc. Elle contenait aussi plusieurs articles thématiques, faisant explicitement référence au génocide arménien. Rouben Adalian ouvrit la voie avec 17 articles de sa plume sur des sujets tels que les massacres hamidiens, Adana, Musa Dagh, les Jeunes-Turcs, Woodrow Wilson et Henry Morgenthau Sr. D'autres auteurs de premier plan figuraient, parmi lesquels Vahakn Dadrian (documentation sur le génocide arménien et cours martiales), Roger Smith (négation du génocide arménien), Robert Nelson (comparaison entre le génocide arménien et la Shoah), Samuel Totten (films et littérature sur le génocide), Peter Balakian (poésie et génocide arménien), Sybil Milton (Armin T. Wegner) et Steve Jacobs (Raphaël Lemkin). Ces deux volumes ne furent pas seulement pionniers, ils restent très utiles, encore aujourd'hui. C'est là un témoignage de leur effort de recherche et de l'importance continuelle du sujet. Les articles d'Adalian gardent toute leur pertinence et beaucoup figurent encore sur le site internet de l'Armenian National Institute (4).   

Peu après la publication en anglais des deux volumes de l'Encyclopedia of Genocide, une version française, en un volume, parut en 2001 (5). Pour la plupart, les articles sur le génocide arménien et les autres génocides étaient les mêmes, mais quelques ajouts et suppressions marquèrent cette édition française. Globalement, les chercheurs sur le génocide arménien étaient exceptionnellement bien servis par ces deux éditions.

La série en trois volumes, publiée par Dinah L. Shelton en 2005 (6), livre un grand nombre de matériaux sur la Shoah, tout en essayant d'être davantage exhaustive sur d'autres génocides et en proposant plusieurs articles thématiques. Néanmoins, la couverture du génocide arménien (avec moins de dix articles consacrés au sujet) est moindre dans cette somme en trois volumes que dans la précédente et plus modeste Encyclopédie du Génocide, dans ses versions anglaise et française. Quoi qu'il en soit, les articles furent rédigés par des chercheurs faisant autorité : Vahakn Dadrian (Arméniens dans l'empire ottoman, Talaat Pacha), Dennis Papazian (Arméniens en Russie et en Union Soviétique), Michael Hagopian (films documentaires sur le génocide arménien), Atom Egoyan (longs métrages sur le génocide arménien) et Peter Balakian (poésie et génocide, dont un chapitre sur le génocide arménien). L'ensemble des articles était plus affirmé sous l'angle artistique par rapport au génocide arménien qu'au regard de l'histoire ou de la sociologie. Par exemple, Henry Morgenthau Jr. abordant la Shoah est recensé, mais pas Henry Morgenthau Sr. sur le génocide arménien. L'article sur Benjamin Whitaker est important, mais reste silencieux sur les efforts soutenus du gouvernement turc pour entraver le Rapport Whitaker des Nations Unies, qui contenait une importante référence historique au génocide arménien. Cette encyclopédie inclut toutefois un article de Christopher Simpson sur le missionnaire allemand Johannes Lepsius et son rapport courageux, lors de la Première Guerre mondiale, sur les massacres des Arméniens. Autre note positive, certains articles thématiques comportent des références au génocide arménien.

L'Encyclopedia of War Crimes and Genocide, en un volume, publiée par Leslie Alan Horvitz et Christopher Catherwood en 2006 (7), contient un unique article principal sur le génocide arménien et une référence partielle dans l'article sur les "crimes contre l'humanité." Il s'agit là d'une couverture insuffisante d'un des plus grands génocides du 20ème siècle. Le modèle semble alors être devenu celui d'une moindre couverture. Une situation qui va bientôt changer.

Le recueil en deux volumes, coédité et cosigné par Samuel Totten et Paul R. Bartrop (avec l'aide de Steve Jacobs) en 2008 (8), voit un retour à une couverture plus exhaustive. Alors qu'aucun spécialiste du génocide arménien ne figure parmi les contributeurs, ces volumes ne comptent pas moins de 40 articles sur le génocide arménien et un vaste éventail de sujets couverts. Les articles abordent les perpétrateurs clé (Abdülhamid II, le Comité Union et Progrès/CUP, Ahmed Djemal, Ismail Enver, Mehmet Talaat, Mehmet Nazim), les lieux et événements connus (Adana, Deir-es-Zor, les Quarante Jours de Musa Dagh), les grands humanitaires (Johannes Lepsius, le vicomte anglais James Bryce, l'ambassadeur des Etats-Unis Henry Morgenthau, le médecin militaire allemand Armin T. Wegner), les réactions internationales (anglaises et le rapport du vicomte Bryce sur le "Traitement des Arméniens dans l'empire ottoman," américaines avec la création du "Comité sur les atrocités arméniennes"), les films (Ararat, Voices From the Lake, Armenia: The Betrayed) (9), les centres de recherches sur le génocide (Musée-Institut du Génocide Arménien, Institut Zoryan), les auteurs négationnistes du génocide arménien (Bernard Lewis, Justin McCarthy), des liens avec les génocides ottomans en rapport (Assyriens, Grecs Pontiques) et la Shoah. Il s'agit d'un ensemble très lisible, qui livre une synthèse utile sur le génocide arménien. Néanmoins, certains lecteurs auraient aimé des articles plus détaillés, ce qui ne saurait tarder.

A l'époque d'internet, il est inévitable qu'une encyclopédie en ligne du génocide finisse par apparaître. L'éditeur scolaire américain ABC-CLIO a récemment créé une vaste base de données sur le génocide, laquelle s'adresse essentiellement aux lycéens et à leurs enseignants, mais qui peut être aussi utile à des étudiants d'université et à leurs professeurs. Intitulée "Modern Genocide: Understanding Causes and Consequences" [Le génocide moderne : comprendre les causes et les conséquences], elle est accessible via un abonnement annuel (10). Elaborée en concertation, avec un comité consultatif composé de Paul Bartrop, Steven Jacobs et Suzanne Ransleben, cette base de données continue de grandir et d'être mise à jour. Actuellement, elle contient sept articles principaux sur le génocide arménien (Vue d'ensemble, Causes, Conséquences, Perpétrateurs, Victimes, Témoins, Réaction internationale), par Alan Whitehorn. Figurent aussi plusieurs études, par divers auteurs (dont Colin Tatz et Henry Theriault), sur la reconnaissance du génocide arménien et les modalités de sa prise de conscience dans l'opinion, ainsi que quelque 70 articles sur des thématiques particulières. Ces articles incluent des contributions de Rouben Adalian, Paul Bartrop, Zaven Khatchaturian, Robert Melson, Khatchig Mouradian, Rubina Peroomian, George Shirinian, Roger Smith et d'autres. Toutefois, peu de spécialistes du génocide arménien y contribuent, comme on aurait pu s'y attendre. Outre les articles de l'encyclopédie et une chronologie du génocide, figurent quelques documents de première main et photographies. Cette base de données livre un aperçu utile sur le génocide arménien. Elle laisse aussi entrevoir ce qui serait possible, si tous les articles étaient regroupés dans un volume encyclopédique à part, centré sur le génocide arménien. Malheureusement, tel n'est pas encore le cas, mais espérons que cela se produise avant 2015.

Il est très significatif que les encyclopédies du génocide, dans leur ensemble, montrent que le génocide arménien constitue une importante étude de cas, qui figure dans chacune d'elles, de la première à la plus récente. Ce qui témoigne d'un consensus universitaire parmi les chercheurs sur le génocide, à savoir que les déportations massives et les massacres des Arméniens constituent un génocide. Ces importants ouvrages universitaires de recherche apportent ainsi une documentation universitaire de premier ordre, pouvant servir à réfuter la négation polémique incessante du génocide arménien, orchestrée par l'Etat turc. Dès lors, ces encyclopédies du génocide doivent être citées par les intellectuels, les juristes et les simples citoyens. La Cour Européenne des Droits de l'Homme, dans un récent et inique arrêt (17 décembre 2013) sur le génocide arménien, eût été bien inspirée de connaître ces ouvrages universitaires de référence. Auquel cas, son raisonnement, selon toute probabilité, eût été différent. Indubitablement, la couverture du génocide arménien par ces encyclopédies nous rappelle qu'il est grand temps que le gouvernement turc et ses citoyens affrontent les pages sombres de leur histoire.                                   

Notes

1. Irving Louis Horowitz, Genocide: State Power and Mass Murder, New Brunswick, NJ : Transaction Books, 1976.
2. Leo Kuper, Genocide: Its Political Use in the Twentieth Century, Harmondsworth, Middlesex; New York, NY : Penguin Books, 1981.
3. Israel W. Charny, Editor in Chief, Encyclopedia of Genocide, Santa Barbara, CA : ABC-CLIO, 1999.
5. Israel Charny, éd., Le Livre noir de l'humanité : Encyclopédie mondiale des génocides, Toulouse, Editions Privat, 2001. Traduit de l'anglais par Janice Valls-Russell.
6. Dinah L. Shelton, Encyclopedia of Genocide and Crimes Against Humanity, Detroit, MI : Thomson Gale, 2005.
7. Leslie Alan Horvitz, Christopher Catherwood, Encyclopedia of War Crimes and Genocide, New York : Facts on File, 2006.
8. Samuel Totten, Paul R. Bartrop, Dictionary of Genocide, Westport, CT : Greenwood, 2008.
9. Ararat, d'Atom Egoyan (2002); Voices From the Lake: A Film About the Secret Genocide, de J. Michael Hagopian (2003); Armenia: The Betrayed, de James Miller (2003).

[Professeur émérite de sciences politiques au Royal Military College du Canada, Alan Whitehorn est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le génocide arménien, dont un recueil Just Poems : Reflections on the Armenian Genocide.]
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Traduction : © Georges Festa - 07.2014
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly