mercredi 2 juillet 2014

Barry Rubin - Wolfgang G. Schwanitz : Nazis, Islamists, and the Making of the Modern Middle East



© Yale University Press, 2014


Une nouvelle preuve de la culpabilité allemande
par Jirair Tutunjian
Keghart.com, 12.06.2014


Dans un ouvrage récemment paru aux Presses de l'Université de Yale (Nazis, Islamists, and the Making of the Modern Middle East), consacré à l'alliance de l'Allemagne avec la Turquie ottomane, durant la Première Guerre mondiale, Barry Rubin et Wolfgang G. Schwanitz éclairent d'un jour nouveau la complicité de Berlin dans le génocide des Arméniens.

Rubin et Schwanitz affirment que l'inspirateur de la politique allemande, consistant à gagner les musulmans du côté allemand, fut Max von Oppenheim et qu'il appela au djihad contre la Grande-Bretagne, la France et la Russie chrétiennes. D'après eux, il fut aussi important au regard de la stratégie de l'Allemagne au Moyen-Orient que Lawrence d'Arabie pour la Grande-Bretagne. En novembre 1914, von Oppenheim rédigea un programme de 136 pages, intitulé Instaurer la révolution dans les territoires islamiques de nos ennemis, adressé au Kaiser. "Le programme fut rapidement approuvé et financé. Ce même programme identifiait comme ennemis [de l'Allemagne] non seulement les Anglais, les Français et les Russes, mais aussi les minorités non musulmanes, les chrétiens et les Juifs, qui soutenaient les Alliés. Ce qui signifiait l'aval de l'Allemagne à une guerre contre les civils et propager la haine religieuse. La stratégie allemande sera étroitement impliquée dans le massacre des Arméniens par les Ottomans," déclarent Rubin et Schwanitz.

Quelques autres citations du livre :

"Or le Kaiser [Guillaume II] ne tenta pas de convaincre les sujets non musulmans ou dissidents de l'empire [ottoman]. En 1898, l'empire ottoman semblait davantage jouable que la nébuleuse d'intellectuels nationalistes arabes, d'idéologues juifs et de militants arméniens, dépourvus de troupes et d'argent. Les Allemands déclinèrent donc les appels à l'aide des Arméniens contre les Ottomans... Résultat, les Arméniens se tourneront vers la Russie, et les sionistes et nationalistes arabes vers la Grande-Bretagne, pour obtenir leur aide."

Lorsque le Kaiser se rendit à Istanbul pour la seconde fois (1898), des cartes postales bilingues (en allemand et en turc) reprirent la promesse du Kaiser d'être "ami du sultan ottoman et des 300 millions de musulmans, qui le révèrent comme leur calife. Cette carte postale fut éditée deux ans après que le sultan et calife ottoman Abd ul-Hamid II ait été condamné dans toute l'Europe pour les massacres contre ses sujets arméniens, qui choquèrent toutes les 'minorités d'infidèles.'"

"[...] Rapidement, Enver (Pacha), qui planifiait pendant ce temps la déportation et le massacre des Arméniens, comprit que la violence devait se focaliser contre ses ennemis et ceux de l'Allemagne."

"[...] Or l'événement immédiat le plus considérable, résultant de la stratégie allemande du djihad, fut le massacre des Arméniens ottomans. Von Oppenheim préconisa ou soutint la répression ottomane contre les Arméniens et les Juifs [bien qu'il fût Juif], ainsi que la liquidation des nationalistes arabes, groupes qu'il considérait comme favorables aux Alliés. Lorsque les officiels allemands alertèrent sur les massacres d'Arméniens, von Oppenheim leur intima de se taire."

"[...] Aide de von Oppenheim, Scheubner-Richter adressa trois rapports accablants à l'ambassadeur d'Allemagne, von Wangenheim, sur les atrocités commises contre les Arméniens, dans la région du lac de Van. Scheubner-Richter fit état de rumeurs selon lesquelles les déportations étaient mises en œuvre, sur les conseils des Allemands. A titre personnel, expliquait-il, il ne croyait pas à cette histoire et il tenta d'alléger les pressions visant les Arméniens, mais von Wangenheim ignora sa demande d'intervention. Si les Allemands avaient voulu faire cesser, ou du moins atténuer, la politique et les agissements des Ottomans à l'encontre des Arméniens, ils auraient pu facilement le faire. Par exemple, le 8 octobre 1915, von Oppenheim reçut un rapport signalant que l'objectif du gouvernement ottoman était l'extermination des Arméniens. A peine une semaine plus tard, néanmoins, il informa Berlin que les déportations étaient des mesures de guerre justifiées, au motif que les Arméniens trahissaient les Ottomans en soutenant leur ennemi russe."

"Pendant ce temps, les consuls, les banquiers et les religieux allemands, présents dans l'empire, faisaient un récit différent de celui que von Oppenheim adressait à Berlin. Durant la seconde moitié de l'année 1915, ils signalèrent qu'une rhétorique du djihad enflammait la haine des musulmans contre les chrétiens, les incitant à anéantir ces derniers; que le djihad n'était qu'une couverture pour le pillage, le meurtre et la terreur systématique visant les Arméniens; ils fournirent, en outre, des récits détaillés sur les déportations en masse, les tueries et les camps de concentration."

"Ces Allemands déclarèrent avoir souvent entendu le slogan suivant des musulmans, selon lesquels le djihad devait commencer par le massacre des chrétiens locaux. Ils remarquèrent aussi que les officiers et responsables allemands disaient fréquemment que l'Allemagne souhaitait que les Arméniens fussent tués. Des banquiers allemands signalèrent que des employés et des clients arméniens disparaissaient. Le gouvernement ottoman les informa alors qu'il prenait possession des biens des Arméniens. L'explication officielle de l'inaction allemande était que l'Allemagne avait besoin de l'aide de la Turquie comme alliée et qu'elle ne pouvait donc rien dire."

"Dès 1916, des officiels allemands dans l'empire ottoman n'eurent aucun doute sur ce qui se passait. Le Kaiser lui-même en fut informé. Le chef de son cabinet militaire, Moriz von Lyncker, écrit dans son journal, le 8 août 1916 : "Le plus atroce est la façon avec laquelle les Turcs se déchaînent contre les Arméniens chrétiens, leurs sujets. Des milliers d'entre eux - hommes, femmes et enfants - sont massacrés; d'autres sont poussés délibérément vers la mort par la famine. Nos diplomates semblent sur ce point impuissants. Mais, en réalité, le gouvernement allemand n'a jamais fait la moindre tentative pour décourager les massacres."

"Rapidement, les Arméniens disparurent entièrement de l'Arménie occidentale. Enver informa un visiteur allemand que "la question arménienne ne se posait plus." Déclarant que les Arméniens avaient tué entre 125 000 et 150 000 Turcs musulmans, et que les Turcs avaient tué - les chiffres sont âprement débattus à ce jour - près d'un million et demi d'Arméniens."

"Le massacre des Arméniens ottomans fut le massacre organisé le plus vaste, contre une minorité de civils, depuis le Moyen Age et probablement l'Antiquité. S'il fut mis en œuvre par les Ottomans, les Allemands l'ont largement inspiré, en eurent pleine conscience et ne s'interposèrent pas."

"[...] La politique allemande méprisait les chrétiens du Moyen-Orient, en particulier les Arméniens. Von Oppenheim déclara qu'ils méritaient leur réputation de "lâches et passés maîtres dans les complots et les intrigues." Thème racial qui se prolongera sous les nazis [...]"       

__________

Traduction : © Georges Festa - 07.2014