lundi 7 juillet 2014

Harut Sassounian : Pourquoi les Turcs ont été capables d'exterminer les Arméniens, mais pas les Juifs (Seconde partie) / Why Turks Were Able to Exterminate Armenians, but not Jews (Part II)



Juifs de l'ancien Yichouv, 1895
© fr.wikipedia.org


Pourquoi les Turcs ont été capables d'exterminer les Arméniens, mais pas les Juifs (Seconde partie)
par Harut Sassounian
The Armenian Weekly, 28.05.2014


Cet article constitue la seconde et dernière partie d'un éditorial, que j'ai écrit le mois dernier (1), analysant pourquoi les Jeunes-Turcs furent capables d'exterminer les Arméniens, sans pouvoir appliquer leur projet simultané d'éliminer les colons juifs de la Palestine.

Le 9 mai 1917, l'agence Reuters diffuse l'information suivante, émanant du colon Aaron Aaronsohn : "Ordre a été donné de déporter tous les Juifs de Tel Aviv, y compris les citoyens des Puissances Centrales [Allemagne et Autriche-Hongrie], dans 48 heures. La semaine dernière, 300 Juifs ont été expulsés de Jérusalem. Djemal Pacha a déclaré que leur sort serait celui des Arméniens. Les 8 000 déportés de Tel Aviv n'ont pas été autorisés à emporter avec eux la moindre provision et, après leur expulsion, leurs maisons ont été pillées par des bandes de Bédouins."

Peu après, Oskar Cohen, socialiste juif, membre du Parlement allemand, demande au chancelier de faire pression sur le gouvernement turc, "pour empêcher énergiquement le retour en Palestine des atrocités" contre les Juifs, semblables à celles perpétrées contre les Arméniens.

Le 8 juin, Aaronsohn écrit dans son journal : "Nos protestations ont été efficaces. Les Turcs et les Allemands ont été prompts à réaliser qu'on ne peut massacrer impunément les Juifs comme les Arméniens. Le financement de la guerre menée par l'Allemagne pouvait pâtir, du fait des Juifs. Ils ont donc mis fin à de nouvelles déportations."

Palestine, le journal officiel du mouvement sioniste britannique, expose la différence notable entre les capacités des Juifs et des Arméniens en terme de groupes de pression : "Le gouvernement allemand sait que les Juifs ne sauraient se comparer aux Arméniens en terme de puissance mondiale, et que le poids des Juifs en Allemagne est donc différent de celui des Arméniens."

Mordekhaï Ben-Hillel Hacohen, grand chroniqueur de l'histoire des Juifs en Palestine, écrit dans son journal, le 30 mars 1917 : "Le gouvernement turc est terni aux yeux de tout le pays, du fait de ses crimes contre les Arméniens, et ce même gouvernement y réfléchira peut-être à deux fois avant d'agir de même avec les Juifs..."

Après avoir fait état des atroces massacres d'Arméniens, Moshe Smilansky, un des dirigeants des colonies agricoles juives en Palestine, conclut : "Le témoignage des témoins oculaires suscite la peur et la panique parmi les Juifs. Qui sait quel aurait été notre sort, s'il n'y avait eu Morgenthau, le représentant de l'Amérique à Constantinople, et la crainte de la presse mondiale 'contrôlée' par les Juifs ?"

Yair Auron relate dans son ouvrage (2) que Meir Dizengoff, dirigeant des réfugiés juifs en Palestine, durant la Première Guerre mondiale, "travailla en étroite collaboration avec la délégation sioniste à Constantinople, qui était pro-allemande et pro-turque. D'après Dizengoff, d'excellentes relations existaient avec le consul d'Allemagne en Palestine. [...] Le consul fit office d'intermédiaire pour le transfert de fonds à destination du Yichouv [communauté juive], sur ordre de l'ambassadeur d'Allemagne à Constantinople." Dizengoff déclara aussi que les Allemands furent les seuls à aider et à sauver le Yichouv. "Le fait que Djemal Pacha se montra davantage bienveillant envers les Juifs était dû à l'Allemagne." Dizengoff rappela les menaces de Djemal et Enver Pacha adressées aux Juifs : "Prenez garde, les sionistes ! Si vous vous opposez à nous, nous vous ferons ce que nous avons fait aux Arméniens."        

En octobre 1917, lorsque les autorités turques découvrirent le réseau d'espionnage juif Nili, une nouvelle menace plana au-dessus des colons juifs de Palestine, fournissant à nouveau un prétexte aux Turcs pour les opprimer. Redoutant que ce genre d'entreprises, opposé à la Turquie, n'aboutît à des mesures de rétorsion, comme celles qui avaient visé les Arméniens. Le gouverneur turc de Haïfa rencontra les dirigeants juifs du village de Zichron Yaakov, le 4 octobre 1917, et les menaça, à moins d'accéder à ses exigences, de leur faire ce qu'il avait fait aux Arméniens. Il les informa qu'il "avait de sa propre main tué plusieurs Arméniens, et ses soldats des milliers d'autres."

Chaïm Margalit-Kalvarisky, le représentant de l'Association des Colons Juifs en Galilée, consigne la note suivante dans son journal : "J'ai été informé, par une source des plus fiable, que le haut commandement [turc] est très irrité par la colonie juive, et qu'ils se concertent sur la possibilité d'une déportation générale de tous les Juifs de Palestine vers les provinces éloignées de l'empire [l'Anatolie Orientale]." Kalvarisky rappelle ces paroles sinistres de Djemal Pacha, suite à un vif échange avec lui : "Que le ciel vienne en aide à ce peuple, dont les fils sont ces maudits espions. Nous avons donné au peuple arménien une leçon sur ce genre d'agissements, et nous n'hésiterons pas à prendre les mêmes mesures dans ce cas."

Ayant été témoins de la brutalité des Turcs contre les Arméniens accusés d'insubordination et de rébellion, les colons juifs décidèrent de se soumettre et ne de pas s'opposer aux autorités turques. Auron observe qu'il "n'y eut pas une seule attaque d'un colon juif contre un soldat turc." Ce qui sauva finalement les Juifs fut l'occupation de la Palestine par les forces britanniques, empêchant de nouvelles atrocités et massacres par les autorités turques.

En fin de compte, 1,5 million d'Arméniens furent anéantis, tandis que les colons juifs de Palestine subirent des pertes relativement moindres. Durant les années de guerre, la population juive de Palestine fut réduite de 86 000 à 55 000 habitants. En dépit du fait que les Arméniens avaient eux aussi leurs défenseurs en Europe et aux Etats-Unis, les colons juifs bénéficièrent de la double protection de pays puissants, des deux côtés du conflit : les pays occidentaux, dont les Etats-Unis, et l'Allemagne, allié militaire de la Turquie. Vahakn Dadrian, dans son ouvrage The History of the Armenian Genocide (Berghahn Books, 1995), rapporte que Hans Wangenheim, l'ambassadeur d'Allemagne en Turquie, confia à Henry Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis : "J'aiderai les sionistes [...], mais je ne ferai rien pour les Arméniens."

Si l'Allemagne a sauvé les colons juifs de Palestine, elle a aidé le régime Jeune-Turc à exterminer les Arméniens.  

NdT

2. Yair Auron, The Banality of Indifference : Zionism and the Armenian Genocide, Transaction, Rutgers University Press, New Brunswick, 2000     

[Editeur de The California Courier, hebdomadaire basé à Glendale (Californie), Harut Sassounian préside le United Armenian Fund, une coalition des sept plus importantes organisations arméno-américaines. Il a été décoré par le Président et le Premier ministre de la république d'Arménie, ainsi que par le catholicos de l'Eglise Apostolique arménienne et le catholicos-patriarche de Cilicie des Arméniens. Il est aussi médaillé d'honneur de la Fondation Ellis Island.]
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Traduction : © Georges Festa - 07.2014