samedi 5 juillet 2014

Lévon Chanth / Aram Kouyoumdjian : Les Dieux anciens / Ancient Gods



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Les Dieux anciens, adaptés par Aram Kouyoumdjian : réflexions sur un classique réinventé
par Myrna Douzjian
Asbarez.com, 23.05.2014


Lorsque l'adaptation par Aram Kouyoumdjian de la pièce Les Dieux anciens, de Levon Chanth, fut annoncée, il y a plusieurs mois, je me suis demandée pourquoi le metteur en scène avait choisi de représenter cette pièce historique, vieille d'un siècle. Même si Les Dieux anciens est un classique canonisé, qui scandalisa le public, lorsqu'il fut porté pour la première fois sur scène à Tiflis en 1913, je doutais de sa capacité à attirer un public contemporain. Les spectateurs s'intéresseraient-ils à des problèmes d'ascètes, vivant dans un monastère sur une ile du lac Sevan, au 9ème siècle ? Par bonheur, l'approche originale par Kouyoumdjian de l'œuvre originelle, à la fois très longue et didactique, a abouti à la création d'une production stimulante. En se focalisant sur la psychologie d'un des personnages, cette nouvelle adaptation réussit à traduire la confiance de Chanth dans la capacité de la littérature et des arts de la scène à donner vie aux vestiges moribonds d'une culture.

L'intrigue des Dieux anciens est centrée sur deux relations romantiques, bien que non consommées - entre le supérieur du monastère et la princesse Mariam, sa protectrice, et entre un jeune moine et Séta, nièce de la princesse Mariam - qui remettent en question le mode de vie solitaire et le célibat des deux religieux chrétiens. Affrontés tous deux à la tentation d'une passion romantique : tandis que le supérieur éprouve un lien émotionnel avec la princesse Mariam, alors qu'ils collaborent à la construction d'une église, le jeune moine goûte aux charmes de l'attraction physique, sauvant Séta, projetée d'un navire pris dans une tempête en haute mer. La résistance des moines à ces deux femmes dans leur existence n'est pas sans conséquences. Le supérieur vit une mort métaphorique, lorsque la princesse Mariam lui laisse entendre que l'église est le produit de leur affection réciproque. Et le jeune moine, culpabilisé par son désir pour Séta, vit une mort littérale, se jetant d'un précipice dans les eaux déchaînées du lac Sevan.

En soulignant l'impossibilité de ces relations parallèles, la pièce explore la tension entre plusieurs oppositions juxtaposées : monde ancien et nouveau; sensualité et célibat; corps et esprit; nature et homme; vie et mort; polythéisme et monothéisme. Suggérant que la religion chrétienne monothéiste, relativement nouvelle, détruit anormalement l'approche biologique de l'existence, que propose la pratique religieuse païenne. Autrement dit, la pièce privilégie les dieux anciens, qui englobent le désir humain et les nourritures terrestres comme partie intégrante de l'existence.

Ces relations parallèles et ces thèmes contrastés commandant l'intrigue, la décision de Kouyoumdjian d'adapter Les Dieux anciens, sous la forme d'une prestation solo, contribue à en intensifier les conflits centraux. Cette interprétation contemporaine, mettant au premier plan le talent incroyable d'Aram Muradian, réinvente le scénario originel sous la forme d'un drame psychologique, avant tout. Interprétant le rôle du jeune moine et jouant, par intermittences, ceux du supérieur et de la princesse Mariam, le personnage de Muradian incarne non seulement la lutte du jeune moine pour contrôler son désir charnel, mais aussi les idéologies et points de vue en compétition, que le scénario originel expose.

Muradian, qui a pour tâche de communiquer un chassé-croisé de personnages et de conflits, et qui évolue dans un décor et des accessoires minimalistes, dont une table, une chaise, un lit de camp, un drap et un guéridon pour un broc à eau et un gobelet, réussit un véritable tour de force. Les mouvements de l'acteur symbolisent à la perfection toute une combinaison d'émotions : parcourant fréquemment la scène, passant d'une station allongée sur son lit de camp à debout, bien droit, sur la table. Même lorsqu'il n'est pas en mouvement, il balance souvent de droite à gauche, en avant et en arrière, faisant prendre conscience au public des tiraillements constants à l'œuvre en lui et dans la pièce. La combinaison de ces mouvements traduit l'état de lacération mentale du jeune moine, ainsi que le trouble intérieur qui mine le supérieur et la princesse Mariam.            

La production s'appuyant sur l'interprétation dynamique de Muradian a dissipé mon scepticisme originel quant à la pertinence des Dieux anciens. Kouyoumbjian a pris de nombreuses libertés indispensables pour moderniser le texte d'origine : abrégeant notablement le scénario, éliminant ses éléments expressionnistes, intégrant d'incroyables effets d'éclairage, et se focalisant sur les scènes les plus intenses au plan émotionnel, comme ces entretiens imaginaires du jeune moine avec Séta et ses désaccords avec le supérieur. Reflétant à nouveau le choix du metteur en scène de produire la pièce, j'ai compris que le contexte historique et littéraire de l'œuvre parle aussi de notre présent. Chanth, comme nombre de ses contemporains, vivait la renaissance de la littérature arménienne en fouillant un passé ancien, fait de paganisme. En adaptant l'œuvre de Chanth, Kouyoumdjian, en retour, adresse son message puissant sur l'utilité de revenir à un patrimoine littéraire, dans une visée d'appropriation - équivalente à l'appropriation par Chanth d'anciennes croyances et coutumes.

La représentation en arménien de la pièce à Los Angeles nous donne aussi l'occasion, à travers cette adaptation, d'opérer des parallèles entre l'époque de Chanth et la nôtre. Muradian, arménophone oriental à l'origine, fait un effort louable pour se produire en arménien occidental. Même si quelques pédants se renfrogneront probablement devant sa façon de conjuguer certains verbes et sa prononciation, qui résonne souvent à la façon d'un hybride entre arménien occidental et oriental. Rappelons que Lévon Chanth lui-même combine des éléments des deux dialectes. Des spectateurs plus réalistes conviendront alors que les "impuretés" proférées par Muradian ne vont pas sans ressembler à la langue de Chanth et aux façons actuelles de parler l'arménien - lesquelles façons témoignent de l'interaction continue entre les deux normes modernes de cette langue - dans la trans-nation arménienne.  

Kouyoumdjian a pris une décision audacieuse en engageant Muradian. Un choix qui refuse de confiner une langue parlée à des notions datées, quant à savoir comment les choses peuvent et doivent être dites. A la lumière des débats sur l'arménien occidental comme langue en péril, l'approche de Kouyoumdjian rappelle au public de considérer cette langue et cette littérature comme des éléments vivants, malléables et sans cesse évolutifs, de sa culture. Les choix qu'il opère avec la pièce et son interprétation soulignent de façon convaincante que réinventer les classiques est aussi essentiel à la production culturelle qu'écrire et porter à la scène des textes entièrement nouveaux.  

[Ph.D., professeure associée à l'Université Temple (Philadelphia, PA), en Patrimoine littéraire [Intellectual Heritage Program], Myrna Douzjian enseigne la "grande littérature" en sciences humaines. Contact : comments@critisforum.org. Les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.critisforum.org. Pour s'abonner à la version électronique hebdomadaire de nouveaux articles, cliquer sur www.critisforum.org/join. Critics' Forum est un collectif créé pour débattre des questions relatives à l'art et la culture arménienne en diaspora.]

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Traduction : © Georges Festa - 07.2014
Avec l'aimable autorisation d'Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics' Forum.