mardi 1 juillet 2014

M. K. Nersissian : Le Mouvement de libération nationale arménien - 1850-1890 / The Armenian National Liberation Movement - 1850-1890



Emblème du parti Arménagan, fondé à Van en 1885
© hy.wikipedia.org


M. K. Nersissian
Le Mouvement de libération nationale arménien - 1850-1890
Erevan, 1955, 492 p.; rééd. 2002 [en arménien]

par Eddie Arnavoudian
Groong, 10.06.2013


Ne soyez pas déconcerté du fait que Le Combat du peuple arménien contre le despotisme turc, 1850-1890, de M. K. Nersissian, ait tout d'abord été publié en Arménie soviétique, d'autant que sa rédaction débuta, alors que Staline était encore en vie. Comme introduction à l'émergence et aux débuts du Mouvement de libération nationale arménien (MLNA), il n'est pas de meilleur ouvrage. Dans un style fluide, Nersissian nous fait parcourir les principales étapes de la marche du mouvement : les fondements sociaux et politiques à l'origine du MLNA, avec ses caractéristiques propres et spécifiques, son idéologie et ses débuts, ses organisations secrètes, ses actions armées et ses révoltes, ses relations avec l'étranger, ses ambitions d'unité avec d'autres peuples dans les empires ottoman et tsariste, et bien d'autres choses encore.

Présenté à l'origine, en 1947, dans le cadre d'une thèse en Arménie soviétique et publié sous la forme d'un livre en 1955, l'ouvrage de Nersissian, qui ne couvrait, au début, que vingt années après 1850, mettait en question l'orthodoxie stalinienne calomnieuse d'alors, qui présentait le MLNA comme une bande de bourgeois réactionnaires, ennemis du peuple," responsables, qui plus est, des souffrances terribles du peuple arménien aux mains de ses impériaux oppresseurs. Ce genre d'âneries était naturellement du pain béni pour quiconque avait l'audace de revenir aux textes classiques du marxisme sur les mouvements de libération nationale et aux analyses de Marx et Engels sur l'empire ottoman. Peu de gens avaient alors ce courage. Ce fut le cas de M. K. Nersissian.    

S'appuyant non seulement sur l'autorité de Marx, mais aussi sur des penseurs arméniens du 19ème siècle, dont Mikael Nalpantian, Raffi, Hagop Baronian, Haroutioun Svadjian et d'autres, l'histoire du MLNA au 19ème siècle, par Nersissian, est la première du genre par sa rigueur et, pourrait-on dire, son marxisme intègre. Faisant table rase des falsifications turques et staliniennes, il réaffirme les caractéristiques nationales, à la fois populaires et démocratiques, du MLNA, issues d'un peuple opprimé, luttant contre un Etat ottoman irrémédiablement réactionnaire.

Saluons cette réédition de l'ouvrage. Il s'agit là d'une approche historique universitaire hors pair, abordant aussi des questions centrales, qui travaillent la politique contemporaine et continuent ainsi de nécessiter un examen urgent.

I.

De nos jours, un Etat turc résurgent déploie les voiles de l'ancien empire ottoman, avide de les réhabiliter effrontément, présentant l'héritage sordide de cet empire comme une sorte d'exemple à suivre. Le renvoi de Nersissian aux approches marxistes de l'empire ottoman est opportun. Bien entendu, l'adhésion à la doctrine de Marx n'est pas une condition pour apprécier l'autorité de son jugement. En l'occurrence, Marx et Engels marchent d'un même pas, à l'instar de nombre d'intellectuels progressistes de leur époque. Il était généralement admis qu'au 19ème siècle, l'empire ottoman, établi par une "classe de pillards militaristes," se trouvait "à l'état le plus bas et le plus barbare de dégénérescence féodale" (Marx).   

Dans une situation de régression irrémédiable, fondée sur le pillage plutôt que sur la production, l'empire ottoman  ne pouvait contribuer aucunement à quelque progrès national, social ou économique que ce fût. Non "compatible avec le développement capitaliste" (Engels), sans compter toute autre avancée progressiste, c'était un piège mortel pour les peuples qu'il avait soumis au cours de son histoire, dont les musulmans, tout comme les chrétiens, et ce au moyen de la plus brutale tyrannie. Démanteler cet empire était donc la condition première du progrès et de l'émancipation. Tel est le cadre de légitimité, qui préside à la présentation, par Nersissian, de l'histoire du mouvement arménien dans son originalité et sa spécificité.

Dans les Balkans, les mouvements nationaux contre l'occupation ottomane s'appuyaient sur des bases relativement plus sûres, mus par les ambitions d'une élite de propriétaires terriens et d'industriels, à la fois autochtones et soutenus directement par une paysannerie nationale locale, représentant une majorité démographique significative dans le pays. Ce qui n'était pas le cas du MLNA. L'Arménie historique était dépourvue d'une base économique arménienne indépendante, qui eût créé la confiance d'élites arméniennes autochtones, aspirant à la liberté nationale. Certes, le capital arménien était là et puissant. Mais, depuis des siècles, il avait cessé d'être enraciné en Arménie. Localisé et constitué dans les capitales d'Etats opprimant le peuple arménien, à Istanbul, Moscou, Londres et Paris, il s'était adapté à une coexistence avec les oppresseurs de ses compatriotes dans la mère patrie, adaptation qui sera funeste au MLNA.

L'absence de fondements économiques indépendants, à la fois sûrs et prospères, au regard du mouvement national dans les territoires de l'Arménie historique, suscita des défauts et des faiblesses structurelles quasiment intenables. Le MLNA naquit handicapé, comme unijambiste. N'ayant que peu de moyens pour soutenir un large développement, au plan social, économique et culturel, et encore moins pour s'opposer politiquement ou militairement à l'Etat ottoman. Par ailleurs, la mère patrie ne comptait qu'une élite intellectuelle locale - moteur idéologique et politique d'une libération nationale - des plus réduite. A l'opposé, une intelligentsia arménienne se développait en diaspora, dans les capitales impérialistes où, comme le capital arménien, elle aussi était formée et déformée par la situation de la diaspora.          

Néanmoins, du fait d'élites arméniennes vivant au loin en diaspora, le MLNA s'acquit dans la mère patrie un caractère populaire et démocratique, trouvant son principal soutien parmi les paysans, les artisans, les petits commerçants et entrepreneurs. Ce qui conférera au mouvement arménien son aspect démocratique et populaire, dont la radicalité sera cependant mise à bas, sans états d'âme, par les riches élites de la diaspora, à fois inquiètes et conservatrices. Dans les métropoles, à Istanbul et ailleurs, ces élites n'avaient aucun intérêt à déranger le sanglant statu quo de l'oppression impériale, puisque ces mêmes empires leur donnaient l'opportunité de commercer et de thésauriser. Aussi, afin de protéger leurs richesses de la fureur ottomane ou tsariste que provoquerait tout soulèvement révolutionnaire arménien de masse contre l'oppression impériale, les élites arméniennes n'eurent de cesse de réfréner, contrôler et modérer l'avancée révolutionnaire.  

II.

La structure démographique multiethnique de l'Arménie historique constituait une particularité significative du MLNA. En gros, Nersissian écrit que les territoires dans lesquels opérait le MLNA, n'étaient pas homogènes au plan démographique, les Arméniens figurant parmi d'autres communautés nationales et ne formant pas, qui plus est, une majorité absolue (p. 305). Dans un patchwork territorial, fait de groupes nationaux différents, la libération nationale arménienne se posait ainsi dans des modalités nouvelles et complexes.

La situation démographique en Arménie historique exigeait, en particulier, de cultiver des relations harmonieuses entre des populations différentes, dans le cadre d'un Etat libre et démocratique, s'appuyant non pas sur une seule communauté, mais sur une union démocratique de toutes les communautés peuplant cette région. Nersissian montre largement que, dans ses premières phases, le MLNA s'inspira, en fait, de ces visions populaires et démocratiques, cherchant alliance et unité avec tous les peuples opprimés, en dehors de tout critère de race, de nationalité ou de croyance.

Durant les années 1850 et 1860, le MLNA collabora tous azimuts, tant en Arménie occidentale qu'orientale. Dans l'empire tsariste, les Arméniens lièrent leur destin à une mouvance plus large, anti-tsariste, unie non pas au nom d'un concept étatique indépendant, mais d'un changement démocratique et révolutionnaire au sein de l'empire (p. 57-59). Dans l'empire ottoman, le MLNA prit contact avec les chrétiens et les musulmans (p. 248-252), mais aussi avec les Assyriens (p. 153), les Arabes, les Kurdes (p. 167), les Bulgares et les Grecs. Lors des soulèvements à Zeitoun, Van et ailleurs, les Arméniens furent rejoints dans leur résistance par leurs voisins kurdes, assyriens et autres.

Nersissian porte une grande attention aux efforts du MLNA en ce sens. Et ce, à juste titre. La destruction d'un puissant mouvement démocratique unifié, multinational et anti-impérialiste, sera la préoccupation dominante des autorités ottomanes et russes. Lesquelles autorités parvinrent tragiquement à leurs fins, opposant musulmans contre chrétiens, Kurdes contre Arméniens en Arménie Occidentale, et suscitant des conflits mutuels entre Arméniens et Azéris dans le Caucase.

III.

Tandis que les efforts pour bâtir un mouvement de libération multinational et démocratique vacillèrent et échouèrent, le mouvement arménien, déjà affaibli et instable, au plan structurel, revint à des modèles antérieurs, plus traditionnels, de dépendance à l'égard des puissances étrangères. Sans aucun moyen de s'opposer ou de jouer les deux principales puissances oppressives, ottomane et tsariste, l'une contre l'autre, les courants dominants, au sein du MLNA à ses débuts, optèrent pour une soumission à la couronne tsariste, voyant dans l'annexion russe de l'Arménie historique, occupée par les Ottomans, une première étape idéale, conduisant à la libération nationale de l'Arménie. Ainsi, durant la plus grande partie du 19ème siècle, les Arméniens non seulement ne s'engagèrent pas dans un combat antirusse pour la libération nationale, mais, considérant le tsar comme un libérateur potentiel du peuple arménien, firent tout leur possible pour aider les ambitions expansionnistes de la Russie.

En dépit de l'oppression tsariste, implacable et parfois féroce, visant les Arméniens sous sa tutelle (p. 54-55), Nersissian détaille les conditions objectives, au plan social, économique et politique, susceptibles de créer une russophilie durable. Comparée au niveau appréciable de sécurité économique et sociale, offert aux Arméniens dans l'Arménie occupée par les forces tsaristes, l'existence de leurs compatriotes, dans l'Arménie Occidentale, sous occupation ottomane, connaissait les affres d'une désintégration finale.

A rebours des faussaires turcs (p. 307-309), lesquels soutiennent que les Arméniens ne furent pas exploités et ne se révoltèrent pas, avant d'être les victimes d'une manipulation des Russes et des Européens dans les années 1880 (p. 315), Nersissian nous rappelle la vérité. Le processus d'épuration ethnique et de génocide - recourant à des moyens éprouvés d'oppression et d'exploitation extrêmes, de migration forcée, de confiscation des terres, de conversion religieuse par la force, de discrimination linguistique et d'assimilation - débuta parallèlement à l'émergence, dès le milieu du 19ème siècle, d'un nationalisme turc, réactionnaire et chauvin, enclin à rétablir et à dominer l'empire ottoman pour son seul profit.

Bien avant la guerre russo-turque de 1877-1878, mentionnée habituellement comme un tournant dans l'exacerbation des relations arméno-turques, le pouvoir ottoman, aux ordres d'un nationalisme turc chauvin, avait déjà commencé à chasser les Arméniens des postes importants dans les institutions étatiques et à détruire les monuments arméniens classiques de l'Arménie historique. Il lança aussi, de façon plus significative encore, des assauts stratégiques contre les régions arméniennes, semi-autonomes, à Zeitoun et dans le Sassoun, susceptibles d'agir comme pôles magnétiques d'un mouvement révolutionnaire national plus vaste (p. 68, 74-76), installant, entre autres, des Tcherkesses [Circassiens] à Zeitoun et disposant des avant-postes militaires dans le Sassoun.        

Le tout se déroulant avec, en toile de fond, une population arménienne locale soumise à une spirale infernale, tandis que la répression ottomane, de concert avec la confiscation et la centralisation des terres, aux mains de grands propriétaires kurdes et turcs, et non plus arméniens, poussait les Arméniens vers les villes de la diaspora, Istanbul, Bakou, Tbilissi et ailleurs. A mesure que les Arméniens étaient chassés, leurs terres étaient colonisées par des réfugiés ottomans, fuyant les marges d'un empire ottoman en voie de rétrécissement. Avec une Arménie Occidentale déjà dépouillée d'un nombre substantiel d'Arméniens, suite aux guerres russo-turques successives - 90 000 d'entre eux rejoignant le territoire sous contrôle russe, après la guerre de 1828-1830 -, la démographie et l'existence des Arméniens, la vie des petits paysans et artisans, approchaient de la catastrophe.

(Notons que ce type de transferts de populations, mis en œuvre au 19ème siècle par le régime tsariste, fournira au chauvinisme azéri un argument des plus pernicieux. Les dizaines de milliers d'Arméniens, qui avaient quitté les territoires occupés par les Ottomans pour le centre de l'Arménie historique, occupé par les Russes, furent dénoncés comme des arrivants de type colonial, des agents de la domination tsariste, et traités en ennemis du peuple azéri.)  

L'on peut aisément être sensible à la politique du moindre mal tsariste, vers lequel se tournèrent les Arméniens, même si elle aboutira aux conséquences terribles que l'on sait. Subissant continuellement oppression, vols, pillages, viols, enlèvements et meurtres, les Arméniens d'Arménie Occidentale n'avaient aucun motif de loyauté envers l'Etat ottoman. Non seulement cet Etat n'était pas le leur, non seulement il ne leur offrait aucune sécurité, mais il œuvrait activement à leur destruction.

IV.

L'accélération de la désintégration nationale en Arménie Occidentale, tandis que les espoirs de réformer l'empire ottoman s'affaiblissaient et que les ambitions d'unité avec d'autres peuples opprimés par les Ottomans s'amenuisaient, les courants dominants du mouvement national finirent par se fondre plus résolument dans un moule pro-russe, adhérant avec enthousiasme aux campagnes des Russes visant à s'emparer du territoire de l'Arménie historique, sous occupation ottomane. L'émancipation de l'Arménie passa d'une vision d'un Etat indépendant à l'annexion de l'Arménie Occidentale par l'empire tsariste.

Lors des guerres russo-turques de 1828-29 et, à nouveau, durant celle de Crimée en 1855, les Arméniens occidentaux et orientaux soutinrent l'effort de guerre russe. Le désir ardent d'une victoire tsariste, parmi les Arméniens, atteignit des niveaux inégalés, lors de la guerre russo-turque de 1877-78. Les Arméniens y participèrent en tant que soldats, volontaires, éclaireurs, guetteurs, bâtisseurs de ponts et porteurs, outre le fait de fournir de vastes stocks en termes d'aide matérielle.

Ce genre d'engagement direct dans les campagnes tsaristes anti-Ottomans contribuera notablement à nuire aux relations du MLNA avec ses voisins non arméniens, apportant de l'eau - ô combien - au moulin du chauvinisme turc anti-arménien. Les Arméniens furent accusés d'être des agents de l'expansion tsariste, présentés comme une cinquième colonne, des traîtres luttant pour imposer le joug tsariste, non seulement sur les Turcs et les Kurdes, mais aussi sur les autres communautés musulmanes de l'empire ottoman, lesquelles considéraient l'Etat russe comme une force d'oppression.

L'émergence d'organisations politiques révolutionnaires modernes, avec leur aile armée - les Arménagans, les hentchaks socio-démocrates et la Fédération Révolutionnaire Arménienne -  conditionnait le développement d'une politique révolutionnaire arménienne indépendante, mais elles aussi succombèrent, incapables de se dégager des ornières d'une politique de dépendance. Si bien que, lorsqu'éclata la guerre de 1914-1918, les Arméniens furent à nouveau entraînés dans les campagnes russes contre l'empire ottoman.

Le soutien arménien, lors de la Première Guerre mondiale, aux campagnes tsaristes, visant à conquérir l'Arménie historique sous contrôle ottoman, poussera d'autant les nationalistes réactionnaires Jeunes-Turcs, puis azéris, à encourager une hystérie généralisée anti-Arméniens. Les militants et faussaires chauvinistes turcs et azéris ne se demandent jamais : pourquoi les paysans et les artisans arméniens, dans l'Arménie Occidentale historique, se tournèrent-ils contre l'empire ottoman ? Pourquoi leur rêve d'émancipation s'associait-il à une occupation tsariste, et non ottomane ? Si leur existence était si agréable en Arménie historique, pourquoi ne combattirent-ils pas aux côtés de l'empire ottoman l'expansionnisme russe ? Nersissian répond à ces questions !

V.

La situation des plus défavorable au MLNA fut aggravée par la politique pro-ottomane résolue, propre à l'ensemble des puissances impériales occidentales, qui remontait aux années 1780, incluant jusqu'à Napoléon, puis les Etats-Unis. Les puissances européennes et les Etats-Unis, sans exception et durant toute l'existence du MLNA, s'opposaient aux Arméniens. Ces mêmes puissances étant animées principalement, en l'occurrence, par leur hostilité à l'expansion russe vers l'empire ottoman, dont elles désiraient s'emparer à leur seul avantage. Dans l'esprit des Européens, les Arméniens étaient de dangereux alliés des Russes et leurs ambitions politiques devaient donc être contrecarrées, à tout prix.

Avant 1850 et après, la France et la Grande-Bretagne agirent en gardes du corps militaires de l'intégrité territoriale ottomane, armant, réformant, entraînant et même commandant ses armées. La perfidie britannique (p. 269, 273) se détache dans toute son arrogance violente et hautaine, dès les premières révoltes à Zeitoun, puis en 1895-96, lorsque cette même puissance proposa une assistance militaire directe aux officiers turcs, bombardant des quartiers arméniens à Van (p. 272). Les Français soutinrent de même le sultan, laissant espérer des concessions aux Arméniens de Zeitoun, qui marqueront les premières étapes de sa chute, tout en exhortant les Turcs ottomans à assimiler les Arméniens.

Nersissian dissèque de même la politique impériale des Etats-Unis, aussi anti-arménienne que celle de l'Europe, une réalité habituellement ignorée, au regard du parrainage de Woodrow Wilson, apporté au traité de Versailles en 1919. Or les Etats-Unis eux aussi, et ce dès la fin du 18ème siècle, furent un allié solide et cohérent des Ottomans, ce dont les Arméno-Américains doivent prendre conscience. En quête de monopoles et autres avantages commerciaux, non seulement les Etats-Unis approvisionnèrent le régime en vastes quantités d'armements (p. 275, 277-8), mais ils envoyèrent leurs missionnaires, afin de faciliter cette conquête commerciale aux dépens des Français et des Anglais. Lors du massacre de 300 000 Arméniens en 1895-96, non seulement les Etats-Unis ne protestèrent pas, mais ils soutinrent que l'échelle des massacres était exagérée et non conforme à la réalité (p. 278).  
   
Si le MLNA échoua, l'on ne saurait naturellement absoudre les dirigeants arméniens du mouvement national de leur part notable de responsabilité. Néanmoins, il convient de noter qu'outre les faiblesses structurelles et les défauts de ce mouvement, et toutes les illusions pro-impériales de ses dirigeants, le MLNA devait combattre non seulement un Etat ottoman puissant et militariste, mais aussi un Etat soutenu sans réserve par les puissances impériales européennes les plus riches, agressives et féroces. Le fait que le peuple arménien ait survécu à ce jour est donc en lui-même une sorte de miracle.

VI.

Ecrire, à une époque d'hégémonie de la bureaucratie russe soviétique, Le Combat du peuple arménien contre le despotisme turc, 1850-1890, souffre peut-être de deux défauts notables - d'une approche non critique et plus qu'enthousiaste de la dépendance stratégique du MLNA quant à la Russie, un sujet d'importance dans l'historiographie à l'époque soviétique, fût-ce à son zénith, comme dans le cas de M. K. Nersissian, et du fait de s'abstenir d'une analyse plus approfondie des formes possibles d'Etat et de nation, qui figuraient sur l'agenda du MLNA et des autres mouvements nationaux dans la région, à cette époque. 

L'émancipation de l'Arménie, soutient Nersissian, était impossible sans s'appuyer sur la Russie, quelle qu'en soit sa nature politique. Vilipendant à juste titre la trahison des Européens et du régime tsariste, même s'il s'oppose, de façon abstraite, à la politique de dépendance, Nersissian soutient que, concrètement, étant donné la situation démographique du peuple arménien, isolé et encerclé par des populations non arméniennes très majoritaires (p. 305), le MLNA n'avait pas de meilleure alternative que s'enchaîner à l'ours russe. Naturellement, Nersissian n'utilise pas cette expression, mais elle est parlante.

Les positions russophiles des Arméniens avaient, de fait, des racines objectives. Or, la politique du MLNA, obéissant à une stratégie de soumission et de dépendance à l'égard des puissances étrangères, et de la Russie en particulier, n'était pas une nécessité inévitable. Si l'étude de l'histoire revêt quelque intérêt pour nous aujourd'hui, il incombe aux historiens de montrer comment non seulement l'Etat ottoman, mais aussi son homologue tsariste, s'employèrent systématiquement à écraser dans les faits le potentiel existant d'une politique arménienne indépendante, une politique qui se révéla malheureusement fructueuse, avec des résultats désastreux.

Dès sa conquête en 1821 de l'Arménie Orientale, bien avant les attaques ottomanes, motivées de même, contre Zeitoun et le Sassoun, régions qui comptaient un développement politique arménien potentiel, indépendant et autochtone, le pouvoir russe entreprit de réduire la vie politique arménienne et de l'arrimer à son projet de suprématie dans le Caucase. Contentons-nous de rappeler ici son démantèlement des principautés semi-autonomes au Karabagh et sa suppression systématique de toute manifestation d'indépendantisme arménien (1).

Le développement d'une politique nationale arménienne dans le Caucase, même si les élites arméniennes bénéficiaient d'une avance économique d'importance, fut à chaque étape contrarié. Les élites de la diaspora arménienne ne firent rien pour s'y opposer. Imbues de l'illusion d'une protection russe, ces mêmes élites, avec leurs richesses liées à Bakou, Tbilissi et ailleurs, n'étaient aucunement enclines à développer des bases politiques indépendantes en Arménie même. Si bien que, lorsque la Première Guerre mondiale éclata, déclenchant de sanglantes guerres nationales, le MLNA, notamment après la chute du pouvoir tsariste, se révéla impuissant face à la résistance agressive des élites azéries et géorgiennes quant aux élémentaires arrangements démocratiques, nécessaires à l'émergence d'Etats arménien, géorgien et azéri indépendants.

Dans ce genre de situation, des critères jouaient, certes précaires et fragiles, mais jouaient tout de même en faveur d'une politique d'indépendance, d'une politique de libération, qui auraient eu, en unifiant toutes les communautés nationales opprimées, suffisamment de force pour échapper aux manœuvres impérialistes. Dommage que Nersissian ne consacre pas plus de place à ce genre de débat, qu'ouvre à coup sûr cet ouvrage, laissant entendre clairement qu'au sein de l'empire ottoman, ou du moins dans son hinterland d'Asie Mineure et dans le Caucase occupé par le tsar, ni le MLNA, ni un quelconque autre mouvement de libération nationale, n'eussent pu rechercher une émancipation sous la forme d'Etats réservés à un seul groupe de population.

Tout règlement durable de chaque question nationale ne peut réussir que s'il est partie prenante d'un mouvement et d'un Etat multinational plus large. Compte tenu de la structure démographique de l'Arménie historique, les revendications d'un Etat indépendant, spécifiquement arménien, étaient clairement irréalisables, un arrangement fédéral, accueillant différents groupes nationaux, constituant manifestement la solution la plus démocratique. Les intellectuels du mouvement national arménien recherchèrent, de fait, une sorte de vision démocratique.

Le mouvement national arménien envisagea tout d'abord, et même adopta, puis décida d'abandonner ses revendications d'un Etat arménien indépendant, au profit d'une réforme démocratique révolutionnaire et d'une autonomie interne, dans le cadre des empires ottoman et tsariste. Il convient de rappeler haut et fort que le mouvement national arménien, tant dans l'empire ottoman que dans son homologue russe, fut le tout dernier à abandonner des conceptions démocratiques fédérales, multinationales, de l'Etat et de la nation, et adopta la ligne d'une indépendance nationale exclusive avec la Première république d'Arménie de 1918, avec les contraintes auxquelles elle était soumise.

***

Aux 19ème et 20ème siècles, le nationalisme exclusif s'est révélé désastreux pour tous, excepté l'élite turque qui, aux commandes du puissant appareil de répression d'un Etat impérial ottoman, l'emporta, grâce aux massacres, à la guerre, au génocide et à l'assimilation. Aujourd'hui, si l'on veut régler enfin des questions qui, à la suite, continuent de tourmenter l'ensemble des peuples de la région, et si l'on veut assurer des solutions démocratiques durables à des problèmes âprement débattus, une réflexion s'impose qui, sans sacrifier un développement national indépendant, dépasse les notions politiques orthodoxes et figées de nation et d'Etat.   

De par ses points forts, outre son enseignement historique des plus gratifiant, l'ouvrage de Nersissian donne exemplairement à penser sur ces questions.
  
Note

1. Eddie Arnavoudian, "Armenia's Russian Problem - A Historical Overview," Groong, 05.12.2011 - http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20111205.html [Traduction à paraître sur notre blog - G. F.]


[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Traduction : © Georges Festa - 06.2014.
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.