samedi 19 juillet 2014

Marc Aram Mamigonian - Sur Nietzsche, l'histoire et le génocide arménien / On Nietzsche, History, and the Armenian Genocide



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Sur Nietzsche, l'histoire et le génocide arménien
par Marc Aram Mamigonian
Journal of Armenian Studies, vol. VI, n° 2, Winter/Spring 2000-2001


Le 24 avril 2000, commémoration du 85ème anniversaire du début du génocide perpétré contre les Arméniens d'Asie Mineure, je suis tombé sur ces lignes de Friedrich Nietzsche, dans son essai "De l'utilité et de l'inconvénient des études historiques pour la vie" (1874), qui figure dans le recueil habituellement traduit sous le titre de Considérations inactuelles :

"Nous ne voulons servir l'histoire que dans la mesure où l'histoire sert la vie : car il est possible de porter l'étude de l'histoire à un niveau tel que la vie se fasse chétive et dégénère - un phénomène que nous sommes contraints d'observer, quelque pénible qu'il puisse être, face à certains symptômes frappants de notre époque [...] J'estime, en fait, que nous souffrons tous d'une consommation fébrile de l'histoire et que nous devrions, pour le moins, reconnaître que nous en pâtissons [...] Il est un niveau d'insomnie, de rumination, de sentiment historique, qui est nuisible et finalement fatal au vivant, que cet élément vivant soit un homme, un peuple ou une culture [...] L'anhistorique et l'historique sont également nécessaires à la santé d'un individu, d'un peuple et d'une culture [...] La question du niveau auquel la vie requiert le service de l'histoire est cependant une des questions et des affaires suprêmes, au regard de la santé d'un homme, d'un peuple ou d'une culture. Car, lorsqu'elle atteint un certain degré d'excès, la vie se désagrège et dégénère, et à travers cette dégénérescence, l'histoire en tant que telle dégénère elle aussi." (1) (italiques de Nietzsche)

Naturellement, Nietzsche écrit dans et sur une époque et un espace particulier - l'Allemagne des années 1870. Il ne sait pas, ne peut savoir, que, dans cinquante ans, un génocide sera perpétré contre les Arméniens en Asie Mineure, ou que, vingt ans plus tard, un autre génocide sera mis en œuvre contre les Juifs d'Europe par un régime fasciste, lequel utilisera comme fondement philosophique une version falsifiée des enseignements de Nietzsche. 

Nietzsche, comme devraient le savoir tous ceux qui l'ont lu attentivement, haïssait et vilipendait l'antisémitisme et le pangermanisme à son époque, redoutant ce qu'il pouvait en résulter. Il critiquait la moralité judéo-chrétienne, même s'il la comprenait, sans être un soi-disant puriste de la race. Sans exagération aucune.

L'idée du pouvoir de l'oubli - de la nécessité d'oublier pour vivre - que Nietzsche formule dans cet essai antérieur, reste importante dans l'évolution de sa philosophie et ses ouvrages plus sophistiqués, comme Humain, trop humain, Généalogie de la morale et Par-delà le bien et le mal.

La résonnance, que les mots de Nietzsche ont pour les Arméniens d'aujourd'hui, devrait être évidente pour tous les familiers de l'histoire et de la pensée arménienne depuis 1915, et en particulier depuis 1965. J'entends de plus en plus soulever la question, souvent par les Arméniens eux-mêmes, que les Arméniens doivent "surmonter" le génocide, le dépasser, cesser de s'appesantir sur le passé, se centrer sur la construction d'un avenir à la fois en diaspora et dans la république d'Arménie, en finir avec l'obsession morbide de la mort et se focaliser sur la vie. Je ne parle pas, bien sûr, des négationnistes. Qui sont une affaire tout autre. Je parle de gens intelligents, animés des meilleures intentions du monde, pour qui une mentalité centrée sur le génocide arménien est une maladie et un obstacle au progrès du peuple arménien; bref, qui fait que les Arméniens vivent dans un état de paralysie.

Année après année, chaque avril en particulier, nous sommes conviés ou obligés de commémorer le génocide arménien. Ce qui n'est pas difficile. Commémorer fait partie de l'identité arménienne, me semble-t-il. N'oublions jamais, nous dit-on. Oublier c'est déclarer que les victimes de 1915 ont péri en vain, que leur mort n'a pas de sens, qu'elles sont livrées à l'oubli. Nous refusons cela grâce à la mémoire. Samuel Johnson évoqua un jour l'hypothèse de Berkeley, selon lequel l'univers physique apparent n'est qu'une projection de l'esprit, frappant un énorme rocher et s'exclamant : "Je réfute cela !" Nous mettons en œuvre cette réfutation au moyen de la mémoire. Mais est-ce salutaire ? Tout cela peut-il continuer à avoir du sens pour nous ?

Nietzsche écrit :

"Ne pas pouvoir prendre au sérieux très longtemps ses ennemis, ses malheurs, fût-ce ses méfaits - voilà la marque des natures fortes, accomplies [...] Fermer, pour un temps, les portes et les fenêtres de la conscience [...] pour faire place à des choses nouvelles, surtout aux fonctions et aux fonctionnaires nobles [...] Voilà le but d'une capacité active d'oubli, semblable à un gardien, à un garant de l'ordre psychique, de la tranquillité et de l'étiquette. Aussi, l'évidence s'impose-t-elle qu'il ne peut y avoir de bonheur, d'allégresse, d'espérance, de fierté, de moment présent, sans capacité d'oubli. L'homme, dans lequel cet appareil de refoulement est abîmé et cesse de fonctionner convenablement, peut être comparé (et plus que simplement comparé) à un dyspeptique - il n'arrive pas à 'en finir' avec quoi que ce soit."  (2)    
          
Il est certain que les Arméniens n'en ont pas "fini" avec le génocide. Le devrions-nous ?

Pour Nietzsche, l'aptitude à l'oubli va de pair avec une morale de la "maîtrise" ou "noble" et l'inaptitude à une morale d'"esclave," qu'il associe au judaïsme et au christianisme (lequel est, à ses yeux, le triomphe final de la morale juive), des théologies nées du ressentiment des impuissants. Ne pouvant être maîtres eux-mêmes, les Juifs et les premiers chrétiens reformulèrent le monde de manière à inverser la morale de la maîtrise, faire de leur statut d'esclave l'emblème de leur mérite, rendre mauvais et mal tout ce qui était considéré comme bien, et bien et moral tout ce qui était considéré comme vulgaire et mal, et ils bâtirent une religion de vengeance et de châtiment, laquelle ne cherche pas à triompher de ses ennemis, mais à les envoyer en enfer. Il écrit : "Pour exister, une morale d'esclaves a toujours besoin, en premier lieu, d'un monde extérieur hostile; elle a besoin, physiologiquement parlant, de stimuli extérieurs, pour agir en toutes choses - son action est fondamentalement une réaction." (3)

La tentation existe de voir dans la critique par Nietzsche des Juifs une haine des Juifs en tant que tels. Ses positions - tout en étant inévitablement et délibérément dérangeantes et inquiétantes pour qui n'est pas accoutumé à une telle attaque des codes judéo-chrétiens - sont bien plus complexes. Il écrit : "Il n'est qu'à comparer des nations semblablement douées - les Chinois ou les Allemands, par exemple - avec les Juifs, pour deviner laquelle est au premier rang et laquelle au cinquième." (4) Ce sont les Juifs, une nation au "génie populaire et moral sans égal." (5) L'on pourrait multiplier les citations sur l'antisémitisme de Nietzsche, puisque sa critique de la pensée juive fut si tragiquement dénaturée par les Nazis, mais lisons simplement ce qui suit. Nietzsche écrit à sa sœur, qui épousa un nationaliste allemand, lequel fonda une colonie antisémite en Amérique du Sud : "Ton association avec un dirigeant antisémite est si étrangère à toute ma manière de vivre qu'elle m'emplit à jamais de colère et de mélancolie [...] C'est pour moi une question d'honneur d'être absolument clair et sans équivoque quant à l'antisémitisme, à savoir, opposé, comme je le suis dans mes écrits." (6)   

J'aimerais ajouter ici, entre parenthèses, que les Arméniens pourraient, à cet égard, eux aussi s'inspirer de Nietzsche, à une époque où la souffrance arménienne, face à la realpolitik pratiquée par Israël concernant la Turquie et le génocide arménien, suscite certaines invectives, des plus antisémites, que j'ai pu lire dans les pages de certains périodiques arméno-américains. Les Arméniens feraient bien de balayer devant leur porte et d'exorciser le spectre de l'antisémitisme, qui obsède leur discours, qu'il soit murmuré ou énoncé ouvertement. Nous pouvons et nous devons analyser et critiquer, sans nous abaisser au sectarisme. Lequel nous avilit.

Revenons à ce qui nous occupe. On pourrait soutenir que les Arméniens ont essayé d'oublier, mais que cela n'a pas marché. Ma grand-mère, comme tant d'autres survivants du génocide, ne parlait jamais de ce qui lui était arrivé. Or une mémoire refoulée n'est pas la même chose que l'oubli, naturellement. Le génocide est quelque chose qui ne peut aucunement être refoulé, ni oublié, ni par ma grand-mère, ni par les Arméniens, en général. Serait-ce que le peuple arménien soit dépourvu de ce que Nietzsche considère comme la force de la capacité d'oubli ou que la nature de l'objet de cet oubli - le génocide - soit qualitativement différente de tout ce que Nietzsche eût pu concevoir ? J'estime que celle-ci est dans ce cas et que, bien loin que l'incapacité à oublier soit une faiblesse, l'acte collectif de commémoration est, en tant que tel, pour les Arméniens, la marque d'une force immense.

Or, il a fallu des décennies aux Arméniens pour trouver le moyen de se souvenir. Le "mouvement" de commémoration du génocide n'a véritablement débuté qu'au 50ème anniversaire, en 1965, et n'a pris toute sa mesure qu'à la fin des années 1970 et 1980, à une époque où les Juifs avaient créé un climat, dans lequel le génocide pouvait et devait être évoqué ouvertement. Les Juifs eux aussi, naturellement, sont des commémorateurs par excellence ! Nietzsche avait compris et admirait cela - même s'il le critiquait.

Une grande partie de ce que Nietzsche écrit sur les Juifs est applicable aux Arméniens, qui vivaient sous domination ottomane. Par exemple : "Son âme louvoie; son esprit affectionne les cachettes, les allées secrètes et les portes dérobées, tout ce qui est dissimulé l'attire comme si cela était sien [...] Il sait comment garder le silence, ne pas oublier, attendre, se déprécier et se montrer humble provisoirement. Une race d'hommes d'un tel ressentiment est née pour devenir finalement plus intelligente que n'importe quelle race noble; elle honorera aussi l'intelligence à un niveau bien plus élevé." (7) Malheureusement, il n'est qu'un pas entre cet aperçu et le genre d'images stéréotypées blessantes, visant les Arméniens et les Juifs, qui intervinrent dans leurs génocides respectifs - les parallèles sont frappants.

Nietzsche énonce clairement les périls qui menacent des peuples présentées de façon stéréotypée comme "intelligents," mais avant tout sans défense, comme les Arméniens en Turquie ou les Juifs en Allemagne :

"Tout le problème des Juifs ne se pose qu'au sein des Etats nationaux, en ce que c'est là où leur énergie et leur intelligence supérieure, leur capital de volonté et d'esprit accumulé, de génération en génération, dans une longue école de souffrance, doivent en venir à prédominer à un niveau calculé pour susciter la jalousie et la haine, afin que dans quasiment chaque nation - et d'autant plus qu'elles adoptent une posture nationaliste - se développe cette littérature obscène, visant à sacrifier les Juifs comme boucs émissaires de tout revers possible, public ou personnel." (8)

Comme pour les Juifs d'Europe, c'était le cas des Arméniens de l'empire ottoman. Et bientôt, cette "littérature obscène," qu'évoque Nietzsche, deviendra une atroce réalité en Anatolie et en Europe.

Quoi qu'il en soit, le reste du monde s'est évertué à oublier le génocide arménien. Tout le monde, peut-être, exceptées les deux parties principales impliquées : les Arméniens et les Turcs. Les Turcs ? Les Turcs n'ont-ils pas, plus que d'autres, oublié ? Les Turcs - j'entends par "Turcs" ceux qui sont au pouvoir en Turquie - ne nient-ils pas le génocide et n'interdisent-ils pas qu'il soit évoqué ou enseigné ? Bien évidemment. N'oublions pas, cependant, que pour les Turcs, comme pour les Arméniens, nier et refouler n'est pas la même chose qu'oublier. Le déni de la Turquie est peut-être ce qui maintient le génocide en vie et impossible à oublier pour la plupart des Arméniens. Remembrance and Denial est le titre d'un ouvrage sur le génocide, édité par Richard Hovannisian (9), et ces deux concepts sont inextricablement liés : nous commémorons parce qu'ils nient; ils nient parce que nous commémorons. Si Nietzsche a raison, et si la commémoration obsessionnelle est une maladie - et il a probablement raison, à un certain niveau - alors, il est certain que la négation par la Turquie, tout aussi obsessionnelle, est une maladie plus grave encore, à savoir une banqueroute morale. "L'homme malade de l'Europe," en effet ! Aux vingtième et vingt-et-unième siècles, la maladie de la Turquie n'est pas le déclin de son empire matériel, mais le déclin moral et psychologique, qui la mine. Il s'agit d'une nation édifiée sur un crime, qu'elle ne peut tolérer que l'on nomme, et moins encore l'affronter. Le génocide arménien est ce cœur révélateur, que la Turquie entend palpiter sous son plancher. Dans la quête arménienne de justice, nous rendons peut-être aux Turcs un service plus grand que celui qu'ils nous rendirent jamais : nous les guérirons de leur maladie.

L'intellectuel turc Taner Akçam - un homme d'un rare courage en ce monde - a écrit : "Je définirais l'amnésie comme une maladie sociale en Turquie [...] Je veux dire par là que la 'volonté d'oublier l'histoire' est en lien direct avec le génocide des Arméniens." L'incapacité à le faire "représente un traumatisme social aux dimensions majeures" et la Turquie ne prendra jamais sa place parmi les nations démocratiques du monde, tant que le génocide ne sera pas commémoré. Il écrit : "Il nous incombe de 'commémorer' une réalité qui a été traitée dans notre histoire comme un non-événement, qui a été tout simplement niée, de 'la recouvrer dans notre conscience,' et de lui assigner la signification qui convient. Mais quelle forme peut prendre ou prendra cette mémoire recouvrée ? [...] Un premier pas ne sera fait que lorsqu'on découvrira ce que signifie appartenir au groupe perpétrateur et assumer une responsabilité collective." (10) Toutefois, "[la] république de Turquie est d'avis que toute cette imagerie sinistre peut être soudainement effacée et que les Turcs peuvent donc être délivrés d'un cauchemar, d'une maladie extrêmement dangereuse, mortelle." (11)                   

Ainsi, dans le cas de la Turquie, la capacité d'oubli, dont parle Nietzsche comme d'une vertu propre à une "morale de la maîtrise," est une maladie grave. Pourquoi ? Parce que, selon moi, il est des choses trop atroces, trop traumatisantes, pour être oubliées. Certains crimes sont si affreux que ni la victime, ni le perpétrateur, ne peut les oublier, en particulier si le crime reste impuni. Théoriquement, la grande capacité apparente d'oubli de la Turquie devrait l'affranchir de tout sentiment de culpabilité. Or tel n'est pas le cas. Car la Turquie n'a pas la capacité d'oublier, comme l'écrit Akçam, une telle "incapacité à se souvenir." Ce pourrait être là l'événement le plus remarquable de tout le processus génocidaire. Les Arméniens ont subi d'incommensurables pertes matérielles et d'indéniables blessures psychologiques. Il serait erroné, néanmoins, de supposer que la Turquie ne souffre pas, elle aussi, selon des modalités que nous ne réalisons pas véritablement. Ce qui ne veut pas dire que nous devrions avoir pitié du perpétrateur de ce crime. Loin de là. Talaat Pacha avait peut-être raison, lorsqu'il déclara à l'ambassadeur Morgenthau : "Aucun Arménien ne peut être notre ami, après ce que nous leur avons fait." Mais nous pouvons aider la Turquie en l'amenant à se souvenir. Ce faisant, nous pourrions aussi nous libérer du fardeau de l'histoire - si l'histoire nous est un fardeau.

Dans Ulysse, de James Joyce, Stephen Dedalus fait cette confidence célèbre : "L'histoire est un cauchemar dont j'essaie de me réveiller," ajoutant à son intention : "Et si ce cauchemar vous frappait en traître ?" (12) Il a fallu quasiment un demi-siècle à l'Arménie pour se réveiller du cauchemar du génocide, ce que n'a jamais fait la Turquie; et, peut-être, ce cauchemar va-t-il nous frapper en traître. Il se peut que la Turquie ne reconnaisse jamais officiellement ce que de nombreux Turcs savent être vrai, mais, chaque fois que le problème est soulevé en Turquie, son peuple s'éveillera un peu plus à ce qui est enseveli dans son subconscient. "Pourquoi le monde continue-t-il d'affirmer que nous avons fait cette chose horrible ?" Finalement, ils comprendront d'eux-mêmes, en dépit du négationnisme de leur gouvernement. Mais cela nécessitera peut-être un temps très long.      
         
En Turquie, avec l'avènement d'Atatürk, naquit une culture fondée entièrement sur l'autoglorification nationaliste. Qui ne laisse naturellement aucune place à la reconnaissance des crimes commis contre les Arméniens. Pire, elle a conduit à un déni actif, qui semble être de plus en plus sophistiqué, au fil des ans. Malheureusement, dans certains milieux arméniens, là aussi, la propagande nationaliste menace d'étouffer toute réflexion et tout débat sérieux.

C'est précisément la comédie répugnante du déni de la Turquie, qui révèle la maladie au cœur de cette nation. (Je reste sceptique quant aux notions telles que "maladie nationale" ou "mémoire nationale," mais il semble qu'elles s'appliquent ici.) Nietzsche déclare qu'il ne peut y avoir d'instant présent sans capacité d'oubli. Et il est possible que la Turquie soit davantage dans le présent que l'Arménie. Mais quelle sorte de présent ? Un présent bâti sur un mensonge ? Un présent formulé à partir du déni ? Un présent malade ? Si la Turquie était un patient allant consulter un psychiatre, il ne faudrait pas cinq minutes au médecin pour lire, à travers des dénis surdéterminés, une surcompensation massive, de pitoyables tentatives pour oublier ce qui ne peut être oublié. "Il n'y a pas eu de génocide; s'il y en a eu un, les Arméniens l'ont mérité, car ils ont été déloyaux; en fait, le véritable génocide a été perpétré contre nous par les Arméniens; et ainsi de suite." Est-ce pire d'être paralysé par une mémoire intègre ou par une capacité mensongère d'oubli ?

Je dis, paix à Nietzsche, qu'il vaut mieux se souvenir qu'oublier. Mais pas seulement se souvenir. Le 25 avril 2000, j'ai entendu Vahakn Dadrian évoquer l'importance de ne pas laisser les commémorations du génocide s'enliser dans une sorte de routine - à raison, ô combien ! Ce n'est pas seulement la mémoire qui importe, mais le fait de donner du sens à la mémoire. Si l'excès de mémoire, comme l'excès de capacité d'oubli, sont des maladies de la psyché, je voudrais rappeler qu'il est bien plus noble d'être celui qui porte la mémoire.

Comment, alors, se souvenir comme il convient ? "Pour servir l'histoire uniquement dans la mesure où l'histoire sert la vie ?" Profonde question. Y répondre est, peut-être, la mission des Arméniens du siècle prochain, et peut-être aussi celle des Turcs.

Références

1. Friedrich Nietzsche, Untimely Meditations, R. J. Hollingdale, trad. (London: Cambridge University Press, 1983), p. 59, 60, 62, 63, 67.
2. Friedrich Nietzsche, On the Genealogy of Morals, Walter Kaufman and R. J. Hollingdale, trad. (New York: Vintage Books, 1967), p. 39, 57-58.
3. On the Genealogy of Morals, p. 37.
4. Friedrich Nietzsche, Human, All Too Human, R. J. Hollingdale, trad. (London: Cambridge University Press, 1986), p. 175.
5. On the Genealogy of Morals, p. 53.      
6. Cité in Walter Kaufmann, Nietzsche: Philosopher, Psychologist, Antichrist, 3rd ed. (New York: Vintage Books, 1968), p. 45.
7. On the Genealogy of Morals, p. 38-39.
8. Human, All Too Human, p. 175.
9. Richard G. Hovannisian, ed., Remembrance and Denial : The Case of the Armenian Genocide, Detroit (MI) : Wayne State University Press, 1999
10. Taner Akçam, "The Genocide of the Armenians and the Silence of the Turks," in Studies in Contemporary Genocide, Levon Chorbajian and George Shirinian, eds. (New York: St. Martin's Press, 1998), p. 136-137, 125-26.
11. Ibid., p. 137.
12. James Joyce, Ulysses: A Critical and Synoptic Edition, Vol. I, Hans Walter Gabler, ed. (New York: Garland Publishing, 1986), p. 69.

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Traduction : © Georges Festa - 07.2014