lundi 7 juillet 2014

Marc A. Mamigonian : Milieu intellectuel, industrie du doute et négation du génocide / Scholarship, Manufacturing Doubt and Genocide Denial



© Oxford University Press, 2005


Milieu intellectuel, industrie du doute et négation du génocide (1)
par Marc A. Mamigonian


"Le doute est notre marque de fabrique, car il est le meilleur moyen de lutter contre le 'corpus de réalité' qui existe dans l'esprit du grand public. C'est aussi le moyen d'établir une controverse..."
Mémorandum de l'entreprise Brown and Williamson Tobacco Company (1969) (2)

La négation du génocide arménien a débuté parallèlement à la mise en œuvre du génocide arménien. Tandis que la population arménienne ottomane était massacrée et déportée, les dirigeants ottomans ont élaboré un discours qui, périodiquement revu et affiné, reste en place aujourd'hui : les Arméniens ont été déloyaux et rebelles, constituant une menace pour la sécurité et l'effort de guerre; il était donc nécessaire de les déplacer à titre temporaire; et des mesures devaient être prises pour les protéger et sauvegarder leurs biens et avoirs.

Chaque élément de ce discours, et chaque mesure prise pour lui donner corps, est une fabrication. L'important, néanmoins, est que chaque élément puisse être élaboré pour paraître véridique. Ces fabrications en vinrent à être reçues comme une vérité en Turquie, lorsque Mustafa Kemal, le fondateur de la nouvelle république de Turquie, institutionnalisa le discours officiel sur les Arméniens, qui avait déjà été préparé par les dirigeants du Comité Union et Progrès (CUP), lesquels avaient planifié et appliqué le génocide (3).

Tout cela fut bel et bon pour la Turquie, mais c'est une chose de fabriquer une histoire factice pour la consommation de son propre peuple, et c'en est une toute autre de l'exporter vers des marchés étrangers, tels que les Etats-Unis, où le génocide a été largement couvert dans la presse et l'opinion publique, incitée à aider les survivants (4). 

Aujourd'hui, près d'un siècle plus tard, il existe un vaste corpus, sans cesse croissant, de recherches et de documentation sur le génocide arménien, qui fait de plus en plus appel à des sources d'archives turco-ottomanes jusque là inaccessibles. Même en Turquie, un nombre grandissant de gens mettent en question la version des événements, imposée par le gouvernement. Un observateur serait pardonnable, s'il supposait que la négation du génocide arménien soit quasiment inexistante, au point où nous en sommes.

Or la négation du génocide arménien s'insinue dans le monde intellectuel et le discours dominant. Dans un précédent article (5), j'ai exploré "de quelle manière la négation du génocide a évolué vers un modèle plus efficace, lequel vise à s'établir comme légitime "autre version de l'histoire." Je me propose ici d'approfondir et d'étudier les racines potentielles de certaines des stratégies modernes, utilisées par l'Etat turc et ceux qui contribuent à ses efforts pour "fabriquer le doute" sur le génocide arménien. Ce qui appelle à une étude des tentatives, sur plus de cinquante ans, de l'industrie de la cigarette pour créer un écran de fumée permanent de controverse sur le lien "prétendu" entre la tabagie et le cancer, l'industrie du tabac fournissant un paradigme à d'autres tentatives à grande échelle, visant à nier des vérités pénibles - dont la négation moderne du génocide arménien.

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Les modalités par lesquelles les Arméno-Américains commencèrent à soulever la question de la reconnaissance et de la justice pour le génocide arménien, en particulier après 1965 et avec une intensité croissante dans les années 1970, composent une histoire complexe (6). En résumé, une génération d'intellectuels et de militants entreprit d'éduquer le grand public américain sur le crime perpétré des décennies auparavant, et d'œuvrer à une reconnaissance et finalement la justice.

A la fin des années 1970 et au début des années 1980, la Turquie était sur la défensive dans cette guerre de relations publiques aux Etats-Unis (7). Même si la Turquie s'était, des années durant, appuyée sur un lien d'Etat à Etat avec les Etats-Unis, exhortant le Département d'Etat américain à représenter ses intérêts (8), au nom de la préservation de bonnes relations avec un important partenaire commercial et un allié militaire de l'après-Seconde Guerre mondiale, ce n'était plus suffisant dans le domaine public. Pour la Turquie, la solution était d'essayer de gagner cette guerre de relations publiques (9). Ce qui exigeait d'élargir sa gamme de réponses au problème.

La vigueur renouvelée et le relatif succès du militantisme arméno-américain, après 1965, a certainement pris la Turquie par surprise. Durant cette période, il faut attendre 1975 pour que des rapports du Federal Foreign Agents Registration Act [Loi d'enregistrement des agents des gouvernements étrangers au plan fédéral] signalent la Turquie recrutant des entreprises de relations publiques avec des objectifs autres que la promotion des voyages et du tourisme (10). En 1975, la Turquie commence à travailler avec Manning, Selvage, & Lee, Inc., "une entreprise de relations publiques [qui] diffuse du matériel au nom du gouvernement de la Turquie, dans le but d'influencer 'l'attitude de l'opinion et du Congrès à l'égard de la Turquie.'" Au cours des années suivantes, d'autres entreprises s'ajouteront : Edelman International Inc., Doremus, et surtout, Gray & Co. (11) et Hill & Knowlton.

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En établissant des relations avec Hill & Knowlton, la Turquie se liait avec l'une des firmes les plus importantes et influentes au monde, ayant une expérience notable dans le type de recadrage discursif, que la Turquie recherchait. C'est Hill & Knowlton qui, dans les années 1950, conçut une stratégie en terme de relations publiques pour l'industrie du tabac, lorsque celle-ci fit face aux preuves scientifiques croissantes du lien direct entre tabagie et cancer du poumon (12). Des articles parurent dans des revues scientifiques et des ouvrages de vulgarisation, très lus, répandaient cette information au sein d'un lectorat plus large. L'industrie connut un cauchemar en terme de relations publiques et une chute des ventes (13).

Le 15 décembre 1953, les dirigeants des principaux fabricants de tabac tinrent un sommet sans précédent pour savoir comment gérer cette évolution, qui menaçait leur lucratif commerce. Dans l'assistance figurait John Hill & Knowlton, qui formula un programme devant permettre à cette industrie de gagner du temps, quelques dizaines d'années, et de formater le débat autour d'une "controverse" fabriquée exprès, plutôt que d'un consensus scientifique émergent. Selon les termes de l'essayiste et cancérologue Devra Davis, ce plan :

"peut être résumé très simplement : créer le doute. Se préparer à acheter la meilleure expertise disponible pour souligner le fait que des recherches supplémentaires sont nécessaires, avant de tirer des conclusions. [L'industrie du tabac] doit réunir ses propres experts pour amplifier l'apparence d'un débat scientifique, bien après que la science soit en réalité sans équivoque. L'innovation géniale de John Hill reste une référence pour ceux qui combattent les conclusions de la science, aujourd'hui encore." (14)

Une des recommandations immédiates de Hill fut "une déclaration publique par des fabricants de cigarettes," susceptible de "clarifier le problème et rassurer l'opinion sur le fait que : a) l'intérêt premier de l'industrie est la santé publique; b) aucune preuve n'étaie les allégations liant tabagie et cancer du poumon; et c) l'industrie lance un plan conjoint pour traiter cette situation." (15)

Moins d'un mois après cette rencontre, un encart publicitaire parut dans le New York Times et plus de 400 autres journaux, au-dessus des noms des présidents des principaux fabricants de cigarettes et producteurs de tabac, intitulé, sans ironie apparente, "Déclaration sincère aux fumeurs de cigarette." Admettant que de récents rapports "ont donné une grande publicité à une théorie selon laquelle fumer la cigarette est, d'une certaine manière, lié au cancer du poumon chez les êtres humains," l'exposé prévient que ces découvertes récentes "ne sont pas considérées comme concluantes dans le domaine de la recherche sur le cancer" et que "d'éminents médecins et chercheurs ont publiquement contesté la prétendue signification de ces expériences." Enfin, ils annonçaient la création du Tobacco Industry Research Committee (Comité de Recherche de l'Industrie du Tabac - TIRC) (16), dirigé par "un scientifique à l'intégrité irréprochable et de réputation nationale" et sous l'égide d'"un Comité consultatif [Advisory Board] de scientifiques n'ayant pas d'intérêts dans l'industrie de la cigarette." (17)

Historien des sciences, Robert N. Proctor note que le TIRC, rebaptisé ensuite Conseil pour la Recherche sur le Tabac [Council for Tobacco Research], durant des années, "fut le principal soutien au monde de (ce qui semblait être) la recherche sur le tabac et la santé." (18) Or, "l'objectif était, en réalité, de rechercher de manière à ne pas trouver, puis d'affirmer qu'en dépit des nombreux millions dépensés sur la question 'tabagie et santé,' aucune preuve de nuisance n'avait jamais été découverte." (19)

Grâce à une combinaison de son influence en tant qu'industrie américaine de poids et de la crédibilité, par association, suscitée par le financement de recherches dans des institutions d'enseignement supérieur, "l'industrie parvint à bloquer des séances au Congrès, dénaturer une prise de conscience dans l'opinion, et à différer ou affaiblir toute législation visant à régler la tabagie... Les charlatans du tabac eurent voix au chapitre devant le Congrès des Etats-Unis, parvenant même souvent à s'insinuer dans des publications approuvées par des collègues." (20)

En 1972, un mémorandum de Fred Panzer, vice-président des relations publiques de l'Institut du Tabac, géré par l'industrie, fit l'éloge d'une stratégie, vieille de près de 20 ans, visant à "créer le doute sur la responsabilité sanitaire, tout en ne la niant pas," mais rappela que cet engagement "sur une position médiane, mal définie, s'exprimant par des variations sur le thème 'l'argument n'est pas prouvé,' fut "toujours une stratégie d'attente.'" (21)

"Fabriquer le doute" a pu n'être qu'une "stratégie d'attente," mais elle a fonctionné durant plus d'un demi-siècle. Finalement, elle n'a pu empêcher la percée de coûteuses actions en justice, qui ont abouti, notamment, au Tobacco Master Settlement Agreement [Accord-cadre de règlement avec l'industrie du tabac] de 1998 (22) et à un arrêt de 2006, qui "déclara 11 des grandes compagnies américaines de tabac et leurs entités associées coupables de près de 150 chefs d'accusation de fraude par courriel et électronique, obéissant à un 'modèle d'activité de racket,' avec pour 'intention spécifique de frauder,' au titre du Racketeer Influence Corrupt Organizations (RICO) Act [loi sur les organisations influencées par le racket et la corruption] (23). Dans le cadre de l'accord-cadre de 1998, le Tobacco Institute et le Council for Tobacco Research furent fermés.

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L'Etat turc n'apprit pas le déni grâce à l'industrie américaine du tabac ou aux entreprises américaines de relations publiques. Mais, dès le début des années 1980, il connut un moment de crise, analogue à celui de l'industrie du tabac vers 1953-54, et cette situation nouvelle exigeait de nouvelles méthodes de brouillage de la vérité. Certaines de ces nouvelles méthodes étaient déjà bien connues des conseillers en relations publiques de Turquie.

Speros Vryonis a étudié l'impact de la nomination de Şükrü Elekdağ comme ambassadeur de Turquie aux Etats-Unis en 1980, le caractère "multiple" et "organisé" de son action en matière de relations publiques et de propagande, durant son mandat, et en particulier, son inauguration d'"une politique nouvelle dans le vaste champ des universités américaines." (24) Cette poussée en terme de relations publiques fut multiforme (25). Une nécessité immédiate était de devenir plus efficace dans la lutte contre les efforts des Arméno-Américains pour assurer une reconnaissance du génocide par les Etats-Unis, et c'est là où la compétence et les connexions des nouveaux partenaires de la Turquie, en matière de relations publiques et de groupes de pression, se révéleront précieux pour faire échec aux résolutions du Congrès, notamment en 1990, et empêcher tout retour d'un président élu, prononçant publiquement les mots "génocide arménien." (26)

Autre élément, le fait de présenter une image plus séduisante de la Turquie, afin de contrer la réalité du génocide, les violations incessantes des droits de l'homme, l'invasion de Chypre en 1974, la brutalité du coup d'Etat militaire de 1980, et la violente répression visant les Kurdes. Effort majeur sur ce front, l'exposition "L'Age de Soliman le Magnifique", organisée en 1987 à la National Gallery of Art, l'Art Institute de Chicago et au Metropolitan Museum of Art - exposition soutenue par le géant de l'industrie américaine du tabac, Philip Morris, pour un coût de près d'un million de dollars (27).

"Rectifier des erreurs factuelles substantielles sur la Turquie contemporaine et l'histoire turque, contenues dans les manuels de sciences humaines de l'enseignement secondaire [...] [et] dans les encyclopédies de référence" intéresse particulièrement la Turquie (28). De même que les fabricants de tabac considéraient les enfants comme de futurs consommateurs potentiels, la Turquie a compris l'importance d'exposer aux élèves sa version de l'histoire. Une telle entreprise est facilitée, en ayant sous la main des intellectuels occidentaux accrédités, présentant une version de l'histoire favorable au discours officiel de la Turquie.

Un élément clé du plan à long terme de la Turquie est donc de développer, grâce à un petit groupe d'intellectuels américains, une production soulignant dans un sens positif le rôle de la Turquie dans le monde. En finançant et en encourageant de nouvelles recherches, il devient possible de rallier des universitaires, susceptibles de produire un corpus apparemment crédible d'études favorables à la Turquie et, dans certains cas, niant le génocide.

Il se peut que, via son influence croissante dans le monde, l'Etat turc veuille tout simplement se frayer une voie, en affirmant sa volonté. A savoir que son discours soit cru et légitimé. Bobelian écrit qu'"après le conflit de 1990 au Sénat, le courant se retourna contre les déformations de l'histoire par la Turquie. [...] Au fil du temps, de moins en moins d'élus accordèrent leur confiance à la position de la Turquie," (29), même s'ils continuaient à voter pour elle. En 2000, Şükrü Elekdağ observa qu'une résolution du Congrès sur le génocide échoua "surtout du fait que des menaces de guerre planaient sur le Moyen-Orient." (30) En 2007, suite au vote d'une autre résolution par le Comité aux Relations Etrangères de la Chambre des Représentants, le porte-parole d'alors de la Turquie, le diplomate et parlementaire Gunduz Aktan réalisa que même ceux "qui soutiennent la position de la Turquie [...] déclarent haut et fort que les événements de 1915 équivalent à un génocide," et que ce n'est qu'"en raison de l'importance stratégique de la Turquie, de l'intérêt national des Etats-Unis, [qu']ils votent non." Pour Aktan, ce constat est "insupportable." (31) Auparavant, il pouvait suffire simplement de prévaloir, mais plus maintenant. La négation du génocide devait être rendue respectable, attestée et non plus simplement une affaire de vote, sur instruction.

Prenant exemple sur la stratégie de l'industrie du tabac, la Turquie créa sa propre version du Council for Tobacco Research - l'Institute of Turkish Studies (ITS), dirigé par le spécialiste du monde ottoman Heath Lowry - afin de promouvoir la crédibilité intellectuelle de la Turquie. Mis en place en 1982, grâce à une première subvention de 3 millions de dollars du gouvernement turc, l'ITS s'acquit un certain prestige par association, accordant des financements à des chercheurs liés à un grand nombre de collèges et universités américaines de renom.

Vryonis, ainsi que, plus particulièrement, Roger W. Smith, Eric Markusen et Robert J. Lifton (32), ont montré que l'ITS sert lui aussi les intérêts de l'ambassade de Turquie (l'ambassadeur turc est "président d'honneur" de son conseil d'administration); et, comme l'apprendra Donald Quataert, aujourd'hui disparu, rompre avec la ligne officielle de la Turquie n'est pas sans conséquences, lui-même se voyant démis de la présidence de l'ITS, après avoir reconnu le génocide arménien (33).

Tout comme le Tobacco Industry Research Committee (TIRC) et le Council for Tobacco Research, l'ITS finance de nombreux chercheurs et projets totalement légitimes. Or, de même que le TIRC "n'accordait pas une grande attention au tabac et n'avait pas tendance à financer des recherches qui auraient pu ternir les cigarettes" (34), de même, les recherches soutenues par l'ITS ne s'intéressent guère aux Arméniens, et moins encore au génocide arménien (35). C'est à coup sûr ce que Quataert avait en tête, lorsqu'il écrivait (dans la recension qui scella son sort à l'ITS) qu'une "atmosphère pesante d'autocensure" prévaut parmi les chercheurs sur la période ottomane, lesquels "tombent dans le camp soit du silence, soit du déni - qui sont autant de formes de complicité." (36)            

En 2000, Şükrü Elekdağ se plaignit que l'ITS avait "perdu sa fonction et son efficacité," d'où l'on conclut qu'il en concevait le rôle comme quelque chose de plus que le financement de recherches universitaires. A l'opposé, il appela à la création d'un "projet visant à indiquer très clairement que [la Turquie] ne redoutait aucunement d'affronter les réalités de son passé, un projet visant à éclairer les faits historiques dans le sillage de la recherche universitaire." (37)

La version turque de la "Déclaration sincère" des grands fabricants de tabac prit la forme d'un célèbre encart publicitaire, paru en 1985 dans le New York Times et le Washington Post, exhortant le Congrès des Etats-Unis à ne pas voter une résolution reconnaissant le génocide comme tel - avec les noms de 69 intellectuels, qui contestaient la pertinence de l'utilisation du terme "génocide" en référence aux "souffrances des Arméniens," lors de la Première Guerre mondiale.

Cet encart, émanant de l'Assemblée des Associations Turques d'Amérique [Assembly of Turkish American Associations - ATAA), mais cosigné par Heath Lowry (38), affirmait que "le poids des preuves découvertes à ce jour oriente vers une guerre intercommunautaire [...] Mais beaucoup reste à découvrir, avant que les historiens puissent déterminer précisément les responsabilités entre les éléments en guerre et les innocents, et identifier les causes des événements [...]" (39)

Comme Proctor l'écrit à propos des grands fabricants de tabac, des années durant, ces derniers "ont appelé à la nécessité de 'recherches complémentaires,' allant parfois jusqu'à prétendre qu'il était dangereux de conclure prématurément, étant donné que le dossier n'était pas encore clos. Et c'est, bien sûr, ainsi que l'industrie voulait maintenir la 'question' sanitaire : toujours ouverte." (40)

La Turquie a utilisé la "déclaration de 69 intellectuels," tout comme les fabricants de tabac se sont servi de la "Déclaration sincère" et autres documents similaires : "bloquer des séances au Congrès, dénaturer une prise de conscience dans l'opinion, et différer ou affaiblir toute législation." Or cela aussi s'est révélé vain; et Elekdağ de se plaindre que "malheureusement, ce document ne peut être utilisé avec efficacité actuellement. Beaucoup de signataires sont maintenant hésitants ou redoutent de s'afficher et de déclarer leur soutien [...] Excepté Justin McCarthy, aucun d'eux n'est prêt à signer un communiqué similaire aujourd'hui." (41)

Depuis 2000, lorsque Elekdağ exprimait son mécontentement quant à ce que l'on pourrait qualifier de "stratégie d'affirmation," employée jusque là, l'Etat turc et ceux qui le soutiennent ont multiplié leurs efforts (42). Lorsque la création du "Turkish Studies Project" (financé non pas par le gouvernement turc, mais par la Turkish Coalition of America), à l'université de l'Utah, fut annoncée (43), il ne fut guère surprenant que Şükrü Elekdağ figurât dans son conseil d'administration, puisque cette entreprise peut être considérée comme l'aboutissement de sa vision des choses.

Dans des articles à venir, j'examinerai de plus près la rhétorique et les techniques de cette campagne universitaire en cours et en évolution, visant à débiter un "contre-discours sur le génocide," dans le but de créer un voile permanent de doute sur le génocide arménien, et de normaliser et légitimer le discours négationniste de l'Etat turc sur le génocide.

Le doute est donc, aussi, un produit de la Turquie et cette industrie est vrombissante.      

Notes

1. L'A. tient à remercier Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly, Michael Bobelian, Ayda Erbal, Richard Hovannisian, et Roger Smith pour leurs utiles observations, ainsi que Lou Ann Matossian pour ses importantes recherches et contributions.
2. Cité in, inter alia, David Michaels, Doubt Is Their Product : How Industry's Assault on Science Theatens Your Health (New York : Oxford University Press, 2008), p. x. Pour le document original, voir Legacy Tobacco Documents Library sur http://legacy.library.ucsf.edu/tid/nvs40f00.
3. Cf. Taner Akçam, A Shameful Act : The Armenian Genocide and the Question of Turkish Responsability (New York : Metropolitan Books, 2006), p. 184; Fatma Ülgen, "Reading Mustafa Kemal Atatürk on the Armenian Genocide of 1915," Patterns of Prejudice, vol. 44, n° 4 (2010), p. 390, et voir aussi Ülgen, Sabiha Gökçen's 80-Year-Old Secret : Kemalist Nation Formation and the Ottoman Armenians (inédit, thèse de doctorat, Université de Californie, San Diego, 2010), p. 290 et suiv.
4. Voir Richard D. Kloian, The Armenian Genocide : News Accounts from the American Press, 1915-1922, 4ème éd. (Richmond, CA : Heritage Publishing, 2007).
5. "Tlön, Turkey, and the Armenian Genocide," Armenian Weekly, April 2012 [trad. française G. Festa, parue in http://armeniantrends.blogspot.fr/2014/06/marc-mamigonian-tlon-la-turquie-et-le.html - NdT].
6. Voir Michael Bobelian, Children of Armenia : A Forgotten Genocide and the Century-Long Struggle for Justice (New York : Simon & Schuster, 2009), pour une étude approfondie.
7. Par exemple, des résolutions du Congrès ont été votées en 1975 (House Joint Resolution 148), et 1984 (House Joint Resolution 247), et le président Ronald Reagan s'est référé au "génocide des Arméniens" dans une déclaration, le 22 avril 1981.
8. Episode le plus connu, dans les années 1930, lorsque les projets de la MGM de porter à l'écran Les Quarante Jours de Musa Dagh, de Franz Werfel, furent annulés. Voir Edward Minasian, Musa Dagh (Cold River Studio, 2007).
9. Cette idée n'était pas entièrement nouvelle pour la Turquie. Dans les années 1920 et 1930, la Turquie tenta de se façonner une image favorable aux Etats-Unis, grâce, en particulier, aux efforts de l'amiral Mark Bristol et de l'association The American Friends of Turkey. Voir Bobelian, p. 77; Levon Marashlian, The Armenian Question from Sevres to Lausanne (inédit, thèse de doctorat, Université de Californie Los Angeles, 1992); Roger R. Trask, American Response to Turkish Nationalism and Reform 1914-1939 (Minneapolis : University of Minnesota Press, 1971), p. 244.
11. Sur Robert K. Gray and Co., voir Susan Trento, The Power House : Robert Keith Gray and the Selling of Access and Influence in Washington (New York : St. Martin's Press, 1992). Gray fut un membre dirigeant de Hill & Knowlton, du début des années 1960 jusqu'à la création de sa propre firme, Gray & Co., en 1981; et en 1986 Gray & Co. fusionna avec Hill & Knowlton.
12. Voir "The Hill & Knowlton Documents : How the Tobacco Industry Launched Its Disinformation Campaign," a Staff Report, Majority Staff Subcommittee on Health and the Environment, U.S. House of Representatives [Sous-commission à la Santé et à l'Environnement, Chambre des Représentants des Etats-Unis], 26 mai 1991, sur http://legacy.library.ucsf.edu/tid/ehb20d00; Stanton A. Glantz, John Slade, Lisa A. Bero, et Deborah E. Barnes, éd., The Cigarette Papers (Berkeley & Los Angeles : University of California Press, 1998); Naomi Oreskes et Erik Conway, Merchants of Doubt : How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming (New York : Bloomsbury Press, 2005); David Michaels, Doubt is Their Product : How Industry's Assault on Science Threatens Your Health (New York : Oxford University Press, 2008); Robert N. Proctor, Golden Holocaust : Origins of the Cigarette Catastrophe and the Case for Abolition (Berkeley & Los Angeles : University of California Press, 2012), etc.
13. Proctor, p. 222.
14. Devra Davis, The Secret History of the War on Cancer (New York : Basic Books, 2007), p. 150-151.
16. Hill propose lui-même que le mot "recherche" figure dans le nom, probablement pour conforter une apparence d'objectivité scientifique.
17. Pour l'intégralité de cette "Déclaration sincère," voir www.tobacco.neu.edu/litigation/cases/supportdocs/frank_ad.html.
18. Proctor, p. 260.
19. Ibid., p. 261.
20. Ibid., p. 278-279.
23. Ronald Goodbread, "RICO Convictions of Major Tobacco Companies Affirmed," in The Daily Washington Law Reporter, 12 mai 2011; voir www.dwlr/blog/2011-05-12/rico-convictions-major-tobacco-companies-affirmed.
24. Speros Vryonis, Jr., The Turkish State and History : Clio Meets the Grey Wolf, 2de éd. (Thessalonique : Institute for Balkan Studies, 1993), p. 86.
25. Voir Vryonis, p. 115-116.
26. Voir Bobelian, en part. le chapitre "Legislating History."
27. Ibid., p. 87, et voir le catalogue de l'exposition The Age of Sultan Süleyman the Magnificent (National Gallery of Art, Washington, et Harry N. Adams, Inc., New York, 1987). Philip Morris International est membre de l'American Turkish Council et aurait fait pression contre une résolution de reconnaissance du génocide par le Congrès en 2007; voir Kate Ackley, "Companies Line Up With Turkey : Many Fear Impact of Resolution on 1915 Killing of Armenians," Roll Call, 28 mars 2007.
28. Vryonis, p. 116.
29. Bobelian, p. 206.
30. Turkish Daily News, 24 oct. 2000.
31. Cité in "Turkish MPs : Bush Administration Must Take Goodwill Gesture to Compensate for US House Committee Vote,"
32. "Professional Ethics and Denial of the Armenian Genocide," in Richard G. Hovannisian, éd., Remembrance and Denial : The Case of the Armenian Genocide (Detroit : Wayne State University Press, 1999).              
33. Voir Lou Ann Matossian, "Institute of Turkish Studies Chair was Ousted for Acknowledging Genocide," Armenian Reporter, 31 mai 2008.
34. Proctor, p. 260.
35. Une recension des subventions accordées par l'ITS sur son site internet, qui va de 1993 à aujourd'hui [2013], le confirme.
36. Donald Quataert, "The Massacres of Ottoman Armenians and the Writing of Ottoman History," Journal of Interdisciplinary History, vol. 37, n° 2 (Autumn 2006), p. 249, 258.
37. Turkish Daily News, 24 oct. 2000.
38. Vryonis, p. 110-111.
39. Pour une information plus approfondie, nous conseillons les longues études de Vryonis sur cet encart publicitaire dans The Turkish State and History [cf. supra note 24] et "U.S. Academicians and Lobbying : Turkey Uses Advertisement as a Political Tool" (Journal of the Armenian Assembly of America, vol. 14, n° 1 [Spring 1987].
40. Proctor, p. 262-263.
41. Turkish Daily News, 24 oct. 2000.
42. A ce jour, l'étude la plus détaillée est celle de Jennifer Dixon, "Defending the Nation ? Maintaining Turkey's Narrative of the Armenian Genocide," South European Society and Politics, vol. 15, n° 3, septembre 2010, p. 467-485.
43. Voir http://unews.utah.edu/old/p/031009-1.html. L'intitulé officiel du projet est "The Origins of Modern Ethnic Cleansing : The Collapse of the Ottoman Empire and the Emergence of Nation States in the Balkans and Caucasus" [Les origines de l'épuration ethnique moderne : l'effondrement de l'empire ottoman et l'émergence d'Etats-nations dans les Balkans et le Caucase].


[En charge du secteur universitaire à la National Association for Armenian Studies and Research (NAASR), Marc A. Mamigonian a publié deux ouvrages - Rethinking Armenian Studies: Past, Present, and Future (Journal of Armenian Studies, vol. VII, n° 2, 2003) et The Armenians of New England (Armenian Heritage Press, 2004), ainsi que plusieurs études, comme auteur ou coauteur, sur les écrits de James Joyce.]

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Traduction : © Georges Festa - 07.2014