jeudi 3 juillet 2014

Mkhitar Goch (1130-1213) : un modèle d'existence multiculturelle / Mkhitar Gosh Serves as Model of 'Multi-Cultural Living'



© Ashod Press (New York), 1987 (trad. Robert Bedrosian)


Mkhitar Goch : un modèle d'existence multiculturelle
par Florence Avakian


NEW YORK - Moine arménien à l'époque médiévale, Mkhitar Goch pourrait difficilement être qualifié d'homme du 21ème siècle globalisé. Or, à bien des égards, il apparaît comme un modèle en termes de mentalité et de style de vie, qui n'ont surgi que récemment.

Comment cet homme du 12ème siècle est-il devenu un exemple unique d'existence "multiculturelle" ? Et quels enseignements pouvons-nous tirer de ses expériences ? Questions provocantes auxquelles a répondu le professeur Roberta Ervine, mercredi 4 juin dernier, lors d'une fascinante conférence multimédia sur Mkhitar Goch, intitulée "Comment être Arménien dans un monde multiculturel ?"

Cette conférence était la dernière du printemps 2014, parrainé par le Centre d'Information Krikor et Clara Zohrab, du diocèse de l'Eglise Arménienne d'Amérique (Orientale), organisé au Centre diocésain à New York. Ce cycle était organisé par le directeur du Centre Zohrab, le Très Révérend Daniel Findikyan, qui a annoncé qu'à l'automne, le Centre Zohrab proposera des conférences toutes les trois semaines.

Docteur en études arméniennes de l'université Columbia, Roberta Ervine est spécialiste de l'Arménie médiévale. Elle a enseigné plusieurs années à l'école arménienne Tarmantchatz, du Patriarcat arménien de Jérusalem, et est actuellement chargée de cours au Séminaire arménien de Saint-Nersès (New York).

R. Ervine débuta son exposé en observant que Mkhitar Goch naquit vers 1130 après J.-C., à Gandzak, situé au nord-est de l'Arménie, une des deux régions gouvernées alors par une dynastie musulmane. Or, à cette époque, il n'y avait pas de "royaume d'Arménie," à savoir, une entité politique dotée de frontières. Il existait des "régions sous le contrôle de clans, dont les forces dépendaient de leur puissance et de leur aptitude à interagir avec d'autres acteurs locaux."

Mkhitar Goch savait vivre dans un paysage culturel en mutation. Il grandit dans un "patchwork de chrétiens [Géorgiens et Arméniens], de musulmans et probablement de Juifs, vivant côte à côte, dans toutes les combinaisons possibles de pouvoir et de relations," souligna l'intervenante.

Durant son enfance, Goch assista aussi à certaines conséquences d'un "désaccord interculturel," rappela-t-elle, dont le tremblement de terre de 1139 dans sa ville natale de Gandzak, où des milliers d'habitations disparurent dans une faille gigantesque, les survivants traumatisés faisant ensuite l'objet de pillages et d'esclavage par les armées musulmane et chrétienne géorgienne.

Une éducation intra-culturelle

A l'époque de Mkhitar, les moines arméniens se considéraient comme les gardiens spirituels et physiques de la patrie arménienne, "constituant une sorte de "bouclier d'énergie" et maintenant la religion arménienne en terre d'Arménie." Dont témoignent deux des "monastères les plus révérés et influents au plan intellectuel : Haghpat et Sanahin, préservés des influences étrangères."

Pour protéger leur région, ces moines arméniens au nord-est "cultivèrent une approche conservatrice, introvertie, du christianisme arménien." Résistant à la coutume, adoptée par les Arméniens de Cilicie, de passer des compromis et de coexister avec les catholiques romains et les Byzantins. Un fossé se creusa ainsi entre les Arméniens de la mère patrie et ceux de Cilicie, souligna R. Ervine.

Elève et compagnon de voyage du grand vartabed [archimandrite] Yovhannès Vanakan Tavouchetsi, durant dix années, Mkhitar prit conscience de la diversité de sa terre natale. Bien qu'élevé à la dignité de vartabed aux alentours de la trentaine, Mkhitar se rendit dans les Sev Ler [Montagnes noires] de Cilicie, qui abritaient des monastères syriaques, grecs, catholiques romains et arméniens, afin de découvrir l'autre versant des études arméniennes.

"C'était là le bastion d'un périlleux compromis," nota R. Ervine.

Conservateur et cosmopolite

Mettant de côté sa qualité de vartabed, Goch repartit de l'avant, désireux de tout apprendre, de quelque point de vue que ce fût. Plus tard, dans sa vie, il qualifiera l'humilité de vertu suprême, parmi toutes celles que nous nommerions "multiculturelles." Des années durant, il suivra à plusieurs reprises l'ensemble du cursus de vartabed, parlant couramment l'arménien occidental et se qualifiant à nouveau pour enseigner la foi arménienne.

"C'était comme avoir deux natures incarnées dans un être unique," fit remarquer la conférencière. Mkhitar Goch fut le "premier à fondre dans une même personne le nord conservateur et le sud cosmopolite."

Finalement, Mkhitar eut l'opportunité de bâtir son propre monastère, connu aujourd'hui sous le nom de Gochavank. Sa première concrétisation fut en bois; puis il fut enrichi et agrandi en pierre, "près d'un adorable lac et d'un village." Ce monastère rassembla ensuite suffisamment de biens productifs pour devenir autosuffisant.

En 1213, âgé de 80 ans, Mkhitar Goch fut enterré dans les hauteurs surplombant ce complexe, "afin que sa présence spirituelle pût surveiller et profiter de son expansion."

Durant sa vie remarquable et exemplaire, Mkhitar Goch fut très demandé comme enseignant, guide spirituel, conseiller auprès des dirigeants séculiers, et médiateur lors de litiges entre princes locaux et religieux.

En résumé, R. Ervine souligna que trois principes de Goch, présidant à une "existence multiculturelle," ont traversé les générations jusqu'à aujourd'hui.

Premièrement, expliqua-t-elle, Mkhitar inculqua cette idée que, pour bien vivre l'interculturalité, il convient de bien vivre l'intraculturalité. "Plus vous vivez en harmonie avec ceux qui sont comme vous, plus vous aurez de talents pour vivre avec les gens qui ne sont pas comme vous," pour reprendre ses mots. "Sachez qui vous êtes, et réalisez que parfois vous pouvez vous tromper."

Deuxièmement, "réalisez que la diversité est divine. Elle fait partie du plan divin, selon lequel chacun est différent. Dieu n'a pas voulu que nous recherchions l'uniformité, mais l'harmonie. L'unité peut être hors de portée, mais l'harmonie ne l'est jamais."  

Et troisièmement, Ervine reprit ce conseil de Mkhitar Goch : "Vivez la vie du Christ parmi vos voisins, quels qu'ils soient."          

En conclusion, Ervine répéta que le message de Goch est qu'"il y a place dans le royaume des cieux pour nous tous, pour exister, bâtir et profiter de toutes les choses que nous avons conscience de posséder, et d'en profiter en tant que personnes que nous avons conscience d'être."

Elle acheva par cette remarque bienvenue : "La volonté de Dieu, Lui qui aime la vie humaine harmonieuse, fait que nous avons besoin les uns des autres."

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Traduction : © Georges Festa - 07.2014