lundi 21 juillet 2014

Paul Violi (1944 - 2011)



© Hanging Loose Press, 2014


"Insouciante compassion, dédain" : derniers poèmes de Paul Violi
par Barry Schwabsky
Hyperallergic (New York), 05.07.2014



La poésie de Paul Violi a rarement été prise au sérieux comme elle devrait l'être. Probablement parce qu'il n'a jamais pris au sérieux l'esprit de sérieux, à l'instar de tant de gens, s'agissant en particulier de poésie. Son érudition ne se pare jamais d'atours universitaires. D'après Charles North et Tony Towle, les éditeurs de The Tame Magpie [La Pie apprivoisée], un recueil posthume de poèmes resté inédit à la mort de Violi en 2011, notre poète hésitait à se voir rattaché (comme eux) à la seconde génération de l'Ecole new-yorkaise : "Pound, par exemple, comptait autant à ses yeux que les modernistes français," soulignent-ils. "De même que Coleridge et Keats." C'est possible. Mais, pour moi, mis à part le modernisme français, l'affiliation à l'Ecole new-yorkaise semble aller de soi; il suffit de prêter allégeance à cette maxime de John Ashbery, selon laquelle "l'art est déjà assez sérieux; inutile de faire en sorte qu'il paraisse plus sérieux encore, en le prenant trop au sérieux," tout en illustrant ce qu'un des personnages de Violi, Guiraut (ou, pour reprendre la graphie de Violi, Giraut) Riquier, le dernier des troubadours, nomme sans ambages "la différence entre les bouffons et les véritables poètes." Au regard du simple-sérieux-suffisant, Violi, un poète authentique, mérite ses galons d'émérite à cette école.       

Si vous n'avez pas encore lu Violi, The Tame Magpie n'est peut-être pas le livre par où commencer, mais il constitue un ajout bienvenu à son œuvre, pour tous ceux qui sont déjà accrochés. Le cœur de l'ouvrage consiste en seize poèmes intitulé "I.D.'s" - une série de monologues énigmatiques (prolongeant une série entamée en 2007 par Violi dans son recueil Overnight) (1), dont chacun demande au lecteur de deviner l'identité de son interlocuteur. Pour ceux d'entre nous qui sèchent, les réponses sont dévoilées par une "clé" à la fin, allant de Néron à Curzio Malaparte, de Fragonard à Ulysses S. Grant (2), sans compter des personnages plus obscurs comme le dessinateur et caricaturiste Joseph Keppler (3) ou le second duc de Montagu (4), célèbre original du 18ème siècle - tous des hommes (Violi est probablement ce qu'on appellerait un poète masculin), excepté une espèce d'oiseau, dont le genre n'est pas précisé, le vautour oricou, qui habite l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient et dont le cri est aussi bourru et excentrique que nombre de personnages de Violi :

If you bother me I will hiss at you,
If you threaten me, I will vomit on you.
Caveat lector: I can with stunning accurary
Spew a good ten feet.

[Si tu m'embêtes je te sifflerai,
Si tu me menaces, je vomirai sur toi.
Caveat lector [Prends garde, lecteur] : je peux avec une précision époustouflante
Dégueuler à plus de trois mètres.]      

Or ces I.D.'s ne sont pas vraiment ces "monologues dramatiques," évoqués par North et Towle, car les interlocuteurs ont plus l'air de figurants de spectacle que de personnages de théâtre. Selon moi, Violi livre un autoportrait secret dans le second de ces I.D.'s, dont le sujet apparent est Démocrite - non, non, pas Démosthène, l'orateur qui surmonta ses difficultés d'élocution en roulant des cailloux dans sa bouche, tout en parlant, mais Démocrite, le philosophe présocratique, lequel pensait, dans la version de Violi, que "Rien n'existe sauf les atomes et le vide; / Tout le reste est rumeur et hypothèse./ (La poésie est vaine.)" Contrairement à presque tous les penseurs avant ou après lui, Démocrite voyait dans la gaieté le bien éthique le plus élevé. Or son rire inquiétait le peuple - était-il bienveillant ou cruel, reflétait-il la satisfaction ou la raillerie ? Comme l'imagine Violi, le philosophe réfléchit aux soupçons qu'il suscite et s'interroge :   

Couldn't they hear it all together, a chorus of one ?
Kindly mirth, empathy, reckless sympathy, scorn,
All in the same raw ardent voice,
Cockerel or rooster - young or ancient,
Ancient and eager in the dawn.

[Ne l'entendent-ils pas tous, en chœur ?
Rire amène, empathie, insouciante compassion, dédain,
D'une même voix d'écorché, fervente,
Coquelet ou coq - jeune ou vieux,
Vieux et impatient au petit matin.

Difficile de ne pas entendre cette voix d'écorché, fervente, où se mêlent compassion et dédain, comme l'était celle de Violi. Contrairement à Pound, Violi ne raffine pas ses écrits. L'habile artisan qu'il est maintient son langage aussi simple que possible au plan déclaratif, muguetant même parfois avec une platitude prosaïque. J'imagine que son amertume, à l'idée de ces poètes bichonnant et soignant leurs vers, se reflète dans cette envolée sur un de ses semblables au franc-parler, lequel nourrit néanmoins un penchant bien supérieur pour l'enjambement :

So much depends
On
The white chickens
Martha Stewart
Fluffs
And
Blow-dries
Before
Letting them
Free range
On her front lawn

[Tant de choses dépendent
De
Ces poulets blancs
Que Martha Stewart
Ebouriffe
Et
Sèche
Avant
De les laisser
S'égayer
Sur sa pelouse] (5)

Dans ses autres poèmes - ici et antérieurs - le vers de Violi obéit habituellement à une unité syntaxique et une chute, assez souvent. La maîtrise de Violi réside dans sa capacité à aller chercher toutes sortes de sous-entendus inattendus dans ces unités carrées. Mon préféré parmi ses poèmes ou, du moins, l'idée que je me fais de l'enchâssement parfait de sa poésie, reste ce poème antérieur, que j'ai publié dans une petite revue, qui fut une folie de jeunesse, une demande de rançon en forme de haïku :

Don't look at my face.
No change, just large bills.
One wrong move will be your last.

Ne me regarde pas.
Change pas, que des gros billets.
Un faux mouvement et tu y passes.

Pour moi, les implications existentielles de ces trois petits vers sont infinies, comme ces cercles que j'imagine se soulever autour d'une éclaboussure, dans le vieil étang où se jette la grenouille de Bashō (6). En poésie, Violi était rarement sujet aux faux pas et aux petites modifications de style, qui se font rares chez lui; si bien que l'on éprouve comme un choc à la pensée que les poèmes de The Tame Magpie seront ses derniers.       

NdT

1. Paul Violi, Overnight, Hanging Loose Press, 2007, 77 p. - ISBN-13 :  978-1931236782
2. Ulysses S. Grant (1822-1885), 18ème président des Etats-Unis - http://fr.wikipedia.org/wiki/Ulysses_S._Grant
3. Joseph Ferdinand Keppler (1838-1894) - http://en.wikipedia.org/wiki/Joseph_Ferdinand_Keppler
4. John Montagu, 2ème duc de Montagu (1690-1749) - http://en.wikipedia.org/wiki/John_Montagu,_2nd_Duke_of_Montagu
5. Allusion à Martha Stewart, productrice d'émissions de télévision aux Etats-Unis - http://en.wikipedia.org/wiki/Martha_Stewart
6. Bashō Matsuo, poète japonais du 17ème siècle (1644-1694)

[Barry Schwabsky est critique d'art pour The Nation et coéditeur de recensions à l'étranger pour Artforum. Il a récemment publié deux recueils de poésie : Book Left Open in the Rain (Black Square Editions/The Brooklyn Rail) et 12 Abandoned Poems (Kilmog Press).]
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Traduction : © Georges Festa - 07.2014

site internet : www.paulvioli.com