samedi 5 juillet 2014

Raffi Bedrosyan : Le génocide des Grecs Pontiques / The Genocide of the Pontic Greeks



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Le génocide des Grecs Pontiques
par Raffi Bedrosyan
The Armenian Weekly, 02.07.2014


La destruction des populations non turques/non musulmanes d'Anatolie débuta le 24 avril 1915 par l'arrestation de 250 intellectuels arméniens à Istanbul. En quelques mois, 1,5 million d'Arméniens furent effacés de leur patrie historique, vieille de quatre mille ans, dans ce qui constitue actuellement la Turquie Orientale, ainsi que du nord, du sud, du centre et de l'ouest de la Turquie. Près de 250 000 Assyriens furent eux aussi massacrés au sud-est de la Turquie, durant la même période. Puis, ce fut au tour des Grecs Pontiques d'être éliminés du nord de la Turquie, sur la côte de la mer Noire, par périodes, à partir de 1916. L'épuration ethnique des Grecs Pontiques connut une interruption, lorsque les Ottomans se retrouvèrent du côté des vaincus de la Première Guerre mondiale, mais leur destruction physique reprit sur un mode bien organisé, le 19 mai 1919. Cet article résume la fin tragique de la civilisation des Grecs Pontiques du nord de la Turquie - une série d'événements moins étudiée et documentée que le génocide arménien, mais tout autant niée et dissimulée par l'Etat turc.

Les Grecs Pontiques peuplaient de façon continue la côte méridionale de la mer Noire, au nord de l'Anatolie, depuis l'époque pré-byzantine. L'épuration ethnique des Grecs Pontiques obéit au même modèle que les déportations et les massacres des Arméniens : prétextant des menaces au titre de la sécurité et les soupçonnant d'une collaboration possible avec les Russes, le gouvernement ottoman ordonna, au printemps 1916, que tous les Grecs Pontiques fussent expulsés des villes côtières de la mer Noire, sur une distance de 50 kilomètres. Naturellement, dans le cas des Arméniens, les ordres de déportation ne concernèrent pas seulement la zone de guerre orientale, mais s'appliquèrent à toutes les régions de la Turquie. Les déportations des Grecs Pontiques furent mises en œuvre par l'Organisation Spéciale [Teskilat-i Mahsusa], la même organisation gouvernementale qui perpétra les massacres des Arméniens, commis par des criminels de droit commun, libérés de prison. Les archives montrent que plus lourde était la peine de prison, plus élevé était le rang conféré par le gouvernement à ces criminels pour mener à bien leur œuvre destructrice. Naturellement, les déportations des Grecs passèrent rapidement de l'expulsion au pillage et au massacre. Or, du fait que les Grecs Pontiques avaient été témoins du sort des Arméniens, un an plus tôt, ils organisèrent leur défense et résistèrent aux déportations, en s'emparant des montagnes, partout où ils le pouvaient. Résultat, les déportations et les massacres, lors de cette "première phase des massacres," ne se traduisirent "que" par 150 000 victimes, éliminant un tiers de la population pontique jusqu'à la fin de la guerre.

La "seconde et véritable phase du massacre," qui vit la destruction organisée des Grecs Pontiques, débuta véritablement avec l'arrivée de Mustafa Kemal Ataturk à Samsun, le 19 mai 1919. Il rencontra les responsables bien connus des massacres des Arméniens de la région de la mer Noire, tels que Topal [Le boiteux] Osman et Ipsiz Recep, et s'assura leur collaboration en lançant une campagne de terreur, ayant pour but de vider le nord de la Turquie des Grecs Pontiques. Ces deux meurtriers, des trafiquants à l'origine, s'étaient acquis une certaine notoriété en 1915, raflant hommes, femmes et enfants dans de larges embarcations, les conduisant en haute mer et les jetant par-dessus bord, pour se vanter ensuite que "la pêche des éperlans serait superbe cette année, avec toute cette nourriture pour eux." Comme la population masculine grecque pontique s'était installée dans les montagnes, ces criminels s'en prirent aux femmes et aux enfants grecs, restés dans les villages. Plusieurs méthodes de massacre furent appliquées. Il était habituel de conduire la population de villages entiers dans des grottes toutes proches, d'en combler l'entrée, puis de les brûler vifs ou de les gazer pour les asphyxier. Chaque Grec de sexe masculin attrapé était jeté vivant, par les cheminées, dans les chaudières à charbon des navires à vapeur. Les églises devinrent des incinérateurs, destinés à brûler vifs autant de Grecs qu'il était possible d'y enfermer. L'étendue des tortures et des massacres, que les Grecs endurèrent, choqua la population musulmane locale, qui fit pétition auprès du gouvernement d'Ankara, afin d'éloigner ces criminels de la région. Finalement, Ataturk les rappela à Ankara, où Osman devint son garde du corps. Mais, lorsque celui-ci abattit un membre du Parlement pour avoir critiqué Ataturk, puis menacé ce dernier, il fut exécuté.

Il y eut aussi les prétendus "tribunaux de libération" [İstiklâl Mahkemeleri], mis en place dans les villes de la région de la mer Noire, afin de juger les rebelles grecs. Lesquels tribunaux prenaient des décisions arbitraires, qui aboutissaient invariablement à des condamnations à mort, sans pouvoir être défendu, ni faire appel, tandis que les pendaisons furent mises en place immédiatement. Parmi les victimes de ces tribunaux figurèrent des centaines d'enseignants grecs des écoles américaines et grecques de la région, des dirigeants communautaires, des religieux et, tragiquement, l'ensemble de l'équipe de football du lycée grec de Merzifon, au seul motif que leur équipe s'appelait Pontus Club, ce qui fut apprécié comme une raison suffisante pour les qualifier d'organisation rebelle terroriste. Ataturk nomma ensuite Nurettin Pacha commandant de l'Armée centrale, afin d'éliminer tous les résistants grecs de la région de la mer Noire. Cet homme, connu aussi pour ses penchants sadiques, détruisit des milliers de villages grecs sans défense. Entre autres "exploits," l'arrestation d'un journaliste d'opposition turc, qui avait critiqué Ataturk; Nurettin Pacha ordonna à ses soldats d'écarteler vivant ce journaliste, membre après membre. Il fut aussi à la tête des unités militaires, qui entrèrent dans Izmir (Smyrne), en 1922, où il organisa le lynchage analogue du métropolite grec, avant de lancer le grand incendie, qui détruisit toute la ville.

Entre le 19 mai 1919 et la fin 1922, la population grecque pontique fut décimée à raison de 353 000 victimes dans les villes suivantes :
- Amasya, Giresun, Samsun : 134 078 victimes
- Tokat : 64 582 victimes
- Trabzon : 38 434 victimes
- Niksar (province de Tokat) : 27 216 victimes
- Şebinkarahisar (province de Giresun) : 21 448 victimes
- Maçka (province de Trabzon) : 17 479 victimes    

Une violente campagne visa à islamiser les Grecs; un certain nombre d'entre eux fut converti à l'islam sous les menaces et la torture, suivies d'une turcisation. Lors du traité de Lausanne en 1924, les quelques Grecs Pontiques restants furent inclus dans les 1 250 000 Grecs anatoliens, "échangés" contre des musulmans en Grèce, vidant ainsi entièrement la région de mer Noire de sa civilisation grecque historique. Tous les noms des villages et villes grecques reçurent des noms turcs nouveaux, la langue turque fut imposée à tous les Grecs convertis, aux Arméniens hamchènes, aux Laz et aux minorités géorgiennes.

Une campagne centenaire de lavage de cerveau, basée sur la politique de l'Etat unique, de la nation unique et de la langue unique, débuta alors. La date du 19 mai 1919, marquant l'arrivée d'Ataturk à Samsun, comme fête nationale, célébrant le Jour de la Jeunesse et des Sports, fut adoptée en 1937, copiant la politique nazie de la race supérieure, afin d'illustrer l'athlétisme et la beauté de la race turque. La portée raciste de cette politique apparaît avec évidence dans cette déclaration du ministre d'alors de la Justice, Mahmut Esat Bozkurt : "Les Turcs sont les maîtres de ce pays. Les populations restantes n'ont qu'un seul droit dans ce pays : être les serviteurs et les esclaves des véritables Turcs !"

Récemment, en 2008, le ministre d'alors de la Défense, Vecdi Gönül, s'est fait l'écho de ces mêmes sentiments racistes en Turquie : "Si les Grecs avaient été autorisés à exister dans les régions de la mer Egée et de la mer Noire, et les Arméniens en Anatolie, aurions-nous un Etat national puissant aujourd'hui ?" Le meurtrier en chef des Grecs Pontiques, Topal [Le Boiteux] Osman, est toujours considéré comme un héros par les Turcs nationalistes. Sa statue a été récemment érigée à Giresun par l'un des dirigeants de l'Etat-profond Ergenekon, le général en retraite Veli Küçük, lui-même responsable de la "disparition mystérieuse" de dizaines de Kurdes et cerveau présumé de l'organisation de l'assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink. Küçük a été arrêté et condamné à la prison à vie, pour avoir comploté le renversement du gouvernement d'Erdoğan, dans le cadre des procès de l'Etat-profond, mais il a été récemment libéré de prison par Erdoğan (suite à la rupture entre Erdoğan et le chef religieux Fethullah Gülen, dont les partisans figuraient dans l'équipe du procureur et des forces de police, qui avaient arrêté Küçük).

Il est maintenant devenu évident que la politique de l'Etat turc, visant à créer un Etat nationaliste unique, avec une religion et une langue uniques, a lamentablement échoué. A l'intérieur de la Turquie, les Kurdes n'ont pu être assimilés, tandis que les petits-enfants des Arméniens et des Grecs Pontiques, cachés et islamisés, commencent à "sortir du placard" pour découvrir leurs racines. En dehors de la Turquie, les Arméniens continuent d'exiger justice et réparation pour le génocide de 1915. Les Assyriens commencent eux aussi à s'organiser dans plusieurs Etats européens pour revendiquer leurs droits. En 1994, le Parlement grec a reconnu le génocide des Grecs Pontiques, lors du 75ème anniversaire des événements de 1919. Il existe maintenant un vaste corpus de connaissances, concernant la réalité des événements génocidaires, qui eurent lieu en Turquie, entre 1915 et 1923, et ne peuvent plus être dissimulés par la politique négationniste de l'Etat turc.


[Ingénieur et pianiste, Raffi Bedrosyan vit à Toronto, au Canada. Durant plusieurs années, les bénéfices de ses concerts et de ses deux CD ont été offerts en don pour la construction d'écoles, de routes et de réseaux de distribution d'eau et de gaz en Arménie et au Karabagh - projets dans lesquels il a aussi participé en tant qu'ingénieur. Bedrosyan s'est impliqué dans l'organisation du projet de reconstruction de l'église Sourp Giragos de Diyarbakir [Tigranakert], et dans la promotion de la signification de ce projet historique à travers le monde, première récupération de bien ecclésiastique arménien en Anatolie, après 1915. En septembre 2012, il a interprété le premier concert de piano arménien dans l'église Sourp Giragos, depuis 1915.]

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Traduction : © Georges Festa - 07.2014
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly