mercredi 16 juillet 2014

Sally O'Neill - Anna Ádám : "Mapping Memories" Un projet artistique à Erevan / Mapping Memories Art Project in Yerevan



 © http://www.annaadam.net/mapping-memories.html
Avec l'aimable autorisation d'Anna Ádám


"Mapping Memories" [Cartographier les mémoires]
Un projet artistique à Erevan

Entretien avec Sally O'Neill et Anna Ádám

MassisPost, 05.07.2014


L'artiste visuelle franco-hongroise Anna Ádám et la danseuse-chorégraphe suédo-américaine Sally O'Neill sont invitées, cet été, par le Laboratoire d'études artistiques et culturelles arméniennes, dirigé par Susanna Gyulamiryan, à conduire un projet d'art visuel et de la scène, intitulé "Mapping Memories" [Cartographier les mémoires]. Durant leur séjour de six semaines à Erevan, elles vont étudier les mutations urbaines de la capitale arménienne, de l'indépendance à 2014, à travers les histoires subjectives, les récits personnels et les anecdotes des habitants. Leur programme d'artistes en résidence se conclura par une exposition au Musée d'Art Moderne d'Erevan, du 1er au 8 août prochain, dans laquelle elles présenteront une carte textile brodée et un ensemble de courts spectacles.    

- Question 1 : Dans "Mapping Memories," vous étudiez les mutations et les évolutions de l'environnement urbain des capitales postcommunistes, de l'indépendance à nos jours. Anna, tu étais très jeune à l'époque soviétique. As-tu des souvenirs précis que tu aimerais partager avec nous ?
- Anna Ádám : Oui, bien sûr ! Un, dont je me rappelle très bien, ça se passe durant un après-midi, dans notre appartement, où je vivais, enfant, à Budapest, en Hongrie. J'avais 6 ou 7 ans. J'étais dans l'entrée, en train d'écouter une conversation entre ma grand-mère et un plombier, qui réparait quelque chose. Je l'entends encore dire à ma grand-mère : "Ils ont déjà décroché l'Etoile." (1) Naturellement, j'ignorais qui l'avait fait et pourquoi. J'étais trop jeune pour savoir qu'une étoile pouvait aussi être un symbole politique et qu'elle pouvait même briller sur des bâtiments. Mais j'adorais cette idée que décrocher des étoiles du ciel - comme je l'avais interprété - soit possible et apparemment banale.
- Sally O'Neill : Plutôt que sur l'époque communiste, en général, dans "Mapping Memories" nous nous intéressons à la période de transition, qui se compose de toute une série de mutations rapides et radicales, ayant eu un impact sur la sphère personnelle et collective. Le point de départ de "Mapping Memories" est le jour de l'indépendance, différent dans chaque pays que nous étudions, et les histoires, récits et anecdotes, que nous recueillons et qui se sont produites après l'époque soviétique, et pas pendant.

- Question 2 : Les quinze capitales des pays de l'ex-URSS, avec les sept Etats satellites soviétiques en Europe, forment vingt-deux capitales à étudier. Projetez-vous de mener le projet "Mapping Memories" dans chacune d'elles ?
-  Sally O'Neill : Pour l'instant, nous nous centrons surtout sur les capitales, dans lesquelles les changements ont été beaucoup plus radicaux que dans les territoires ruraux, à commencer par celles d'Europe (par exemple, Budapest). La raison pour laquelle nous allons en Arménie, cet été, est que nous voulons élargir le territoire géographique de notre recherche. Ce serait l'idéal de visiter l'ensemble des vingt-deux capitales postcommunistes, puis de regrouper les cartes spatio-temporelles constituées dans un unique et subjectif "Atlas de souvenirs." Actuellement, nous n'en sommes qu'au début et nous ferons notre possible pour atteindre cet objectif.

- Question 3 : A quoi ressemble votre processus de travail ? Quelles sont vos méthodes ?
- Anna Ádám : La première partie du projet consiste à recueillir et à inventorier les histoires et les anecdotes des habitants d'Erevan, concernant leur rapport à la ville. Durant les entretiens, nous étudierons comment le paysage a changé, depuis l'indépendance, et en quoi ces mutations urbaines (par exemple, la destruction d'édifices) ont eu un impact sur la population : au plan émotionnel, par exemple. Après quoi, nous "traduirons" ces discours sous une forme visuelle. Le résultat sera une carte textile brodée, qu'au final, nous "activerons" dans le cadre d'une performance.

- Question 4 : Apparemment, les questions de "traduction" et d'"interprétation" sont au cœur de votre travail.
-  Anna Ádám : Tout à fait. Dans "Mapping Memories," figurent trois langages, traduits d'une forme vers une autre. Tout d'abord, nous recueillons et nous recensons des récits, que nous traduisons de l'arménien parlé en anglais écrit. Puis, nous traduisons, transposons et transformons ce langage oral en un langage visuel, qui est finalement traduit dans un langage corporel, chorégraphique. Naturellement, on peut aussi parler d'"interprétation," puisque chaque partie du projet correspond à une subjectivité nouvelle, mais aussi parce qu'il s'agit d'interroger la possibilité d'amener un outil géopolitique, soi-disant objectif, à un niveau subjectif.
- Sally O'Neill : Passer d'un langage à un autre, de l'oral au visuel et du visuel au corporel, correspond à un changement de forme d'expression; à passer d'une discipline à une autre. Ce qui fait que, dans "Mapping Memories," les langages, les disciplines, les sujets, le thème, l'objet et l'interprète, sont tous en mouvement. La carte change aussi de forme après chaque représentation.

- Question 5 : Des langages, des paroles différentes sont récurrentes dans ton œuvre personnelle, Sally. Prenons l'exemple de ton solo : "What do you do ?" (2) Dirais-tu que l'utilisation des sonorités orales est l'un de tes principaux outils chorégraphiques ?
- Sally O'Neill : Je ne la définirais pas comme ça. Elle est récurrente dans beaucoup de choses que je fais, mais ce n'est pas un choix conscient. Même si je suis une danseuse et une chorégraphe contemporaine professionnelle, je n'aime pas me limiter à la danse. Lorsqu'il y a quelque chose, un message, une image, que j'ai envie de partager, j'utilise tous les moyens pour le faire. Ajouter de la voix ou de la théâtralité ajoute une dimension nouvelle. Qui peut, par exemple, clarifier le message, quand j'ai envie que le message soit clair. Et qui peut aussi rendre plus facile le lien, pour le public, que des corps se déplaçant d'une façon abstraite. J'aime quand les danseurs sont humains.

- Question 6 : L'utilisation du textile et de la broderie apparaît aussi dans tes autres projets, Anna. Dans "Re-Play !" (3), tu brodes des photographies anciennes; dans "Les Dévisagées" (4), tu brodes à partir de monotypes. Quel est ton rapport avec le fil et le textile dans le projet "Mapping Memories" ?
- Anna Ádám : Le langage de la broderie et le processus de couture représentent le passage du temps, l'exploration des vestiges archaïques de l'histoire, de la mémoire et de la nostalgie. Dans "Mapping Memories," j'utilise le fil comme de l'encre dans le processus de "traduction" des mots en formes. Par ailleurs, le textile vient en appui à "l'écriture visuelle," il représente une surface de projection - au plan mental et physique -, ainsi qu'un matériau flexible, souple, pour modeler, sculpter des formes in situ, directement sur le mur de l'espace de représentation. Pour "Mapping Memories," on voulait utiliser un matériau, que nous puissions facilement manipuler durant la mise en scène du processus; en changer rapidement la forme et la fonction (par exemple, d'un costume à un support, d'un élément du décor à un partenaire pour la danse). Le textile, combiné à des techniques de couture et de broderie, est pour nous l'idéal.

- Question 7 : Quels projets avez-vous envie d'élaborer pour cette carte, à Erevan, durant votre séjour, et quelles sont vos prochaines destinations ?
- Sally O'Neill : La carte textile et mon spectacle seront présentés au Musée d'Art Moderne d'Erevan, du 1er au 8 août prochain, mais notre ambition est aussi de nous produire à l'étranger. Nous sommes en projet avec une galerie d'art à Budapest et, j'espère, avec des institutions arméniennes à Londres et New York. Quant à notre prochaine destination, après Erevan, nous sommes invitées dans le cadre du programme GlogauAIR à Berlin, à partir d'octobre 2014 (5). Mais les choses importantes d'abord ! Pour l'instant, concentrons-nous sur Erevan !                     

NdT

1. Allusion à la chute du Mur de Berlin en 1989.

Contacts :

Anna Ádam : mail@annaadam.net - www.annaadam.net
Sally O'Neill : sally.m.oneill@hotmail.com - www.sallymoneill.weebly.com

___________

Traduction : © Georges Festa - 07.2014