lundi 21 juillet 2014

Tigran Sarukhanyan : Les témoignages médiatiques d'Armin T. Wegner (1886-1978) sur la Première Guerre mondiale et le génocide arménien / Armin T. Wegner's (1886-1978) WW I Media Testimonies and the Armenian Genocide



Armin Theophil Wegner (1886 - 1978)
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Les témoignages médiatiques d'Armin T. Wegner (1886-1978) sur la Première Guerre mondiale et le génocide arménien
par Tigran Sarukhanyan *


Thou shalt not be a victim. Thou shalt not be a perpetrator.
Above all, thou shalt not be a bystander.
Raul Hilberg, Yehuda Bauer, Elie Wiesel

[Ne sois ni victime, ni perpétrateur.
Surtout, ne sois pas spectateur.]


Dans les études sur le génocide et dans l'étude de la Shoah en particulier, la recherche classe le comportement des gens à l'égard du crime d'Etat ultime - le génocide - en quatre catégories : perpétrateurs, victimes, sauveteurs et spectateurs. A cet égard, la personnalité d'Armin Theophil Wegner (1886-1978) est d'un grand intérêt universitaire. Il fait partie de ces Justes, dont le nom est vénéré en tant que 'victime,' 'héros,' 'sacrifice' par les Arméniens à travers le monde.

Diplômé des universités de Berlin, Breslau et Zürich, écrivain, cosmopolite et libre-penseur, le docteur (en droit) Armin T. Wegner, attaché auprès de l'état-major allemand au sein de la 6ème Armée ottomane, commandée par le général allemand Colmar von der Goltz, marcha vers Bagdad via Alep, assistant, comme beaucoup de ses compatriotes au sein de l'état-major, aux convois de mort et à la liquidation des déportés arméniens, qui s'ensuivit, en 1915 et 1916. Les témoignages oculaires de Wegner s'accélérèrent en octobre 1916, lorsque, après avoir guéri du typhus (troisième infection par une maladie mortelle en un an), le lieutenant en second de la Mission médicale dans l'armée ottomane - Wegner - put obtenir une permission, afin de rentrer de Bagdad à Constantinople. En route vers cette capitale, il put visiter des camps de concentration d'Arméniens (Maden, Abu Herera, Tibini, Rakka, Deir-es-Zor, Ras-ul-Aïn, Maskanah) et, malgré la censure officielle et l'interdiction de photographier, Wegner, comme quelques autres Allemands, réussit et prit le risque d'enregistrer et d'accumuler des preuves photographiques visuelles en détail des atrocités du génocide arménien. La description détaillée de tous les camps de concentration d'Arméniens, qu'il eut la chance de visiter, figure dans son journal de guerre (1). Le jeune auteur ne publia jamais son journal et n'exposa sa collection de photographies du génocide arménien qu'après la fin de la Première Guerre mondiale, en 1919, quand, lors d'une conférence publique organisée par l'association 'Urania' de Berlin, intitulée 'La déportation des Arméniens vers le désert,' il révéla à l'assistance son expérience de témoin oculaire et les atrocités arméniennes (2).

Bien que la collection photographique d'Armin constitue une documentation visuelle valable, fiable et incontestable sur le génocide arménien, il est hautement improbable que l'ensemble de ces photographies ait été pris par Wegner lui-même. A cet égard, le professeur Martin Tamcke, qui a étudié la correspondance de Wegner de 1917 à 1919, conclut que les photographies du génocide arménien, conservées dans les archives de Wegner, n'appartiennent pas toutes à Wegner lui-même (3).

Peu après son retour en Allemagne de l'empire ottoman, et libéré de ses obligations militaires à Breslau, en mai 1917, Wegner rejoignit le Département de la Propagande de la 6ème Armée, en Allemagne (4). Il assuma fièrement la responsabilité qui était la sienne de lutter contre la 'propagande anglaise mensongère' et de prouver que l'Allemagne était la puissance, qui établirait un 'ordre nouveau,' qu'elle était le centre et la création de l'esprit mondial (5).  En pleine année 1918, Armin T. Wegner parvient à quitter Breslau pour Berlin, où il occupera un autre poste envié au ministère allemand des Affaires Etrangères. Wegner rejoignit l''Institut Oriental Allemand' et devint membre du comité éditorial de son organe semi-officiel, Der Neue Orient [L'Orient Nouveau] (6). Périodique lié aussi à une autre institution, gérée par le ministère des Affaires Etrangères de l'empire allemand - la Nachrichtenstelle für den Orient [Agence d'Information pour l'Orient] (7). Dans ses publications sur la guerre et contre la Grande-Bretagne, Wegner connut beaucoup de succès. La meilleure preuve en est, peut-être, que rapidement, outre ses fonctions de correspondant ordinaire et d'essayiste au Der Neue Orient, il fut promu au rang de rédacteur en chef adjoint et coéditeur de ce périodique bimensuel (8).

Les archives de Wegner, conservées aux Deutsches Literaturarchiv [Archives Littéraires Allemandes], à Marbach, manquent de documents sur les raisons et les modalités grâce auxquelles il réussit à accéder à ces nouvelles fonctions au comité éditorial du Der Neue Orient. Or les analyses, la chronologie des événements et les premiers écrits journalistiques de l'auteur  ne laissent aucun doute sur le fait que la série de conférences, organisée par la Deutsch-Türkische Vereinigung [Association Germano-Turque], présentées pour la première fois par Wegner au Hall Mozart de Breslau, le 9 février 1918 (9), puis à Chemnitz (6 mars 1918), Leipzig (13 mars) (10), Barmen (23 février) et à nouveau Leipzig (28 février) (11), a pu jouer un rôle central dans son avancement professionnel. La Deutsch-Türkische Vereinigung [Association Germano-Turque] était l'une des organisations, établie en Allemagne, avec une délégation à Istanbul, visant à promouvoir et diffuser l'alliance germano-turque et l'entente politique entre les deux nations (12). L'influence politique de cette organisation peut être appréciée à partir de la liste de ses membres d'honneur - Talaat Pacha (Grand vizir, Premier ministre turc), Enver Pacha (ministre turc de la Guerre), Djemal Pacha (ministre turc de la Marine), le lieutenant-général turc Zeki Pacha, etc. L'Allemagne était représentée par le secrétaire aux Affaires Etrangères, le docteur von Kühlmann, le feld-maréchal Liman von Sanders, le général-feld-maréchal von Mackensen, et de nombreux autres hauts responsables politiques et militaires de l'Allemagne impériale et post-impériale (13).

La conférence d'Armin T. Wegner en 1918, 'Avec l'état-major du général-feld-maréchal Goltz en Mésopotamie,' se proposa d'honorer la mémoire du général von der Goltz, qui mourut du typhus en 1916 et auprès duquel Wegner fut promu au rang de lieutenant en second, auxiliaire médical de la Sixième Armée turque (14). Le contenu de cette conférence, dont on peut trouver trois versions aux archives d'Armin T. Wegner à Marbach, vise à justifier les objectifs de l'alliance germano-turque dans la guerre et à encourager une propagande anti-anglaise à travers le monde. Sans surprise, Wegner s'intéresse dans ses conférences aux premières défaites militaires de l'armée britannique, commandée par le général Townshend en Mésopotamie. Le récit des actions héroïques et des prouesses militaires des militaires turcs et allemands, dirigés par le général Colmar von der Goltz, est destiné à prouver la supériorité des troupes turques et à anticiper la défaite de leurs rivales anglaises au Moyen- et au Proche-Orient (15). Ces conférences s'accompagnaient de la projection d'une centaine de photographies en provenance du front turc, qui, comme le précisaient les annonces dans la presse, avaient été prises par Wegner en personne, lors de son service dans l'empire ottoman et auprès de Colmar von der Goltz, en particulier (16).

La première conférence publique de Wegner, en l'honneur de von der Goltz et de 'l'alliance germano-turque,' est essentielle pour comprendre les positions de l'auteur sur le génocide arménien en cours. Le texte intitulé "Avec von der Goltz en Mésopotamie" révèle une première approche par Wegner des crimes perpétrés contre les chrétiens arméniens ottomans, dont il fut le témoin oculaire, lors de son service en Turquie, durant la Première Guerre mondiale. En novembre 1915, l'état-major de von der Goltz, y compris Wegner (à cette époque) en tant que médecin ordinaire, quitta Constantinople et partit pour Bagdad, où von der Goltz devait reconstituer les troupes turques démobilisées et désorganisées. Le long itinéraire de l'état-major traversait l'Asie Mineure, qui était déjà emplie de déportés arméniens et de leurs convois de mort (17). A cet égard, la description, que donne Wegner dans sa conférence, des victimes du génocide arménien est d'un grand intérêt. Dans le paragraphe 8 de cette conférence, intitulé "Les portes de la Cilicie à Gülek Bogas," Wegner écrit :

"Les chars à bœufs, les charrettes emplies de provisions et de réfugiés, entravaient notre route. Les chevaux suffoquaient. La population fuyant les zones frontalières [texte originel : les Arméniens], qui avait été expulsée durant la guerre des zones septentrionales [texte originel : zones frontalières], suivait le convoi. Une mère, portant avec peine son enfant et ses affaires sur son dos, franchit le passage montagneux." (18)

Wegner développe ensuite ses réflexions sur les déportés arméniens, leurs camps de concentration et de mort, ajoutant et soutenant la justification par les Turcs de l'expulsion et de la destruction massive de ses sujets arméniens chrétiens, que Wegner présente non comme des déportés, mais comme des réfugiés. A cet égard, on lit au paragraphe 11, intitulé "Le camp de réfugiés" :

"Une ville étrange, faite de faim et de misère, a surgi de terre en une nuit ! Les actes de trahison, que pratiquent souvent les habitants [texte originel : Arméniens] sur la frontière russe, au nord, près de Van et d'Erzeroum, ont contraint le gouvernement turc à prendre des mesures pour transférer une grande partie de la population frontalière vers des régions plus au sud." (19)

Dans le paragraphe 12, "Une famille de réfugiés sous la tente," Wegner ajoute :             

"Une simple toile, rafistolée avec des lambeaux de tissu colorés, les isole de la chaleur du jour et de la froideur de la nuit. [texte originel : C'est là qu'ils s'entassent tous ensemble, qu'ils dorment et font cuire leur peu de nourriture]. Car si le gouvernement turc [ajouté plus tard : dans sa générosité] fait tout pour alléger la situation critique de ces sans-abri, en leur distribuant [ajouté plus tard : du pain et] de la nourriture, il est néanmoins évident que les souffrances et les privations endurées par ces réfugiés, qui se trouvent [changé en : restent] dans chaque lieu, sont doublement difficiles à supporter sur une terre, où toutes les ressources agricoles sont [ajouté : encore aujourd'hui] distribuées bien plus parcimonieusement qu'à notre égard." (20)

Wegner poursuit en prétendant que les victimes survivantes du génocide arménien propagent des maladies mortelles parmi les militaires turcs et allemands. Les Arméniens rescapés, cibles de l'extermination finale, après des marches de mort sur plusieurs milliers de kilomètres, atteignirent les régions peuplées de Mésopotamie. Wegner n'hésite pas à exprimer son mécontentement face à ces chrétiens misérables et indigents, qui tentent de trouver refuge à Alep, ajoutant :

"A l'automne 1915, elle [Alep] souffrit beaucoup du passage des réfugiés qui, désespérés, entravèrent ce dernier lieu peuplé, en dépit de toutes les précautions prises par le kaïmakam d'Alep [ajouté plus tard : qui, se sacrifiant en quelque sorte, s'efforça d'accueillir cette masse de population]. C'est de là que la maladie frappa les troupes de passage, qui empruntaient toutes les principales routes militaires de l'empire, en direction de la Mésopotamie et du Sinaï, où peu après de nombreux soldats allemands en furent eux aussi victimes." (21)

Indubitablement, ces arguments développés par Wegner visent à expliquer le motif de la mort de Colmar von der Goltz, qui fut lui-même victime du typhus, au printemps 1916. L'on peut donc en déduire ce que pensait le public, composé de membres de la Deutsch-Türkische Vereinigung [Association Germano-Turque], ainsi que la veuve de von der Goltz, des Arméniens.

Globalement, cette conférence a pu servir à Wegner de test probant, visant à afficher sa solidarité avec les objectifs du conflit et à soutenir la propagande de guerre. La manifestation de loyauté de Wegner envers la propagande de soutien à la Turquie constituait le meilleur test, à la veille de sa nomination comme correspondant, puis comme éditeur du Der Neue Orient.

Dès le premier jour de sa création en 1917, le Der Neue Orient mit en place une politique de soutien à la Turquie alliée et de diffusion de thèses et d'articles anti-Arméniens (22). L'importance apparente de ce périodique, publié par la Nachrichtenstelle für den Orient [Agence d'Information pour l'Orient], relevant du ministère des Affaires Etrangères, au regard du formatage de l'opinion à travers le monde, est attestée par le soutien financier, qu'elle recevait du ministère des Affaires Etrangères. Le budget de la la Nachrichtenstelle für den Orient était de 300 000 marks (23). Le Der Neue Orient tirait à 5 000 exemplaires. Dont 1 500 étaient distribués dans des pays neutres, 200 à destination d'institutions et du public allemand, 30 en Autriche-Hongrie, 15 en Turquie, 5 aux Pays-Bas et quelques exemplaires distribués dans les pays scandinaves, entre autres périodiques visant à créer un courant d'opinion sur la guerre, la politique et les opérations militaires au Moyen-Orient (24).

De 1918 à 1920, Wegner rédigea des dizaines d'articles, de revues de presse, de commentaires et de recensions conformistes pour ce périodique. Comme le note un des premiers biographes de Wegner, le docteur Martin Rooney, "Wegner ne se risqua à exiger des convictions éthiques et des principes moraux en politique" qu'après la révolution de Novembre [en Allemagne - NdT] (25). Rooney explique la morale et l'éthique des écrits postrévolutionnaires de Wegner par ses liens avec le mouvement pacifiste en Allemagne (26). La contradiction des explications de Rooney, quant à l'arrière-plan de nouvelles ré-occurrences idéologiques dans les prises de position et les écrits de Wegner, montre indubitablement que Rooney fit de son mieux pour laisser dans l'ombre les activités et les écrits divers de Wegner, laissant peut-être ce puzzle aux chercheurs à venir. Le corpus des articles de Wegner durant la Première Guerre mondiale en est la meilleure preuve.

Les articles de Wegner dans le Der Neue Orient furent publiés sous les noms d'Oemer Tarik (27), Armin T. Wegner (28), ATW (29).

Dès le début de son recrutement comme correspondant du périodique et membre de l'Institut Oriental Allemand, Wegner n'hésita pas et ne se limita pas à diffuser les mêmes idées, qu'il défendit au premier semestre 1918, lors d'une série de conférences en l'honneur de Colmar von der Goltz. Goltz lui-même plaida pour l'alliance germano-turque et fut élu, en 1914, membre du conseil d'administration de la Deutsch-Türkische Vereinigung [Association Germano-Turque], forte de quelque 5 000 membres (30).

Or, comme l'a rappelé Vahakn N. Dadrian, qui fait autorité dans les études sur le génocide, le feld-maréchal Colmar von der Gotz, lors d'une conférence publique organisée à Berlin en février 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, fit les observations suivantes sur les Arméniens ottomans. 1) Depuis un siècle, la Russie intervient dans les affaires intérieures de l'empire ottoman, sous prétexte de protéger les nationalités sujettes; 2) Lesquelles interventions ont abouti à un amoindrissement significatif de l'empire ottoman; 3) Lors de la crise des guerres balkaniques, la Russie a exploité la Question arménienne et œuvré ouvertement pour un démembrement de la Turquie, en soutenant un nouveau programme de réformes pour l'Arménie Occidentale; 4) Afin d'épargner à la Turquie un nouveau désastre, il est nécessaire de déloger, une fois pour toutes, la population arménienne de Van, Bitlis et Erzeroum. Population qui doit être transférée vers le sud et réinstallée dans les régions d'Alep et de Mésopotamie. 5) Les régions abandonnées par les Arméniens seront recolonisées par les Arabes. (31)

Le premier article pro-turc de Wegner, signé A.T.W., parut dans le Der Neue Orient le 8 juillet 1918. Dans la notice nécrologique, intitulée "La mort du sultan. Rapprochement juridique germano-turc," Wegner fait un éloge appuyé de Mehmed V, lequel renforça l'empire ottoman, organisant la défense du détroit des Dardanelles (32), qui se traduisit par une victoire germano-turque contre l'Entente, principalement contre la flotte anglaise. Après avoir retracé la carrière du sultan, Wegner informe le public de la visite de juristes turcs de haut rang et de leur formation en Allemagne. La réforme de la justice en Turquie, entreprise par le ministre de la Justice Halil Bey, devait être mise en œuvre avec l'aide de juristes allemands. A l'époque, les codes de lois allemands étaient en train d'être traduits en turc. Aux yeux de Wegner, l'essentiel était pour la Turquie d'éclairer, d'Allemagne, cette "sombre" partie du monde, aussi rapidement que possible, et d'éliminer de Turquie les lois "françaises obsolètes," qui dominaient encore (33).

Sans dissimuler aucunement ses sympathies pour le gouvernement Jeune-Turc, Wegner poursuit en faisant l'éloge de ses hauts dirigeants, dont beaucoup seront ensuite inculpés comme criminels, pour avoir massacré les Arméniens et pour "crimes contre l'humanité," (34), violations grossières des coutumes de la guerre, et participation de la Turquie à la Première Guerre mondiale (35).                    

Le 24 août 1918, peu après la révolution de Novembre et la défaite de l'empire ottoman, à la fin de la Première Guerre mondiale, Wegner (A.T.W.) continue, dans un nouvel article intitulé "Observations politiques sur l'Orient," d'exposer sa vénération pour les dirigeants politiques turcs, à savoir Hakki Pacha et Djambolat Bey (36). A nouveau, comme dans l'article précédent, la dédicace de Wegner prend la forme d'une notice nécrologique. Il s'agit de commémorer le nom d'Ibrahim Hakki Pacha, décédé peu de temps avant la fin de la guerre. Le Grand vizir Hakki, qui fut accrédité ambassadeur de Turquie à Berlin en 1915, mourut comme Premier ministre (Grand vizir) turc. Avec des mots empreints de respect, adressés à l'un des dirigeants du régime Jeune-Turc, Wegner souligne en particulier, dans cet article, le fait que "Hakki Pacha était convaincu, plus que quiconque, de l'utilité de notre" alliance germano-turque (37).

Wegner poursuit en retraçant la carrière d'Ibrahim Hakki, principalement dans la préparation et l'adoption du traité de paix entre la Russie soviétique et la Turquie, sur la base duquel les Turcs récupérèrent les territoires arméniens de Kars et d'Ardahan, ainsi que la province géorgienne de Batoumi. Le correspondant ne relève même pas que le traité de Brest-Litovsk laisse à la Turquie les mains libres pour envahir le Caucase, avec pour conséquence de nouveaux massacres d'Arméniens dans ces régions. Wegner devait certainement savoir que le traité de Brest-Litovsk ne fut pas un soulagement pour les Arméniens rescapés, mais qu'au contraire, du fait de la dureté du traité de Brest-Litovsk, Arméniens et Turcs se retrouvèrent face à face (38). Wegner, qui fut un précieux témoin oculaire des crimes commis par les Turcs contre leurs compatriotes arméniens, dans l'empire ottoman, ne s'inquiète même pas, dans cet article, des périls qui menacent les Arméniens Orientaux, après Brest-Litovsk.

Dans ses observations politiques, l'A. trouve une compensation à la mort de Hakki Pacha dans l'apparition et la personnalité montante d'un autre dirigeant turc, Djambolat Bey, qui était déjà, à l'époque, ministre de l'Intérieur en Turquie. Wegner formule le vœu que les traditions et les espoirs de l'alliance germano-turque soient poursuivis par Djambolat Bey, "un des hommes de confiance de Talaat Pacha, considéré comme ayant reçu la meilleure éducation, et des plus énergique." (39) Entre autres contributions de Djambolat Bey qui, au début de la Première Guerre mondiale, dirigea la police politique, puis fut sous-secrétaire au ministère de l'Intérieur et gouverneur de Constantinople, Wegner note que l'ambition du nouveau ministre est d'assurer l'ordre intérieur menacé en Anatolie et d'éclairer le peuple turc grâce à l'éducation, afin de "mieux défendre ses droits." (40) Comme il l'avait déjà fait, rendant un hommage appuyé aux dirigeants turcs, Armin T. Wegner réussit à éviter de mentionner comment la police et les chefs militaires turcs assurèrent l'ordre menacé en Anatolie et quel rôle Djambolat en personne joua dans l'organisation et la mise en œuvre du génocide arménien, durant la Première Guerre mondiale, ainsi que dans la liquidation de l'élite intellectuelle arménienne, le 24 avril 1915, en particulier.          

Le rôle de Djambolat dans l'application du génocide arménien est documenté, comme en témoignent les archives du Patriarcat arménien de Jérusalem. Il est mentionné comme étant membre du Conseil de Terreur, lequel ordonna l'extermination des Arméniens, depuis le Comité Central du parti Ittihad. Travaillant main dans la main avec l'architecte en chef du génocide arménien, Talaat, tous deux utilisèrent la gendarmerie des provinces, opérant en tant que division du ministère de l'Intérieur, comme instrument de la déportation et des massacres des Arméniens (41). Djambolat fut arrêté par les autorités turques suivantes, le 30 janvier 1919, et fut déporté en conséquence par les Anglais, afin d'être traduit en justice devant un tribunal international "en raison de sa complicité dans les déportations des Arméniens [...]" (42).

Wegner continua de propager ses déclarations spontanées, bien que très politisées, en l'honneur des dirigeants Jeunes-Turcs, dans les articles publiés dans le Der Neue Orient. Le point culminant de l'admiration ouverte du journaliste Wegner pour le pouvoir Jeune-Turc fut son premier écrit sur Talaat. L'article parut dans le Der Neue Orient, juste avant la révolution de Novembre en Allemagne et la défaite de la Turquie, lors de la Première Guerre mondiale. Le 30 octobre 1918, la Turquie fut contrainte de signer l'armistice de Mudros et de remettre tous les criminels, qui étaient coupables de l'extermination délibérée de leurs propres sujets chrétiens (43). Le lendemain, entre le 1er et le 2 novembre 1918, sept membres éminents du Comité Union et Progrès, y compris le triumvirat, les pachas Talaat, Enver et Djemal, s'enfuirent de Constantinople (44) et apparurent à Berlin, où ils vécurent sous de faux noms, les Puissances de l'Entente réclamant leur extradition pour les crimes perpétrés durant la Première Guerre mondiale (45).

La vision, que donne Wegner de la personnalité criminelle de Talaat Pacha et de la fête religieuse la plus importante pour les musulmans, le Kurban Bayramı [Fête du Sacrifice], s'exprime, là encore, dans un des numéros du Der Neue Orient. L'employé de l'Institut Oriental Allemand décrit, sur un mode littéraire, la célébration du Bayramı à Constantinople, dans son article du 5 octobre 1918, intitulé "Der Beiram der Verbannten" [Le Beyramı de l'exilé] (46). Wegner débute son article par une description colorée des minarets de Constantinople et de tous les musulmans venus de Russie, de Chine et des territoires arabes, et prophétise une victoire du pantouranisme, dans un avenir proche (47). Plaçant au centre de son article la personnalité de Talaat Pacha, qu'il qualifie de "Bismarck turc" (48), l'A. cite le long discours du Premier ministre, assuré d'une victoire prochaine des 70 millions de musulmans (49).

Les articles pro-turcs d'Armin T. Wegner, qui parurent avant 1919 dans le Der Neue Orient, ainsi que certains textes sur les Jeunes-Turcs, écrits par lui lors de son service dans l'empire ottoman, constituent la meilleure preuve pour apprécier son orientation politique, guidée par des intérêts personnels. Même si le journal de Wegner (01.09.1916 - 31.08.1917) est une source inestimable pour l'étude du génocide arménien, les camps de concentration et de mort des Arméniens dans les déserts de Mésopotamie, et l'agonie de leur liquidation (50), certains articles de Wegner dans son journal sont, là encore, emplis d'admiration pour le régime criminel Jeune-Turc. Lors de son voyage de Constantinople en Mésopotamie, d'où il partira finalement pour l'Allemagne, Wegner, comme il le précise lui-même, tente de se lier d'amitié avec un jeune officier turc, membre du parti ittihadiste, afin qu'il l'aide à entrer en contact avec les dirigeants ittihadistes à Constantinople. Les espoirs, que nourrissait Wegner, d'accéder aux milieux Jeunes-Turcs, sont relatés dans ses notes du 10 octobre 1916 (51), alors qu'il est témoin des camps de mort arméniens à Meskene, Deir-es-Zor, Ras-ul-Aïn, etc. La contradiction entre pensées et écrits, comportement et mode de vie, peut aussi s'appliquer à son attitude au regard du génocide arménien. De fait, les publications d'Armin T. Wegner dans le Der Neue Orient peuvent être qualifiées de preuve ultime, pour démontrer que Wegner agissait et écrivait, mû par des ambitions personnelles et politiques. Quelqu'un qui n'évoque jamais les Arméniens dans chacun de ses essais journalistiques et sa prose littéraire, avant la défaite de l'empire ottoman, à l'issue de la Première Guerre mondiale, et la révolution de Novembre en Allemagne, et qui se transforme soudain en un avocat des nations opprimées et des victimes arméniennes, en particulier.

Ce passage d'une turcophilie à la recherche de la vérité sur le génocide arménien, publiquement et largement connu en Allemagne, s'accompagne chez Wegner d'un discours habile. Tout d'abord, il doit prouver qu'il existait de sérieux obstacles, qui l'obligèrent à garder le silence quant à ses témoignages oculaires sur le génocide arménien. La raison est aisément trouvée. Wegner oppose la propagande de guerre et la censure à la révélation de l'histoire du génocide arménien dans l'Allemagne impériale. Il ne mentionne le génocide arménien, pour la première fois, dans les pages du Der Neue Orient, que le 25 novembre 1918. Dans un article intitulé "La réorganisation de notre politique en Orient," c'est un auteur tout autre qui écrit :

"Quasiment tous les nombreux Allemands, qui ont participé aux campagnes d'Orient, se souviennent de la déportation et de la famine horribles des Arméniens, qui par centaines de milliers furent acheminés vers les déserts." (52)

Dans son article, l'A. se propose d'apprendre à ses lecteurs, dans la nouvelle Allemagne postrévolutionnaire, qu'ils furent obligés de "dissimuler ces choses durant la guerre en Allemagne" et "que les journaux de l'Allemagne impériale tenaient toute cette histoire pour une plaisanterie." Rentré d'Anatolie à l'automne 1915, précise-t-il, il découvrit dans un numéro du journal Deutschen Tageszeitung une "farce" complète et un récit bien différent de la "saignée," qu'il observa en Anatolie (53). La raison de l'ignorance quant à ce qui est arrivé aux Arméniens, dans l'Allemagne impériale, explique Wegner, était la crainte du gouvernement allemand qui, en cas d'une intervention en faveur des Arméniens, eût pu perdre l'alliance avec un important partenaire militaire dans la guerre. Ajoutant que "la faiblesse est aussi un péché dans la vie des nations" (54), et renvoyant au rôle de l'Allemagne qui, du moins, dissimula le génocide arménien à ses propres citoyens, Wegner évoque aussi, pour la première fois, la complicité allemande dans les crimes commis contre les Arméniens. Sans remettre en question sa propre attitude vis-à-vis de ce crime, en l'absence de tout effort véritable pour faire connaître son témoignage oculaire, sinon en Allemagne, du moins dans les pays neutres, Wegner continue habilement de développer ses idées sur la nécessité pour l'Allemagne de réorganiser sa politique en Orient.

De fait, à la fin de la guerre, Wegner, qui continue avec enthousiasme à envoyer des lettres soutenant la guerre, sur le front oriental, et à présenter ses états de service militaire, durant la Première Guerre mondiale, comme du "patriotisme," apparaît soudainement comme un militant "pacifiste," "pro-arménien." Dans le numéro, cité plus haut, de Der Neue Orient, Wegner écrit :      

"Le système étatique d'hier était militaire, mais, si l'Europe veut exister à l'avenir, le système étatique de demain sera et doit être pacifiste. Espérons que l'Amérique usera de toute son influence pour limiter la politique de grande puissance de l'Angleterre." (55)

Wegner continue d'exprimer ses opinions anglophobes et de critiquer la politique britannique au Moyen-Orient, jusqu'à la fin de son activité dans la revue (56). Dans l'article suivant, publié dans Der Neue Orient, Wegner aborde en détail le génocide arménien. Son article, intitulé "Der Tod am Bosporus. Briefe an einem politischen Freund" [Mort dans le Bosphore. Lettres à un politicien ami] (57), est une source majeure pour étudier le témoignage oculaire d'un Allemand, révéler ses efforts démesurés pour se présenter comme un défenseur des victimes arméniennes.

Dans son essai, qui consiste en plusieurs lettres adressées à un "politicien ami," sans la moindre indication du nom de cet ami, et datées du 3 août 1915 au 10 novembre 1915, Wegner justifie habilement son silence sur les atrocités et l'agonie des Arméniens exterminés. Accusant directement les "autorités allemandes de censure," de manipulation de l'opinion publique et de dissimulation de la vérité sur les Arméniens dans les "camps de concentration," Wegner s'en prend à la presse "patriotique" et "prophétique" (58). La contradiction entre les points de vue et les pensées, l'antagonisme et le dualisme, caractéristiques de l'écrivain expressionniste, sont explicites jusque dans ses articles du Der Neue Orient.      

Wegner, qui écrivait des lettres soutenant la guerre depuis l'empire ottoman et des dépêches à Berlin, comme correspondant d'un autre périodique patriotique, le Kölnischen Zeitung (59), ne pouvait écrire quoi que ce fût sur les Arméniens, avant la fin de la Première Guerre mondiale. Ce fait est attesté dans les Archives Littéraires Allemandes, à Marbach. L'absence de ces lettres, qui furent publiées dans Der Neue Orient, dans le fonds personnel de Wegner, ne laisse aucun doute sur le fait que l'A. les fabriqua de toutes pièces, à la fin de la guerre. Elles sont le fruit d'intérêts politiques nouveaux et de son imagination littéraire. Même s'il fut un précieux témoin oculaire du génocide arménien, les archives de Wegner, excepté le Journal de guerre, sont dénuées de toute information et référence au génocide arménien.

Quoi qu'il en soit, dans ses lettres à un "politicien ami," Armin T. Wegner se lance dans des parallèles entre la paysannerie arménienne chrétienne et ces "Allemands du nord," dont la culture et les traditions, selon Wegner, ont beaucoup de similitudes (60). Décrivant le génocide arménien comme un "atroce théâtre de sang," avec des "cadavres" comme acteurs, l'A. décrit la scène de ce théâtre, qui prend ses origines "aux pieds du Caucase et s'achève dans les flots du Tigre." Qualifiant l'anéantissement des Arméniens comme une "déportation de la nation arménienne vers le désert" (61), l'A. abandonne très justement les termes de "réfugiés" et de "réinstallation," utilisés quelques mois plus tôt dans sa série de conférences sur le feld-maréchal von der Goltz.

Wegner critique ensuite l'absence d'efforts par la Turquie pour justifier les motifs présidant à la déportation massive et à l'extermination de la race arménienne, ajoutant que, selon la rumeur, "les soldats arméniens avaient trahi le pays par leurs dissimulations [et que] les Russes avaient pris Van." Avalisant les fausses allégations de la Turquie, selon laquelle les Arméniens auraient aidé les Russes à s'emparer de Van, Wegner, sans démontrer l'inanité de ces allégations, se contente de relever que les Turcs ne punirent pas "les traîtres et espions," en les traduisant en justice. Les Turcs utilisèrent le vaste réseau de leurs régiments de police pour écraser les Arméniens, qu'ils considéraient comme des "martyrs," réclamés par Dieu (62).

Le rédacteur du numéro, mentionné plus haut, du Der Neue Orient, après avoir décrit les funérailles de l'ambassadeur d'Allemagne en Turquie (63), s'empresse de rendre hommage aux organisateurs du génocide arménien, qui à cette époque avaient fui en Allemagne et étaient censés se trouver déjà à Berlin. Wegner présente Enver comme un homme d'une "grande fierté, un parvenu, généralissime, conquérant" et continue en faisant l'éloge de Talaat Bey, qu'il décrit comme une homme d'une "grande force et aux épaules solides" (64).

La question de la fiabilité et de l'authenticité des "Lettres à un politicien ami," de Wegner, se pose à nouveau, en analysant comparativement ce qui suit. Entre août et novembre 1915 (dates des lettres), Wegner n'a pu disposer de quelque information que ce fût sur les crimes perpétrés par le gouvernement Jeune-Turc contre les sujets non turcs de l'empire ottoman.              

Le journaliste écrit, dans son article, qu'après la "violation des citoyens arméniens," "le meurtre des chrétiens syriens, la destruction de leurs manufactures et vignobles, et avoir conduit leurs femmes et enfants à dépérir dans le désert," les Turcs "entreprirent d'asservir et de mettre à mort les Arabes, d'affamer des maronites au Liban, et contraignirent les Grecs à abandonner leurs villes [...]" (65). En fait, la famine des maronites chrétiens au Liban ne débuta que fin 1915 et s'intensifia au début de l'année 1916. Selon certaines estimations, ce fut le résultat d'une politique préméditée d'extermination des chrétiens du Liban, dont plus de 80 000 étaient déjà morts de faim, en avril 1916 (66). Certains documents citent Djemal Pacha, qui fut le principal persécuteur des chrétiens au Levant, et qui déclara : "Nous nous sommes débarrassés des Arméniens par le sabre. Nous éliminerons les Libanais par la famine." (67) Les raisons pour lesquelles il manquait d'informations sur la famine des Maronites et l'extermination des Assyriens sont les suivantes. 1) A compter du 13 juin 1915, Wegner est infecté par le typhus et la dysenterie, et se trouve à l'hôpital allemand de Pera, à Constantinople, jusqu'au 15 août 1915. Du 15 septembre à la fin octobre, il est en convalescence à Berlin dans un sanatorium (68). 2) La famine des maronites débute à la fin de l'automne 1915. L'auteur des "Lettres" et de l'article en question ne pouvait avoir aucunement idée des événements au Liban et en Syrie, entre août et septembre 1915. De fait, l'information présentée dans les pages du Der Neue Orient est le fruit de l'imagination littéraire de Wegner et de ses divagations.

L'argumentaire et le corpus de l'article, mentionné plus haut, de Wegner soulèvent les questions suivantes : 1) quel est ce "politicien ami," à qui il adresse ses lettres ? et 2) comment expliquer que, même après la fin de la guerre, alors qu'il commence à rendre publiques les atrocités du génocide arménien, il évoque les principaux architectes du génocide arménien, Talaat et Enver Pacha, en des termes élogieux ?

Sans aucun doute, ce "politicien ami," auquel Wegner adresse ses lettres, est le docteur Johannes Lepsius, considéré comme le premier militant pro-arménien durant la Première Guerre mondiale et dans l'Allemagne de l'après-guerre. D'après Martin Tamcke, l'instauration de la relation entre le docteur Johannes Lepsius et Armin T. Wegner est due aux nouveaux développements politiques en Allemagne. A l'époque où Wegner publie ses articles sur le génocide arménien dans le Der Neue Orient, Johannes Lepsius travaille à l'un de ses ouvrages majeurs, compilant la documentation officielle allemande sur le génocide arménien, dans le but d'adoucir l'attitude des puissances alliées de l'Entente, avant la Conférence de paix de Paris, en 1919 (69). D'après les recherches de Martin Tamcke et Vahan N. Dadrian, la publication de l'ouvrage de Lepsius, Deutschland und Armenien, 1914-1918 : Sammlung diplomatischer Aktenstücke [L'Allemagne et l'Arménie, 1914-1918 : compilation de documents diplomatiques] (70), avait pour objectif de minimiser les termes du prochain traité de paix, applicable à l'Allemagne vaincue, et de neutraliser un possible débat sur le rôle de l'Allemagne dans le génocide arménien (71).

La réponse à la seconde question, à savoir pourquoi Talaat et Enver demeurent intouchés par Wegner par son article, peut s'expliquer par le fait qu'ils se trouvaient déjà à Berlin, fuyant la persécution des crimes commis durant la guerre, dont le génocide arménien. Peut-être Wegner craignait-il d'être limogé du ministère allemand des Affaires Etrangères ou d'être inquiété d'une autre manière.           

Il n'en demeure pas moins qu'Armin T. Wegner poursuivit son activité de journaliste comme correspondant du Der Neue Orient et employé de l'Institut Oriental jusqu'en 1920. Dans sa lettre au docteur Johannes Lepsius, que l'on peut trouver dans les archives Lepsius sur microfiches, Wegner explique ainsi son départ : "Je subis la pression des tensions entre le ministère des Affaires Etrangères et l'Institut Oriental Allemand, auprès de qui, comme vous savez, ma conférence photographique sur l'Arménie a déplu et ne cesse de susciter des réactions. Si bien que je me vois contraint de cesser mes fonctions à la rédaction du Der Neue Orient." (72)

Le motif le plus explicite, par lequel Wegner est devenu un sujet de vénération, et qui explique pourquoi les Arméniens, en dépit de leur connaissance de ses premières activités pro-turques, ignorent ces conférences et ces articles, réside toutefois dans la célèbre lettre, qu'adressa Wegner au président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, intitulée "Arménie... Lettre ouverte au Président des Etats-Unis d'Amérique, M. Woodrow Wilson, sur la déportation du peuple arménien dans le désert" (73). Avec sa lettre, réclamant justice pour les Arméniens victimes, Wegner donna naissance au mythe nouveau d'un martyr, d'un héros et d'un champion de la cause arménienne. L'ensemble des écrits de Wegner sur les Arméniens, fussent-ils de simples brouillons, furent considérés, et sont toujours considérés, par les Arméniens comme une "parole de justice."

Or, après une étude méticuleuse des écrits et des activités de Wegner  et, en particulier, la présente recherche sur les fonds d'archives en Allemagne, les archives littéraires et les publications parues dans le Der Neue Orient jusqu'en 1920, il convient de conclure que son attitude vis-à-vis du génocide arménien ne saurait être présentée comme celle d'un "sauveur." De fait, durant la Première Guerre mondiale, il agit à l'encontre de ce qu'il savait des chrétiens victimes, pour ne s'en souvenir qu'ensuite, quand il n'était plus nécessaire de se sacrifier et qu'aucune persécution n'était à redouter.   

Notes

* Etude parue in : Orientalische Christen und Europa. Kulturbegegnung zwischen: Interferenz, Partizipation und Antizipation. Herausgegeben von Martin Tamcke. Wiesbaden: Harrassowitz Verlag, 2012, p. 267-279
Traduction française publiée avec l'aimable autorisation de Tigran Sarukhanyan. Tous droits réservés.

1. Deutsches Literatur Archiv, Nachlaß Armin T. Wegner. Tagebuch, 01.09.1916-31.08.1917.
2. Armin T. Wegner projeta, pour la première fois, sa collection de photographies du génocide arménien, le 19 mars 1919, lors de sa conférence organisée au siège de l'association 'Urania,' à Berlin. A l'époque, il travaillait comme rédacteur en chef adjoint du Der Neue Orient, un des grands périodiques de la Nachrichtenstelle für den Orient [Agence d'information pour l'Orient]. Cette série de conférences était organisée par la Deutsch-Armenische Gesellschaft [Association Germano-Arménienne]. Pour plus de détails sur le recrutement d'Armin T. Wegner par le Service de Propagande de Guerre et sa série de conférences sur son expérience de la Première Guerre mondiale en Turquie et le génocide arménien, voir M. Tamcke, "Armin T. Wegners "Die Austreibung des Armenischen Volkes in die Wüste." Einführung zum unveröffentlichten Vortragstyposkript vom 19. März in der Urania zu Berlin," in : Martin Tamcke (Hg.), Orientalischen Christen zwischen Repression und Migration, Hamburg, 2001, p. 65-135; voir aussi U. Feigel, Das evangelische Deutschland und Armenien. Die Armenierhilfe deutscher evangelischer Christen seit dem Ende des 19. Jahrhunderts im Kontext der deutsch-türkischen Beziehungen, Göttingen, 1989.
3. M. Tamcke, Armin T. Wegner und die Armenier. Anspruch und Wirklichkeit eines Augenzeugen, Hamburg, 1996, p. 64-68.
4. Armin T. Wegner, Militärische Laufbahn, 1917, in : M. Rooney, Leben und Werk Armin T. Wegners (1886-1978) im Kontext der sozio-politischen und kulturellen Entwicklungen in Deutschland, Frankfurt am Main, 1984, p. 603 (Document n° 3).
5. M. Tamcke, Armin T. Wegner und die Armenier, p. 156.
6. Ibid., p. 157.
7. W. Bihl, Die Kaukasus-Politik der Mittelmächte, Teil I : Ihre Basis in der Orient-Politik und ihre Aktionen 1914-1917, Wien, Köln et Graz, 1975, p. 101-112.
8. En tant que rédacteur en chef du Der Neue Orient, Wegner fut responsable des numéros 1-4 du volume 5 (du 5 octobre à novembre 1918). Les numéros 5-10 (du 22 décembre 1918 au 25 février 1919) de ce périodique furent signés en vue de publication en coédition avec le docteur Herbert Müller. A partir des numéros 11 et 12, le Der Neue Orient parut sous la responsabilité éditoriale d'Herbert Müller. Pour plus de détails, voir J. Wernicke-Rothmayer, Armin T. Wegner. Gesellschaftserfahrung und literarisches Werk, Frankfurt a.M. et Berne, 1982, p. 146-147.
9. Deutsches Literaturarchiv Marbach am Neckar, Nachlaß Armin T. Wegner, Brief der Deutsch-Türkischen Vereinigung Berlin an Wegner vom 29. Januar, 1918.
10. Deutsches Literaturarchiv Marbach am Neckar, Nachlaß Armin T. Wegner, Brief der Deutsch-Türkischen Vereinigung Berlin an Wegner vom 2. März, 1918.
11. M. Tamcke, Armin T. Wegner und die Armenier, p. 175.
12. T. Hofmann, Armin Wegner : Writer, Eyewitness and Photographer of the Armenian Genocide, Erevan, 1996, p. 2.
13. Deutsches Literaturarchiv Marbach am Neckar, Nachlaß Armin T. Wegner, Brief der Deutsch-Türkischen Vereinigung an die Redaktion des 'Neuen Orients' vom 28. November, 1919.
14. M. Tamcke, "Armin T. Wegners erste Zeugnisse zum Völkermord and den Armeniern in seinen Vortrag, 'Mit dem Stabe des Feldmarschalls von der Goltz in Mesopotamien,"  in : M. Tamcke, éd., Koexistenz und Konfrontation, Münster, 2003, p. 319-320.
15. Deutsches Literaturarchiv Marbach am Neckar, Nachlaß Armin T. Wegner, Mit dem Stabe des Feldmarschalls von der Goltz in Mesopotamien.
16. Breslauer Morgenzeitung, 11 Februar 1918.
17. M. Tamcke, "Armin T. Wegners erste Zeugnisse zum Völkermord and den Armeniern in seinen Vortrag, 'Mit dem Stabe des Feldmarschalls von der Goltz in Mesopotamien," p. 328-332.
18. Ibid., p. 333.
19. Ibid., p. 334.
20. Ibid.
21. Ibid., p. 334-335.
22. M. Tamcke, "Armin T. Wegners 'Die Austreibung des armenischen Volkes in die Wüste.' Einführung zum unveröffentlichten Vortragstyposkript vom 19. März in der Urania zu Berlin," in : M. Tamcke, éd., Orientalischen Christen zwischen Repression und Migration, Hamburg, 2001, p. 66.
23. W. Bihl, Die Kaukasus-Politik der Mittelmächte, Teil I, p. 102 et 349 (Note n° 294).
24. Ibid., p. 108.
25. M. Rooney, Leben und Werk Armin T. Wegners (1886-1978) im Kontext der sozio-politischen und kulturellen Entwicklungen in Deutschland, Frankfurt a.M., 1984, p. 253.
26. Ibid., p. 263-276.
27. O. Tarik, "England und die Renaissance Arabiens," in : Der Neue Orient 5, 1/2, 1919, p. 14; voir aussi "Der Jahrestag der Vergewaltigung Ägyptens," in : Der Neue Orient 3, 1918, 11/12, p. 525-526.
28. Der Neue Orient Band 4, Heft 3/4, 1918, p. 157-159; Band 5, Heft 9/10, 1919, p. 271-273; Band 4, Heft 3/4, 1918, p. 101-104; Band 6, Heft 3, 1919, p. 117-120; Band 7, Heft 1, 1920, p. 36-38; Band 4, Heft I, 1920, p. 10-12; Band 4, Heft 11/12, 1919, p. 490-492; Band 4, Heft 5/6, 1918, p. 191-196; Band 3, Heft 11/12, 1918, p. 573-576; Band 4, Heft 1, 1918, p. 41-43.
29. "Der Orient in der Presse," in Der Neue Orient, Band 3, Heft 7, 1918, p. 371-373; Band 4, Heft 7/8, 1919, p. 332-336; Band 3, Heft 9, 1918, p. 425-431.
30. V. N. Dadrian, The Determinants of the Armenian Genocide, Yale Center for International and Area Studies, Working Papers series, Genocide Studies Program, 02, 1998, p. 2.
31. V. N. Dadrian, The History of the Armenian Genocide : Ethnic Conflict from the Balkans to Anatolia to the Caucasus, Providence and Oxford, 1997, p. 255.
32. Der Neue Orient, Band 3, Heft 1, 1918, p. 329.
33. Ibid., p. 330-331.
34. A. de Zayas, The Genocide Against Armenians, 1915-1923 and the Relevance of the 1948 Genocide Convention, Beirut, 2010, p. 5.
35. Les dirigeants politiques et militaires Jeunes-Turcs (Ittihadistes) seront traduits en justice, pour avoir, en particulier, violé la Convention de La Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre, ajoutée à la 4ème Convention de La Haye en 1907. Pour plus de détails, voir W. A. Schabas, Genocide in International Law. Crimes of Crimes, Cambridge, 2000, p. 15-16.
36. Der Neue Orient, Band 3, Heft 9, 1918, p. 425.
37. Ibid., p. 426.
38. V. M. Kurkjian, A History of Armenia, Los Angeles, 2008, p. 391.
39. Der Neue Orient, Band 3, Heft 9, 1918, p. 426.
40. Ibid., p. 427.  
41. Archives du Patriarcat arménien de Jérusalem, Dossier 22. Classeur Hee, n° 204. Dossier individuel n° 31, folio n° 1.
42. FO 371/6500, folio 392/125. Interné n° 2692 à Malte.
43. A. Höss, "The Trials of Perpetrators by the Turkish Military Tribunals : The Case of Yozgat," in : R. G. Hovannisian, éd., The Armenian Genocide. History-Politics-Ethics. St. Martin Press, 1992, p. 209.
44. R. Melson, Revolution and Genocide, Chicago, 1992, p. 149.
45. S. J. Shaw et E. K. Shaw, History of the Ottoman Empire and Modern Turkey, vol. II, Cambridge, 1977, p. 354.
46. Der Neue Orient, Band 4, Heft 1, 1918, p. 41-43.
47. Ibid., p. 41-42.
48. Ibid., p. 43.
49. Ibid., p. 42.
50. Deutsches Literaturarchiv Marbach am Neckar, Nachlaß Armin T. Wegner, Kriegstagebuch, 01.09.1916 - 31.08.1917, Bagdad - Konya, [s.d.].
51. Ibid., article du 10 octobre 1916.
52. Der Neue Orient, 4, Heft 3/4, 1918, p. 102-103.
53. Ibid., p. 103.
54. Ibid.
55. Ibid., p. 103.
56. Der Neue Orient, Band 5, Heft 1/2, 1919, p. 14-16.
57. Der Neue Orient, Band 4, Heft 5/6, 1918, p. 191-195.
58. Ibid., p. 191.
59. U. Feigel, Das Evangelische Deutschland und Armenien. Die Armenierhilfe deutscher evangelischer Christen seit dem Ende des 19. Jahrhunderts im Kontext der deutsch-türkischen Beziehungen, Göttingen, 1989, p. 208.
60. Der Neue Orient, Band 4, Heft 5/6, 1918, p. 192.
61. Ibid.
62. Ibid.
63. Ibid., p. 194.
64. Ibid.
65. Ibid.
66. C. M. Andrew et A. Kanya-Forstner Sydney, The Climax of French Imperial Expansion, 1914-1924, London, 1981, p. 107.
67. Ibid.
68. M. Tamcke, Armin T. Wegner und die Armenier, p. 41-43.
69. Ibid., p. 201.
70. J. Lepsius, Deutschland und Armenien, 1914-1918. Sammlung diplomatischer Aktenstücke, Potsdam, 1919.
71. V. N. Dadrian, German Responsibility in the Armenian Genocide : A Review of the Historical Evidence of German Complicity, Watertown, 1996, p. 154-156.
72. H. Goltz und A. Meissner, Deutschland, Armenien und die Türkei 1895-1925. Dokumente und Zeitschriften aus dem Dr. Johannes-Lepsius-Archiv an der Martin-Luther-Universität Halle-Wittenberg, Teil III, München, 2004, p. 535. La lettre est reproduite dans les microfiches, Document n° 7309, Lettre de Wegner au docteur Johannes Lepsius, du 28 janvier 1920.
73. Deutschland, Politisches Archiv, A.A. Türkei 183755, A5773. La lettre à W. Wilson parut pour la première fois dans le Die Frau der Gegenwart XIII, NF VII, n° 3, 1919. Ce périodique fut créé et édité par la mère de Wegner. Peu après, le 23 février 1919, elle fut à nouveau publiée dans le Berliner Tageblatt, puis, une dizaine de fois, au moins, dans diverses sources allemandes, anglaises, arméniennes et autres.  

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Traduction française : © Georges Festa - 07.2014.
Nos remerciements à Denis Donikian pour nous avoir signalé cette importante étude.
Publication soumise à autorisation. 

De Tigran Sarukhanyan, signalons aussi cette étude [en arménien]http://lraber.asj-oa.am/6240/