lundi 22 septembre 2014

Agop Manoukian : Presenza armena in Italia. 1915-2000 / La présence arménienne en Italie. 1915-2000






Agop Manoukian
Presenza armena in Italia. 1915-2000
Guerini e Associati, 2014

Entretien avec l'A.
par Martina Landi


[La répartition historique et géographique de la diaspora arménienne en Italie, l'intégration des deux cultures, la redécouverte de la réalité arménienne par le monde académique italien, la valeur du témoignage, l'approche du centième anniversaire du génocide de 1915. Autant de thèmes évoqués avec Agopik Manoukian, auteur de l'ouvrage.]

- Martina Landi : Comment l'idée de ce livre est-elle née ?
- Agopik Manoukian : Elle est née, il y a quelques années, de la décision de l'Union des Arméniens d'Italie de célébrer le cinquantième anniversaire de sa création, ratifiée par un décret du Président de la république qui, en 1956, lui a reconnu la personnalité juridique. Lorsque cette modeste recherche m'a été confiée, j'ai découvert qu'en réalité, cette association n'avait pas derrière elle cinquante années d'histoire seulement, mais presque cent. Dénommée Comité Arménien d'Italie, cette association se forme, en fait, en 1915. A l'origine de sa fondation, quelques anciens étudiants du Collège arménien de Venise, ainsi que plusieurs Arméniens résidant à Milan et à Turin pour leur travail. Ils réalisent que, parallèlement aux événements tragiques que les Arméniens subissent dans l'empire ottoman et avec l'entrée en guerre concomitante de l'Italie, il est nécessaire pour les Arméniens de s'unir et de s'organiser. Il faut faire connaître aux autorités quelles sont les origines, la culture et l'histoire millénaire du peuple arménien. Tous les Arméniens, qui se trouvent alors en Italie, sont en effet sujets de l'empire ottoman, et dès lors que l'Italie a elle aussi déclaré la guerre à la Turquie, ils courent le risque d'être expulsés ou, de toute façon, de ne plus pouvoir travailler; il y a, en outre, le problème de l'assistance aux réfugiés, qui commencent à arriver en Italie, même si leur nombre est relativement limité, comparé à ce qui se passe dans d'autres pays du Moyen-Orient et d'Occident. La nécessité d'une organisation arménienne s'impose, enfin, pour répondre et contribuer, en reconnaissance aux nombreux comités en faveur de l'Arménie, qui s'organisent dans plusieurs villes d'Italie, afin de témoigner leur solidarité contre les initiatives génocidaires des Jeunes-Turcs. A partir de 1915, et surtout durant les premières décennies du siècle dernier, l'Union des Arméniens d'Italie représente ainsi l'expression organisée de la présence arménienne en Italie, et ce texte, qui vient de paraître, en éclaire l'évolution. Au cours de la recherche, le récit ne s'est pas contenté de prendre en compte uniquement l'évolution de cette association, mais il s'est progressivement élargi, pour englober aussi d'autres aspects de la présence arménienne en Italie. Simple reprise historique des péripéties d'une association, au départ, l'axe de recherche s'est progressivement amplifié et précisé, entreprenant d'étudier comment une communauté d'étrangers - qui arrivent en Italie en tant que réfugiés - s'organise et s'intègre dans le tissu de la société italienne. Point essentiel, tenter d'éclairer de quelle manière non seulement le pays hôte a accueilli les Arméniens, mais comment, avec le temps, il s'est représenté et a compris l'événement historique et la culture.
L'expression "Présence arménienne" veut aussi marquer ce second aspect.

- Martina Landi : Quelle est la situation de la diaspora arménienne en Italie ?
- Agopik Manoukian : Pour aller à l'essentiel, on peut dire que si la diaspora arménienne, présente en Italie depuis presque un millénaire, d'un côté s'est progressivement et assez facilement intégrée au tissu social italien, elle s'est aussi, de l'autre, renouvelée à plusieurs reprises, sous l'effet d'un afflux discontinu d'arrivées, liées aux mutations sur la scène internationale. Si l'on borne l'analyse au siècle dernier, l'on peut noter comment, à la première génération de réfugiés arméniens, arrivés en Italie entre 1915 et 1930, a succédé une série d'arrivées en lien avec les crises politiques de plusieurs Etats du Moyen-Orient, où de nombreux Arméniens s'étaient établis après le génocide.             

- Martina Landi : Comment a-t-elle changé avec le temps, y compris au plan géographique ?
- Agopik Manoukian : Au siècle dernier, les trois points de concentration majeure des Arméniens en Italie ont été la Vénétie, la région milanaise et la ville de Rome. Il existe à Venise une petite communauté de moines érudits qui, avant même le génocide, ont accueilli dans leur Collège un grand nombre d'étudiants. Plusieurs se sont ensuite fixés en Italie, ont fréquenté les universités italiennes et se sont établis sur notre territoire. Venise a ainsi constitué un pôle d'attraction d'ordre surtout culturel.
Le cas de Milan, pôle d'attraction commerciale, est différent. Les Arméniens s'occupent, par tradition, du textile et, avant la Grande Guerre, nombreux sont déjà ceux qui possèdent des magasins et des bureaux à proximité de la Gare centrale de Milan.
A Rome, la présence arménienne - du moins, au début - est fortement connotée au plan religieux, en raison aussi de la présence, dans la capitale, d'un Collège Pontifical arménien. Durant les années qui suivirent immédiatement le génocide, plusieurs organisations religieuses encouragent l'arrivée de nombreux orphelins arméniens. 400 petites filles sont accueillies à Castel Gandolfo dans les bâtiments du Vatican, pour être, l'année suivante, transférées dans un institut de Turin. D'autres enfants seront pris en charge par les Pères mékhitaristes de Venise qui, non sans clairvoyance, comprenant que ces enfants devraient ensuite s'insérer dans le monde du travail - ouvrent, pour les accueillir, aussi un centre à Milan. A la même époque, à Bari, se développe une expérience tout à fait unique : à l'initiative d'un intellectuel arménien (1), plusieurs familles de réfugiés sont incitées à venir en Italie, afin d'animer une petite manufacture de tapis arméniens.
Dans le second après-guerre, les arrivées d'Arméniens en Italie se dirigent principalement vers les trois pôles évoqués plus haut. La situation commence à changer avec les années 1990, lorsque l'Arménie accède à l'indépendance, dans un contexte où l'Italie devient un pays avec un marché du travail capable d'absorber des travailleurs étrangers. Parmi eux commencent à se trouver des Arméniens qui ne viennent plus d'Orient, mais d'Arménie, et qui s'installent en Italie, là où ils trouvent de la demande. S'opère alors une plus grande répartition des Arméniens sur le territoire italien, même si nous parlons toujours de petits effectifs.

- Martina Landi : Outre les sources documentaires, vous avez aussi utilisé les souvenirs et les mémoires orales. Quelle valeur revêt, selon vous, le témoignage ?
- Agopik Manoukian : Dans le livre, je reprends et je commente les témoignages écrits par des Arméniens résidant en Italie et publiés par leurs soins ou par leurs proches et amis. Il s'agit de témoignages écrits bien après le déroulement des événements les plus dramatiques qui sont relatés. Il s'agit de textes rédigés pour que les générations suivantes n'oublient pas, écrits généralement lorsque la vie de l'A. arrive à son terme. Des documents qui évoquent un temps lointain, avec l'immédiateté et la lucidité de celui qui raconte le présent. Il s'agit de souvenirs indélébiles et, pour beaucoup, restés indicibles durant des années. Parmi ces textes, il y en a un qui n'arrive pas à être autobiographique. Utilisant la forme du roman, en fait, l'A. peut dire sans dire et transpose sa tragédie personnelle dans celle de ses personnages inventés.

- Martina Landi : Dans le livre, vous parlez d'une intégration positive entre la communauté arménienne et la société italienne. Comment la rencontre entre la culture du pays d'accueil et les traditions arméniennes s'est-elle articulée, à travers le temps ?
- Agopik Manoukian : Durant tout le siècle dernier, se manifeste un intérêt et un approfondissement grandissant, s'agissant de la connaissance de la réalité arménienne.
Initialement, durant les premières décennies du 20ème siècle, concernant l'Arménie et les Arméniens, paraissent de petites brochures de solidarité et d'indignation, sur ce qui se passe en Anatolie. Toute une série de courts essais, de type historico-politique, écrits par des diplomates ou des politiques éclairés, comme Filippo Meda ou Luigi Luzzatti, paraissent alors; toutefois, les meilleures représentations de la réalité arménienne seront livrées, durant la première moitié du siècle, par quelques romans écrits en langue étrangère, mais traduits opportunément en italien. Je pense au roman de Franz Werfel, Les Quarante jours du Musa Dagh, publié en Italie (2) un an seulement après sa parution en Allemagne - où il fut immédiatement interdit et retiré de toutes les librairies -, mais aussi aux textes de Saroyan et Surmelian, dont la traduction fut encouragée par Elio Vittorini.
Dans la seconde moitié du siècle, la connaissance de la réalité historique et culturelle de l'Arménie marque un saut qualitatif : un intérêt grandissant se développe, de la part du monde académique, pour la langue arménienne, en particulier sous sa forme ancienne; les premières traductions de textes de poésie paraissent alors, tandis que sont édités les premiers recueils de miniatures arméniennes, contenues dans les milliers de manuscrits anciens. Toujours au niveau universitaire se développent les premières missions d'étude sur le territoire de l'Anatolie, visant à connaître et documenter l'antique patrimoine architectural arménien. Entre les années 1980 et le début du nouveau millénaire, l'on assiste enfin à un intérêt croissant pour tous les aspects de l'histoire et de la culture arméniennes : certains chercheurs sont Arméniens ou d'origine arménienne, mais un nombre grandissant d'Italiens s'intéressent à cette réalité sous des aspects divers. Outre le thème du génocide - qui demeure central - les recherches, les colloques et les publications concernent désormais tous les aspects de la réalité arménienne. Sans oublier l'ouverture à la connaissance du territoire et de l'Etat arménien qui, entre-temps, a obtenu l'indépendance et qui est devenu aussi physiquement accessible.
En résumé, on peut dire que, tout au long du siècle, les Arméniens arrivés en Italie vont progressivement s'intégrer dans la culture d'accueil, mais qu'en même temps, la culture italienne, elle aussi, s'ouvre peu à peu à la connaissance de l'Arménie et des Arméniens.

- Martina Landi : Ce 24 avril commémore le 99ème anniversaire du génocide arménien. Quel sens, selon vous, revêt cette commémoration ?
- Agopik Manoukian : Cette commémoration a des aspects déconcertants : chaque année, l'événement s'éloigne, sans que l'on observe les signes d'une possible recomposition de la mémoire, laquelle reste scindée et divisée en deux fronts : rappel toujours plus conscient et documenté, d'un côté, et négation systématique, de l'autre. L'approche du centième anniversaire augure, apparemment, d'une aggravation de cette opposition.           
         
NdT

1. Sur Hrant Nazariantz (1886-1962), créateur du village de Nor Arax (province de Bari), voir l'étude de Magda Vigilante, parue dans Fili d'Aquilone, n° 9, gennaio-marzo 2008, et traduite dans notre blog : http://armeniantrends.blogspot.fr/2009/03/hrant-nazariantz.html.
2. Traduit en italien par Cristina Baseggio.
   
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Traduction de l'italien : © Georges Festa - 09.2014