lundi 8 septembre 2014

Avedis' Story: An Armenian Boy's Journey / L'histoire d'Avédis : l'odyssée d'un jeune Arménien



© Gomidas Institute (Londres), 2014


Avedis' Story : An Armenian Boy's Journey
[L'histoire d'Avédis : l'odyssée d'un jeune Arménien]
par Aram Arkun


Ces Mémoires constituent la version transcrite, publiée à partir du récit, enregistré en 1969, d'un survivant du génocide arménien. Avedis Albert Abrahamian, ce survivant, passa des années à méditer sur les événements qu'il endura, ainsi que son peuple. Finalement, beaucoup de temps s'étant écoulé, sa fille, le docteur Carolann Najarian, entreprit de préparer et de publier le récit de son père, avec l'aide d'autres membres de la famille et de sa belle-famille. Najarian décida aussi de visiter, avec Armen Aroyan, un guide touristique, le village natal de son père, Cheikh Hadji (appelé aujourd'hui Yukaribag), situé dans la province de Kharpert (Harpout), appartenant au territoire de l'Arménie historique, dominé autrefois par l'empire ottoman et par la Turquie, actuellement.

Si, dans ses grandes lignes, l'histoire d'Abrahamian est semblable à celle de nombreux autres survivants du génocide, ses détails sont utiles pour compléter notre compréhension de la vie rurale et du génocide, dans le contexte des autres sources contemporaines. Elle livre aussi un nouvel exemple des réflexions et des réactions d'un homme, qui vécut d'atroces événements, mais qui parvint à en sortir vivant.

L'ouvrage, publié en 2014, se compose d'un court volume de 111 pages, y compris la présentation et les remerciements de l'éditeur, ainsi qu'un arbre généalogique et des notes, en annexe, sur le destin de chacune des familles évoquées dans ces mémoires. Plusieurs portraits et documents d'archives familiales sont reproduits. L'ouvrage se lit aisément, avec d'intéressantes anecdotes sur la vie quotidienne et la famille d'Abrahamian.

Abrahamian naquit en 1906. Il se souvient de son enfance heureuse, relatant divers aspects de la vie au village. Ce dernier comptait deux quartiers bien distincts, l'arménien et le turc. Les Arméniens parlaient l'arménien et possédaient leurs propres écoles et églises, arménienne et protestante arménienne. Au total, ils formaient 150 familles environ. Les hommes travaillaient principalement comme artisans, tout en élevant des abeilles pour fabriquer du miel. Chaque famille cultivait aussi des fruits et des légumes pour son usage particulier. Fait intéressant, dans la famille d'Abrahamian, les hommes étaient réputés avoir hérité des pouvoirs de guérisseur.

Peu d'information nous est donnée sur la vie quotidienne de leurs voisins turcs à Cheikh Hadji, qui apparaissent dans le récit, essentiellement lors de la description du génocide. Nombre d'événements atroces sont relatés, jusqu'à ce que l'A. et les membres survivants de sa famille fuient, via la région montagneuse du Dersim, peuplée de Kurdes, vers la zone occupée par les troupes russes, qui avaient pris le contrôle d'une partie des territoires orientaux de l'empire ottoman en 1916. La famille part d'Erzindjan [Erzincan] à Trébizonde [Trabzon], puis à Tiflis [Tbilissi], en Géorgie, via Batoumi. L'A. décrit le chaos de cette période, du fait de circonstances politiques en mutation rapide. Pendant ce temps, les réfugiés arméniens doivent se démener pour gagner leur vie. Après la révolution russe, l'A. et de nombreux autres Arméniens s'enfuient à pied vers la Russie, redoutant ce qui pouvait arriver à Tiflis sans armée russe pour protection.

Abrahamian a le sentiment que ce sont les Turcs qui obligent les Arméniens à s'exiler, et écrit, avec le recul, évidemment, que "pour la génération qui leur succèdera, leur progéniture sera contrainte de s'établir dans des pays lointains, pour finalement être assimilée et perdre à tout jamais la nation arménienne" (p. 57). Le sentiment que les Arméniens, ou lui, du moins, ont survécu grâce à leur obstination sans égale pour contrecarrer un ennemi désireux de les exterminer, et ont été inspirés par la fierté éprouvée à l'égard de leurs combattants pour la liberté, tels que le général Antranik, Sebouh et Mourad.            

Fin 1920, la famille rejoint Constantinople, début de leur odyssée vers les Etats-Unis, où le père d'Abrahamian est parti, avant la guerre, trouver du travail. Lorsque son père apprend qu'ils sont en vie, à Constantinople, il envoie de l'argent grâce à l'organisation du Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient], pour les aider à venir. En juin 1921, Abrahamian et sa mère arrivent à Providence, dans l'Etat du Rhode Island, pour finalement retrouver le père, parti à New York, rejoignant d'autres membres de la famille, déjà installés aux Etats-Unis. L'ouvrage s'achève par une brève description de l'existence rajeunie des survivants, existence qui, selon lui, semble avoir été globalement heureuse à nouveau, malgré une période récente, faite de traumatismes. Abrahamian et ses relations commencent aussi à s'intéresser au monde qui les entoure, d'un point de vue politique, et se montrent sensibles à l'injustice sociale exercée contre autrui.    

Lorsque l'A. réfléchit à ses actions durant le génocide et l'immédiat après-guerre, il regrette deux épisodes, lors desquels il passa à tabac des Turcs, lorsqu'il en eut l'occasion. Jugeant ces agissements comme des "actes aveugles de haine." Tout jeune, il fantasme sur l'éradication des Turcs de la surface de la Terre, ou du moins des villes entières, mais, devenu adulte, "[il comprit] que ce serait une action très cruelle, car de nombreux innocents souffriraient, n'ayant absolument rien à voir avec les véritables coupables. La cruauté alimente la cruauté et elle doit donc cesser à un certain moment." Autrement dit, les Arméniens ne doivent pas chercher vengeance. Ils doivent réclamer justice pour des crimes passés, non seulement pour les Arméniens, mais pour "la cause de la race humaine" (p. 77).

Abrahamian résume pertinemment les vicissitudes de son existence en conclusion du livre : "La joie de ces années a aidé à enterrer le malheur, que nous avons tous vécu. Le passé est enterré, mais ne peut être oublié." (p. 100).

Avec tant de mémoires et d'histoires publiées sur les villages de la plaine de Kharpert, il serait intéressant, pour des ouvrages nouvellement parus, d'opérer un croisement avec leurs prédécesseurs et de livrer une analyse comparative, en introduction ou à la suite. Ce qui requiert l'intervention d'un spécialiste.   

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Traduction : © Georges Festa - 09.2014