mercredi 3 septembre 2014

Fatih Akin - Interview



© Bombero International, Corazón International, International Traders, Jordan Films, Pandora Filmproduktion, 2014


Entretien avec Fatih Akin sur son nouveau film The Cut
par Stephen Heymanaug
The New York Times, 26.08.2014


Le réalisateur Fatih Akin, 41 ans, né en Allemagne de parents turcs, s'est inspiré de son héritage métissé pour réaliser deux films complexes, applaudis par la critique - Head-On (2004) et De l'autre côté (2007) - lesquels composent les premières parties de ce qu'il nomme sa trilogie "L'amour, la mort et le mal." L'épisode final, The Cut, programmé en ouverture du Festival du Film de Venise, dimanche [31 août], revient en 1915 rejouer un des chapitres les plus douloureux et controversés de l'histoire de la Turquie : le génocide arménien.

Le film met en vedette l'acteur franco-algérien Tahar Rahim (Un prophète, 2009) dans le rôle d'un forgeron arménien, qui parcourt le monde - d'Alep à La Havane et au Dakota du Nord - à la recherche de ses deux filles, dont il est sans nouvelles, suite au déclenchement d'une violence systématique, qui coûtera finalement la vie à quelque un million et demi d'Arméniens.

The Cut - tourné en 35 mm en cinémascope, avec des extérieurs dans cinq pays et un budget de 15 millions d'euros, soit 20 millions de dollars environ - est de loin le film le plus ambitieux jamais tenté par Fatih Akin, qui reconnaît être quelque peu nerveux quant à l'accueil qui lui sera réservé. Le film était, dans un premier temps, prévu en première au Festival du Film de Cannes, mais Akin l'a retiré pour "raisons personnelles." Dans l'entretien publié qui suit, il explique pourquoi il propose The Cut à Venise, comment il voit sa réception en Turquie, et le grand nombre de réalisateurs qui l'ont influencé, dont Elia Kazan et Terrence Malick.

- Stephen Heymanaug : Vous avez récemment déclaré dans un journal en Turquie que le pays est mûr pour un grand film abordant le génocide arménien. Lequel journal a reçu depuis des menaces de mort. Avez-vous changé d'avis ?
- Fatih Akin : Non. Je continue à penser que la Turquie est prête. Deux amis à moi, tous deux producteurs, ont lu le scénario. L'un d'eux m'a dit qu'on me jettera la pierre, l'autre qu'on me couvrira de fleurs. Ce dont il est question - des fusils et des roses. Mais j'ai montré le film à des gens qui nient le fait que 1915 fut un génocide et à des gens qui le reconnaissent, et les deux groupes ont eu le même impact émotionnel. J'espère que le film puisse être vu comme un pont. Naturellement, il existe des groupes radicaux, des groupes fascistes, qui redoutent toute forme de réconciliation. Et moins ils sont nombreux, plus ils aboient. Le journal à qui j'ai accordé l'interview, Agos, est en fait un hebdomadaire arméno-turc, où travaillait le journaliste Hrant Dink.        

- Stephen Heymanaug : Il était arménien et fut assassiné en 2007 par un jeune nationaliste turc. En 2010, vous avez essayé de réaliser un film sur la vie de Dink, mais sans pouvoir trouver un acteur en Turquie pour interpréter le rôle.
- Fatih Akin : J'avais relevé cinq noms d'acteurs turcs, pouvant, selon moi, jouer le rôle. Ils étaient tous mal à l'aise avec le scénario. Je n'ai pas envie de faire du tort à qui que ce soit, je ne vis pas en Turquie; d'une certaine manière, je suis en sécurité, protégé. Mais ces acteurs auraient pu avoir des problèmes. Aucun film ne vaut ça.

- Stephen Heymanaug : Les scènes dans The Cut, qui se situent en Turquie, ont en réalité été filmées en Jordanie. Pourquoi ?
- Fatih Akin : Pour des raisons logistiques, principalement. Le film se situe en 1915, au sud-est de la Turquie, tout près de l'actuelle Syrie, en fait. Et j'avais besoin de trains anciens, de trains historiques, du genre du Bagdad, que les Allemands construisaient à travers l'empire turc, à cette époque. On trouve ces trains et ces paysages en Jordanie.

- Stephen Heymanaug : Mais vous avez aussi tourné des séquences de The Cut en Allemagne, à Cuba, au Canada, à Malte.
- Fatih Akin : C'est un road movie. L'intrigue concerne un père en quête de ses enfants perdus. Le génocide arménien ne fut pas seulement une affaire de violence, ce fut aussi une migration forcée, la dispersion à travers le monde de tous ces gens, de l'Anatolie à Port-Saïd, en Egypte; à La Havane; au Canada; en Californie; à Hong Kong.     

- Stephen Heymanaug : Dans quelle mesure cette histoire s'inspire-t-elle de l'existence d'une personne réelle ?
- Fatih Akin : J'ai fait beaucoup de recherches tout en l'écrivant et j'ai découvert des journaux d'Arméniens, arrivés à La Havane, au début de la vingtaine. Des histoires orales et toute une littérature sur les camps de mort et les convois de mort. J'ai rassemblé une grande richesse de portraits de témoins, en essayant de les accorder.

- Stephen Heymanaug : Vous avez présenté le film comme une sorte de western.
- Fatih Akin : Oui. The Cut n'est pas seulement un film sur le sujet, il a à voir avec mon périple personnel à travers le cinéma, les réalisateurs que j'admire et qui influencent mon travail. America America, d'Elia Kazan, m'a énormément influencé. Comme l'œuvre de Sergio Leone, sa manière de cadrer. C'est aussi comme un hommage à Scorsese. J'ai écrit le film avec Mardik Martin, le tout premier scénariste de Martin Scorsese, qui a écrit Mean Streets et la première version de Raging Bull. Comme il est arménien, je l'ai découvert sur ce projet et il m'a aidé à l'écrire. Nous avons beaucoup évoqué les personnages obsessionnels dans les films de Scorsese.
Le film a aussi beaucoup à voir avec mon admiration pour Bertolucci, les westerns spaghettis et la manière avec laquelle Eastwood a adapté les westerns spaghettis. Et notre façon de saisir la lumière, en l'ayant toujours derrière nous, s'inspire beaucoup du travail de Terrence Malick. Si bien que ce film se situe plus dans l'océan Atlantique, quelque part près des Açores - pour un film européen il est trop américain, et pour un film américain il est trop européen.       

- Stephen Heymanaug : Pourquoi les personnages turcs dans votre film parlent-ils turc, alors que les Arméniens parlent anglais ?
- Fatih Akin : La principale raison est que, si je voulais contrôler le film, il me fallait contrôler les dialogues. Et je ne parle pas du tout arménien. Il y a plein d'exemples dans l'histoire du cinéma. Bertolucci a tourné Le Dernier empereur avec des Chinois parlant anglais. J'ai repris l'idée utilisée par Polanski dans Le Pianiste, où il fait en sorte que les personnages polonais parlent anglais et les Allemands parlent allemand, faisant de l'anglais une langue d'identification. Il s'agit d'un choix clair, mais qui en surprend certains, parce qu'ils sont habitués à mes films en allemand et en turc. Or ce film concerne plus le monde dans son ensemble. Il ne se situe pas dans un cadre minimaliste.

- Stephen Heymanaug : Comment s'est passé le tournage avec Tahar Rahim ?
- Fatih Akin : Un prophète m'a beaucoup influencé, il s'agit d'un grand film - un chef-d'œuvre. Et 90 % de la valeur du film vient de Tahar Rahim. Quand on s'est rencontrés, il y avait beaucoup de choses que nous partagions. Nous venons des mêmes milieux - lui a grandi en France dans un milieu arabe, et moi j'ai grandi en Allemagne dans un milieu turc.

- Stephen Heymanaug : Etes-vous plutôt ravi ou nerveux sur les débuts de votre film à Venise ?
- Fatih Akin : Les deux. J'ai passé trop de temps là dessus - d'habitude on passe deux ans sur un film, mais là j'ai passé sept ans; les quatre dernières années, je travaillais chaque jour. Oui, je suis nerveux.

- Stephen Heymanaug : The Cut était, au début, programmé au Festival du Film de Cannes, mais vous avez retiré le film à la dernière minute, invoquant des "raisons personnelles." Que s'est-il passé ?
- Fatih Akin : Nous avons montré le film à Cannes et à Venise, en même temps. La réaction à Venise a été très enthousiaste et Cannes a été beaucoup plus prudente, comme toujours. Ça m'a rendu nerveux et j'ai suivi mes instincts. Mais impossible d'évoquer ma décision dans la presse, car Venise me demandait d'attendre, avant de faire leur annonce. Les gens à Cannes n'ont jamais rejeté le film, mais j'ai l'impression qu'il ne répondait pas à leur attente. Parce qu'il est historique, en anglais, qu'il n'est pas minimaliste, je ne sais pas. Impossible de satisfaire les attentes d'autrui. Par contre, les miennes comptent.            

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Traduction : © Georges Festa - 09.2014