mercredi 3 septembre 2014

Guerre et génocide : la campagne de Gallipoli et des Dardanelles et le génocide arménien / War and Genocide : The Gallipoli / Dardanelles Campaign and the Armenian Genocide



Carte du détroit des Dardanelles
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Guerre et génocide :
la campagne de Gallipoli et des Dardanelles et le génocide arménien
par Alan Whitehorn
Massis Weekly, 28.06.2014


Le bombardement du détroit des Dardanelles, par la flotte de l'Entente, en février et en mars [1915], puis les débarquements amphibies à Gallipoli, le 25 avril, constituent deux déploiements militaires liés entre eux, qui ont gravement menacé la survie de l'empire ottoman. Ces combats militaires, en retour, sont liés à la décision draconienne du régime Jeune-Turc d'arrêter plusieurs centaines de responsables communautaires et politiques arméniens, à Constantinople, le 24 avril, un acte qui constitua la phase inaugurale du génocide arménien.

La Première Guerre mondiale compta plusieurs fronts majeurs : l'Europe occidentale, l'Europe orientale, le Proche- (et Moyen-) Orient, ainsi que la région du Caucase. En Orient, la Russie, en tant qu'allié majeur de la Grande-Bretagne et de la France, combattait l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'empire ottoman. Les troupes de la Russie combattaient de la Mer Baltique au nord, à travers l'Europe orientale, à la Mer Noire et aux montagnes du Caucase au sud. Les détroits du Bosphore, clés au plan stratégique pour le pouvoir ottoman, reliant la mer Méditerranée et la mer Noire, étaient essentiels pour approvisionner la Russie en munitions et en fournitures. Or, dès le déclenchement du conflit, les détroits furent fermés. Les flottes britannique et française bloquèrent le détroit des Dardanelles côté occidental, tandis que l'empire ottoman minait et contrôlait le reste.

Au yeux de nombreux stratèges anglais et autres de l'Entente, l'empire ottoman était perçu comme le maillon faible au sein de l'alliance militaire, centrée sur l'Allemagne. Winston Churchill, premier lord de l'Amirauté britannique, plaida vigoureusement afin de tenter une audacieuse opération navale, destinée à briser les lignes des mines navales ottomanes, détruire les forteresses longeant la côte des Dardanelles et débarquer dans les détroits rapidement et de façon décidée, afin de s'emparer de la capitale ottomane, Constantinople. Ce faisant, les stratèges espéraient pouvoir éliminer l'empire ottoman de la guerre et frapper un coup majeur contre l'Allemagne. S'appuyant sur une domination centenaire, sans égale, des océans à travers le monde, la flotte britannique semblait plus que capable de mener à bien une opération navale aussi audacieuse et téméraire.

A partir de février [1915], les flottes anglaise et française commencèrent leurs bombardements navals et cherchèrent ensuite à entamer les lignes de mines flottantes. Résultat, une grande appréhension régnait à Constantinople parmi les dirigeants Jeunes-Turcs. Des projets visèrent à abandonner la capitale, si nécessaire. Néanmoins, plusieurs vaisseaux de l'Entente ayant été coulés par des mines, le commandement naval anglais marqua une pause, peu désireux de subir la perte d'autres vaisseaux de guerre importants. Il choisit alors de ne pas procéder uniquement à l'aide d'opérations par mer. A l'opposé, il préféra attendre le montage d'un ambitieux débarquement amphibie sur les rivages accidentés de Gallipoli. Les préparatifs pour rassembler les troupes, l'équipement et les fournitures furent conséquents et nécessitèrent un temps considérable. Des troupes furent constituées en divers points de la mer Méditerranée pour être finalement convoyées vers les îles voisines des Dardanelles. Il était de plus en plus évident, pour les responsables militaires ottomans et allemands, qu'un vaste débarquement était imminent, même s'ils en ignoraient le lieu précis. Deux cents navires de l'Entente et quelque 75 000 hommes de troupe quittèrent finalement le port de Mudros, le 23 avril. Date initialement prévue du débarquement, mais qui avait reportée, suite aux mauvaises conditions météorologiques. Deux jours plus tard, le 25 avril, les troupes anglaises, françaises, australiennes et néo-zélandaises débarquèrent sur la péninsule de Gallipoli, qui protégeait l'entrée des Dardanelles. Une nouvelle épopée militaire terrestre était lancée.

Entre la nuit où la flotte de l'Entente quitta Mudros et la veille du débarquement militaire à Gallipoli, le régime Jeune-Turc mit rapidement en place une des phases inaugurales du génocide arménien. Opérant à l'aide de listes préalablement établies des noms de personnalités arméniennes, la police et l'armée arrêtèrent plusieurs centaines de dirigeants communautaires et politiques arméniens à Constantinople, durant la nuit du 24 avril. Soit la veille du débarquement anglais et allié à Gallipoli. Guerre et génocide sont souvent entremêlés et ce fut particulièrement évident durant les heures qui séparèrent le 24 et le 25 avril. Les dirigeants de la communauté arménienne eurent-ils été arrêtés alors, si les navires et les troupes de l'Entente n'eussent pas été sur le point d'envahir ? Il est sûr que la communauté arménienne était déjà la cible du régime nationaliste Jeune-Turc. Or le secret, la violence et le sentiment de l'urgence de menaces militaires majeures rendirent ces agissements génocidaires davantage réalisables.

De nombreux ouvrages et articles, écrits sur les combats militaires à Gallipoli, relèvent le nombre important de victimes militaires des deux côtés. Pour les Australiens et les Néo-Zélandais, ces journées guerrières sont associées de manière héroïque au Jour de l'ANZAC, journée de deuil et de fierté nationale. Pour les citoyens turcs, il s'agit d'une bataille qui vit une des rares victoires militaires lors de la Première Guerre mondiale et l'émergence d'un officier turc charismatique, Mustafa Kemal, lequel rallia ses troupes pour défendre l'empire et qui deviendra plus tard Atatürk, le président fondateur de la république de Turquie. Les historiens militaires se focalisent souvent sur la valeur des officiers de commandement, le courage, et souvent les souffrances, des soldats, tout en négligeant habituellement le contexte sociétal de la guerre. Or, à l'ère de la "guerre totale" moderne, où les cibles civiles sont considérées comme un élément clé d'une stratégie victorieuse, des comptes rendus incomplets de l'ensemble d'un conflit ne suffisent pas. Dans la plupart des écrits sur Gallipoli, les déportations et les victimes civiles sont rarement mentionnées. Plus décevant encore, l'absence du lien important des campagnes de Gallipoli et des Dardanelles avec l'une des phases clé du génocide arménien - un génocide qui conduira à la mort de près d'un million et demi d'Arméniens. Le fait est que le nombre de marins et de militaires, blessés et morts durant les campagnes des Dardanelles et de Gallipoli, pâlit en comparaison du nombre de civils, qui furent arrêtés, affamés, torturés et qui périrent lors du génocide arménien - un génocide qui prit une ampleur significative, coïncidant avec le débarquement de l'Entente à Gallipoli. Pour la dictature Jeune-Turc, les deux événements sont liés de façon centrale. Face au péril des armées étrangères et d'une possible occupation militaire de Constantinople par l'Entente, une entreprise rapide et meurtrière visa la minorité ethnique chrétienne arménienne à des fins de génocide.            

[Alan Whitehorn est professeur émérite de sciences politiques au Royal Military College du Canada et l'auteur de Return to Armenia [Veradardz depi Hayastan] (Erevan : Lusakn, 2012).]  
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Traduction : © Georges Festa - 09.2014