dimanche 7 septembre 2014

Le génocide et les technologies de mort - Entretien avec Claire Mouradian / El genocidio y las tecnologías para matar - Entrevista a Claire Mouradian



© Hazan, 2007


Le génocide et les technologies de mort :
entretien avec Claire Mouradian
par Alberto López Girondo
Tiempo Argentino (Buenos Aires), 20.04.2014


[L'universitaire, née en France, nous fait partager son analyse sur le génocide arménien, dont on commémore les 99 ans.]

Le 24 avril prochain marquera le début, voici 99 ans, du génocide arménien, lors duquel près d'un million et demi d'êtres humains furent assassinés, en l'espace de quelques années, par le gouvernement des Jeunes-Turcs, au crépuscule de l'empire ottoman. Claire Mouradian est l'invitée à Buenos Aires du colloque intitulé précisément "En vísperas del centenario" [A la veille du centenaire], organisé par le Centro de Estudios de Genocidio de l'université Tres de Febrero, avec la Fondation Memoria del Genocio Armenio, au Centre Culturel Borges. L'universitaire franco-arménienne est directrice de recherches au CNRS et professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Auteure de Caucase, terre d'empires (Armand Colin, 2005) et De Staline à Gorbatchev, histoire d'une république soviétique, l'Arménie (Ramsay, 1990), Tiempo Argentino a profité de cette belle opportunité pour réaliser un entretien, en lien avec l'actualité conflictuelle de la région.   

- Alberto López Girondo : Le titre de votre conférence, "Le télégramme comme instrument du génocide," retient l'attention.
- Claire Mouradian : L'idée était de montrer que le télégramme, considéré aujourd'hui comme un moyen de communication de la modernité, d'un modèle de société qui progresse, d'un modèle d'administration, d'organisation du pays, fut aussi au centre de l'organisation du génocide arménien, ce que démontre la modernité du génocide. Il s'agit d'un élément, qui illustre un processus industriel, dans lequel s'est développé ce massacre. Il n'y avait pas de chambres à gaz, mais, grâce au télégraphe, les ordres étaient transmis et il constitua lui aussi un élément utile à la désinformation.

-  Alberto López Girondo : En quoi ?
- Claire Mouradian : Il y avait des télégrammes secrets, réels, cryptés, mais d'autres aussi, qui étaient totalement contradictoires et différents. Talaat Pacha, le ministre turc de l'Intérieur, qui donna l'ordre d'extermination et qui dirigeait tout, envoyait toute une série d'ordres authentiques, lesquels étaient immédiatement détruits. Et une autre série de télégrammes camouflés ou chargés de désinformer. Tout cela est utilisé par le négationnisme pour déclarer qu'il n'est pas vrai que ces ordres furent donnés. Or l'on sait que Talaat, tout comme Enver Pacha, le ministre de la Guerre, et Saïd Halim Pacha, le Premier ministre, disposaient d'un télégraphe dans leurs bureaux, ainsi que le sultan Abd ul-Hamid dans son palais.

-  Alberto López Girondo : C'est la première fois que la technologie fut au service de la mort en masse ?
- Claire Mouradian : Chaque époque possède sa technologie spécifique en vue de donner la mort. N'importe quelle technologie peut servir au bien ou au mal, tout dépend de son usage et de qui s'en sert. Ce que montre l'histoire du génocide, c'est que cette technologie servit à ce moment-là à la mise en œuvre du génocide et à son occultation.

-  Alberto López Girondo : Quelle est aujourd'hui la situation du révisionnisme en Turquie ?
- Claire Mouradian : Le négationnisme se porte très bien. Même si, avec les nouvelles technologies, les autorités auparavant pouvaient dire ce qu'elles voulaient, maintenant il y a internet et les réseaux sociaux, et ce n'est plus aussi facile.

-  Alberto López Girondo : Ce n'est pas un hasard si le Premier ministre Erdogan méprise et interdit Twitter et YouTube...
- Claire Mouradian : En réalité, la Turquie a toute une série de problèmes, parmi lesquels le génocide arménien tient une grande place. Ils essaient de répondre aux questions posées par les Kurdes, les Druzes, les alévis, les musulmans, les Grecs. Mais les couches intellectuelles et une grande partie de la société civile ont compris qu'il existe des sujets qu'il convient de prendre en compte. Pas pour les Arméniens, mais pour eux-mêmes, car ce sont des thèmes qui concernent la démocratie, il s'agit d'une question qui touche à la paix. Une lutte est menée parmi ceux qui sont à l'origine de ce combat et l'on constate des avancées dans la société civile, mais pas dans les institutions. Car l'Etat dépense des millions dans le négationnisme, principalement aux Etats-Unis, en France, en Argentine, et la société se radicalise, les uns pour, et les autres contre, le fait d'admettre ce sujet.

-  Alberto López Girondo : Or la Turquie demande à entrer dans l'Union Européenne.
- Claire Mouradian : (rires) Dans ce cas, je demanderai l'asile en Argentine !

-  Alberto López Girondo : En fait, toute cette partie du Caucase ressurgit périodiquement comme un lieu instable. Songeons aux implications de la crise qui se développe en Ukraine.
- Claire Mouradian : Cette région, tout comme le Moyen-Orient et les Balkans, subit les conséquences de la fin des empires. Depuis la disparition des empires coloniaux (cas de l'empire ottoman et de celui des tsars) et de l'Union Soviétique, chacun de ces peuples tente de se faire une place au soleil, de faire valoir ses droits. Ceux qui ont perdu, tentent aujourd'hui de recouvrer leurs zones d'influence. La Russie est présente dans le Caucase depuis cinq siècles, depuis la conquête de Kazan et d'Astrakhan, à l'embouchure de la Volga dans la mer Caspienne. Après s'être battue cinq siècles pour conquérir cette région, elle ne va pas l'abandonner en quelques années.

-  Alberto López Girondo : La Turquie a été traditionnellement un obstacle pour les tsars.
- Claire Mouradian : Oui, mais elle aussi fut un empire conquérant. Les vainqueurs y coexistent avec les vaincus et ceux qui observent du dehors. Il s'agit d'une zone où s'entrecroisent de multiples tensions, entre empires anciens et empires actuels, des religions - musulmans, chrétiens, Juifs -, l'Est et l'Ouest, la Guerre froide. Une zone faite d'identités multiples, sans identité claire.

 -  Alberto López Girondo : Une sorte de choc des civilisations, comme on dit.
 - Claire Mouradian : Un choc contradictoire. Il existe des Arméniens d'Arménie, des Arméniens du Caucase, conquis par Moscou à l'époque soviétique. De fait, aujourd'hui, à Moscou vivent deux millions de travailleurs arméniens, mais aussi azéris, ceux que l'on appelle les "Peaux-Noires" qui, lorsqu'ils se trouvent en Occident, sont considérés comme Russes ou soviétiques. Il s'agit d'une région instable qui se prête aux jeux de guerre, d'un échiquier qui prolonge, d'une autre manière, la Guerre froide.

-  Alberto López Girondo : Peut-il y avoir une autre solution que celle d'une guerre dévastatrice ?
- Claire Mouradian : (rires) Je ne suis qu'une historienne, pas une politicienne, ni une voyante ! En tant que citoyenne, je pense que la meilleure solution serait une fédération, car ce sont des peuples complémentaires avec une histoire commune. Or personne ne veut d'une fédération, vu les mauvais souvenirs de l'époque tsariste et de Staline. L'idée de fédération est associée à l'Union Soviétique et rappelle de terribles souvenirs. Le Karabagh (une enclave à majorité arménienne en Azerbaïdjan) représente un problème pour nous, les Arméniens, mais qui veut réellement la paix au Karabagh ? Le gouvernement utilise la question arménienne et azérie comme un thème sécuritaire avant les élections, mais pas comme un problème de démocratie. Les oligarques du monde des affaires préfèrent une solution instable pour des questions de "business," les marchands d'armes préfèrent la guerre pour vendre des armes. Les diplomates préfèrent un conflit pour faire de la diplomatie. Les grandes puissances préfèrent l'instabilité, parce qu'elles en tirent les ficelles.

-  Alberto López Girondo : La paix n'est pas très sexy.
- Claire Mouradian : Elle ne profite ni aux trafiquants, ni aux négociants, ni aux diplomates, parce qu'ils perdraient leur travail, ni aux responsables politiques, ni aux grandes puissances. Elle ne convient à personne, sauf les gens ordinaires. Dans la Turquie d'aujourd'hui, les jeunes générations et les générations moyennes n'ont pas vu d'Arméniens. Il existe là-bas 80 millions d'habitants et environ cinquante mille crypto-Arméniens [Arméniens cachés]. En Azerbaïdjan, personne ne voit non plus d'Arméniens; or, autrefois, les populations vivaient côte à côte. Je vais vous raconter une histoire : en 2004, alors qu'ils participaient à une formation sous l'égide de l'OTAN à Budapest, un officier azéri, Ramil Safarov, a assassiné à coups de hache, alors qu'il dormait, Gourguen Margarian, un lieutenant de l'armée arménienne. Il fut condamné à la prison à vie, mais en vertu d'accords internationaux, Safarov fut extradé vers l'Azerbaïdjan en 2012. Il y fut accueilli en héros, gracié par le président Ilham Aliyev, et promu en grade. Comment peut-on rétablir la confiance pour obtenir la paix de cette manière ? Et la communauté internationale est ambiguë à ce sujet. En Europe, il y avait un projet de Partenariat Oriental du Caucase, une sorte d'association économique et culturelle, visant à rapprocher les pays caucasiens de l'Union Européenne. Le projet concernant l'Azerbaïdjan était qu'il se transformât en une sorte de Suisse, un pays idéal. On disait que, pour résoudre le conflit avec l'Arménie, il fallait faire appel au droit à l'intégrité territoriale. Or on demande à l'Arménie de résoudre les conflits conformément à l'autodétermination des peuples. Alors ? L'Arménie a un problème avec l'énergie électrique, parce qu'elle possède une centrale, Medzamor, près de la frontière avec la Turquie, qui a souffert des conséquences d'un tremblement de terre en 1988. Elle produit 40 % de l'électricité du pays. L'Arménie subit un blocus et n'arrive pas à obtenir de l'énergie, mais personne ne veut d'une ouverture de la centrale. La Russie a aidé à l'ouvrir. Actuellement (en décembre dernier, en même temps que le Président Vladimir Poutine poussait à la signature d'un accord avec Viktor Yanoukovytch, il agissait avec le gouvernement arménien), un accord douanier a été conclu avec Moscou. Il venait en parallèle avec celui que proposait aussi l'Union Européenne à l'Ukraine. Mais l'U.E. n'offrait ni argent, ni soutien. D'un autre côté, l'U.E., quarante ans après, n'a pas réussi à faire partir la Turquie de Chypre, et Chypre se trouve en Europe. Qui plus est, l'Arménie ne possède ni gaz, ni pétrole, ni richesses. Aujourd'hui, l'Arménie n'a confiance ni dans la Turquie, ni dans l'Azerbaïdjan. Quelle autre voie s'ouvre à elle ?

-  Alberto López Girondo : Quel est donc l'avenir du peuple arménien ?
- Claire Mouradian : Je vais vous dire quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste : l'optimiste déclare "Quel malheur ! On ne peut pas être pire !" Le pessimiste dit : "Mais si ! Mais si !" En Arménie, le pessimiste apprend le turc, l'optimiste apprend l'anglais, et le réaliste apprend la kalachnikov [jeu de mots entre apprendre et prendre, se saisir du fusil - note d'A.L.G.]. D'autres disent qu'ils troqueront une histoire glorieuse contre un meilleur emplacement géographique. Les Arméniens sont restés chrétiens et ont subi les invasions des Perses, des Mèdes, des Azéris, des Byzantins, des Arabes, des Seldjoukides, des Ottomans, des Druzes, des Soviétiques, et nous sommes toujours là. A travers l'histoire, nous observons que le pays s'est rétréci, mais que la population s'est dispersée à travers le monde. Si l'Arménie a survécu, c'est parce qu'il s'agissait de petits royaumes et non d'un Etat-nation. Lorsque Ninive est tombée, l'empire assyrien a disparu, alors qu'en Arménie, lorsqu'un centre tombait, un autre réapparaissait. D'un côté, la diaspora peut être une perte, puisque beaucoup de gens s'assimilent et que les nouvelles générations deviennent françaises, argentines ou américaines. Mais c'est aussi une force, car les partis politiques arméniens se sont formés en diaspora, de même que le premier journal arménien, qui fut publié en Inde.

-  Alberto López Girondo : Cette idée d'une patrie sans patrie.                          
- Claire Mouradian : Officiellement, en Arménie, vivent trois millions de personnes, mais le chiffre réel est inférieur, environ deux millions et demi.
La diaspora est indubitablement plus nombreuse. Deux millions en Russie, 400 000 en France, un peu plus de 100 000 en Argentine.

- Alberto López Girondo : Quel est le secret de la survie du peuple arménien ?
- Claire Mouradian : Bonne question. D'un côté, la religion nationale, l'alphabet et une idée nationale précoce. La force que revêt la langue est frappante, l'idée d'une patrie sans patrie. Il y a des gens qui, au lieu de la croix portée autour du cou, ont un alphabet. Et je crois que la force des volontaires est plus grande que celle des mercenaires. Il reste l'idée qu'il existe une patrie, aussi loin soit elle, parfois. Il s'agit plus de la force de la pensée que de la force matérielle. Honnêtement, je ne sais pas si l'Arménien survivra, je pense que la situation est très difficile, parce que très fragile face aux empires.

- Alberto López Girondo : Pensez-vous revenir dans la terre promise ?
- Claire Mouradian : Ceux qui sont revenus parfois se sont rendus compte que le pays idéal était une chose et le pays réel, une autre chose. Et beaucoup de gens s'assimilent là où ils sont nés.  

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Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 09.2014