dimanche 21 septembre 2014

Les Arméniens de Cilicie et le génocide (2) : Le nationalisme turc, Kemal Atatürk et la Question arménienne / Cilician Armenians and the Genocide (Part Two) : Turkish nationalism, Kemal Ataturk and the Armenian Question



Carte des accords Sykes-Picot (16 mai 1916)
© http://fr.wikipedia.org


Les Arméniens de Cilicie et le génocide
Deuxième partie : Le nationalisme turc, Kemal Atatürk et la Question arménienne
par Eddie Arnavoudian
Groong, 27.08.2014


L'essai de R. K. Sahakyan, Les Relations franco-turques et la Cilicie, 1919-1921 (Erevan, 1970, 328 p.) [en arménien], permet d'appréhender plus clairement et plus en détail la nature des relations franco-arméniennes et franco-turques dans la Cilicie de l'après-guerre. Tout en retraçant les relations avec la France, parallèlement à la montée et la victoire finale du mouvement turc, dirigé par Kemal Atatürk, Sahakyan documente aussi, et plus important encore, sa nature essentiellement antidémocratique, réactionnaire et chauviniste. Il montre que Kemal Atatürk n'est qu'un prolongement, sous une forme républicaine, du projet nationaliste Jeune-Turc, visant à sauver l'empire ottoman en voie de désintégration, au moyen du génocide, de l'assimilation forcée, de la guerre, de l'épuration ethnique et de l'oppression des minorités nationales.  

I.

Compte tenu de leur ancrage initial, à la fois précaire et incertain, dans l'empire ottoman et le Moyen-Orient d'après-guerre, vis-à-vis à la fois de leurs rivaux impérialistes et de leurs opposants en Turquie, les Français adoptèrent une attitude prudente et calculée. Désireux de préserver leurs privilèges coloniaux, ils jouèrent à la fois leurs atouts arménien et turc, tout en attendant de nouveaux développements, pour décider dans quel camp ils planteraient leur tente.    

Afin de garantir un bastion arménien en vue d'une domination coloniale en Cilicie, les Français recrutèrent une Légion arménienne de soldats volontaires, tout en encourageant et en finançant le retour vers leurs foyers ciliciens de près de 120 000 Arméniens, allant jusqu'à leur proposer des moyens limités pour récupérer leurs terres, leurs biens et leurs richesses perdues. Mais, jouant la carte turque, pour faire bonne mesure et comme solution de rechange, ils laissèrent en place l'appareil administratif et juridique, dominé par les Jeunes-Turcs, ne se montrant aucunement enclins à désarmer résolument les forces nationalistes turques, anti-arméniennes. Mettant ainsi cyniquement en scène deux forces opposées et se disposant à agir, dans l'éventualité d'une avancée décisive des uns ou des autres, ou de tout changement qualitatif dans l'évolution régionale.

La montée du mouvement nationaliste de Kemal Atatürk, son émergence comme point de ralliement des nationalistes turcs, opposés au démembrement, par l'Europe, du sultanat ottoman vaincu, concrétisa cette mutation régionale d'ordre qualitatif. Les succès militaires d'Atatürk, en particulier contre des troupes françaises réduites, accélérèrent un rapprochement avec la France, d'autant plus au regard de la perpétuation d'une servilité de l'ancienne Cour ottomane vis-à-vis de sa rivale, la Grande-Bretagne, et de surcroît, en raison de la poussée inquiétante d'une anglophilie parmi les Arméniens. Avec des Arméniens menaçant de tomber entre les bras de l'Angleterre, toute manifestation d'une puissance arménienne en Cilicie ne pouvait que nuire à la France. Laquelle se débarrassa alors de ses atouts arméniens dans le brasier turc.

S'ensuivit alors le cruel abandon, par un empire, de son ancien allié : le refus catégorique de protéger les Arméniens d'un massacre par les Turcs; un immobilisme obstiné, tandis que les communautés arméniennes, cernées de toutes parts, étaient à nouveau contraintes d'abandonner leurs foyers; des retraits en secret, soudains, qui laissaient sans défense des civils désarmés, face à l'avancée et aux pillages des bataillons kémalistes. Résultat, à Marash, plusieurs milliers d'Arméniens furent massacrés. Quasiment toute la population arménienne de Hadjoun - 6 000 habitants - fut mise à mort. La retraite suivante des forces françaises d'Ourfa, d'Aïntab, de Zeïtoun et autres localités, s'accompagna du départ forcé de tous les Arméniens, qui avaient regagné leurs foyers ciliciens, avec les garanties de la France. S'ils échappèrent en grande partie au massacre, leur sort témoigne de l'épuration ethnique systématique, mise en œuvre par les forces de Mustafa Kemal.

Le destin des Arméniens fut scellé et anéanti, suite au cessez-le-feu franco-turc de 1920, aux accords franco-turcs d'Ankara de 1921 et à la reconnaissance, par l'Europe, d'Atatürk, vainqueur, en outre, des forces grecques et arméniennes sur son flanc occidental et oriental. Il ne fallut, dès lors, aux forces kémalistes que deux autres années de répression systématique des minorités nationales pour chasser ce qui restait des Arméniens de ce qui fut, des siècles durant, la Cilicie arménienne.

II.

Sahakyan nous rappelle que l'impérialisme français comptait des intérêts majeurs dans l'empire ottoman, au plan économique, social et culturel, à l'échelle de l'Asie Mineure tout entière. C'est cela qui dicta à la France un soutien sans faille à l'intégrité territoriale de l'Etat ottoman. C'est cette même politique, qui la guida dans l'immédiat après-guerre, fait de féroces rivalités entre empires sur le Moyen-Orient et l'Asie Mineure. Les propositions de partage de l'empire ottoman risquaient ainsi de priver la France d'importantes sources de profit et d'avantages. Compte tenu de l'infériorité militaire française au Moyen-Orient et de la situation dominante des forces armées anglaises, la France n'eut, au début, d'autre choix que de s'aligner sur les propositions britanniques. Tout en manœuvrant pour le maintien de la pièce maîtresse, dans ce qui restait de l'Etat ottoman. Et c'est dans le cadre de cette première démarche, visant à s'assurer un accès indépendant dans la Turquie de l'après-guerre, qu'elle confia à ses alliés arméniens le rôle de pions sur l'échiquier impérialiste.   

Pour la France impériale, il était urgent d'agir. Sa rivale anglaise avait déjà commencé à s'emparer des meilleures portions du territoire ottoman sous contrôle, dont le pétrole de Mossoul. Aussi, pour s'approprier ce qu'elle pouvait, la France s'avança-t-elle en Cilicie, utilisant les survivants arméniens du génocide pour s'assurer une première emprise. Les succès croissants de la résistance d'Atatürk au morcellement de l'Asie Mineure par l'Europe poussèrent la France à changer de tactique et, sacrifiant le pion arménien, à se retourner contre l'Angleterre, en concluant une alliance avec un Atatürk de plus en plus assuré et tonitruant.

La France faisait le pari que ce genre d'alliance avec un Atatürk considéré comme accommodant lui donnait, du moins, quelque chance de dominer dans une Asie Mineure unifiée, et ce, aux dépens de l'Angleterre et des Etats-Unis. Si bien qu'à chaque succès des forces kémalistes contre les puissances impériales européennes et leurs alliés en Asie Mineure, la politique française progressait en ce sens. Un rapprochement avec l'étoile montante du nationalisme turc ne présentait naturellement aucune garantie. Mais, du moins, elle laissait entrevoir à la France des perspectives plus prometteuses que celle de rester à la traîne des Anglais ou de s'appuyer sur des forces arméniennes sans réelle efficacité. Les Arméniens, censés être ses alliés, devinrent ses premières victimes.

III.

Sahakyan attire, à juste titre, l'attention sur la véritable nature et le caractère social et politique du mouvement nationaliste de Kemal Atatürk. La résistance d'Atatürk aux projets européens de démembrement de l'empire ottoman n'était en rien démocratique, progressiste ou anti-impérialiste. Même si ce mouvement guerroyait contre la France et l'Europe, il ne s'agissait nullement d'une guerre anti-impérialiste et démocratique; il ne représentait pas un peuple opprimé, mis à part le petit peuple turc ou kurde, luttant pour leur libération nationale. Atatürk se comporta davantage en fonction des intérêts d'une classe impérialiste et nationaliste, composée de capitalistes et de grands propriétaires terriens, désireux de s'emparer de tous les leviers économiques, sociaux et politiques dans ce qui restait de l'empire ottoman, en Asie Mineure. Au lieu de démocratiser l'ancien empire ottoman, le mouvement de Kemal Atatürk se fixa pour tâche d'éliminer sans pitié tous ses concurrents non-turcs.

La thèse de Sahakyan est confortée par de larges citations des discours et des décisions prises lors des grands rassemblements, qu'Atatürk organisa durant sa campagne contre les puissances impériales européennes et ses rivaux grecs et arméniens. Sahakyan attire, naturellement, l'attention sur le rejet absolu et catégorique, par Atatürk, de tous les droits des Arméniens à une vie sociale, politique ou nationale, non seulement en Cilicie, mais sur le territoire même qui constituait l'Arménie historique et où habitaient plus de deux millions d'Arméniens, avant le génocide de 1915.

Démontrant la continuité entre Kemal Atatürk et les Jeunes-Turcs, bien que rédigé à l'époque soviétique, cet ouvrage réfute avec force la thèse soviétique d'un mouvement atatürkiste, présenté comme une force nationaliste révolutionnaire, anti-impérialiste. Cette vision du nationalisme colonial et chauvin de la Turquie d'après-guerre comme une force de libération anti-impérialiste, bien évidemment fausse, visait clairement à conforter les premières tentatives de l'URSS pour forger une alliance défensive avec une Turquie, alors en conflit avec les mêmes puissances européennes, qui soutenaient la guerre contre la nouvelle république soviétique.

S'il est sûr que l'Europe projetait de démembrer l'Asie Mineure, il ne s'agissait pas de démembrer la nation turque, mais l'empire ottoman qui, même à l'époque de l'après-1915, abritait encore des nationalités diverses. La résistance d'Atatürk ne fut pas une résistance au démembrement de la Turquie, mais une guerre visant à assurer l'hégémonie coloniale de la Turquie sur ce qui subsistait de l'empire ottoman. Or, étant donné la nature particulière de la division proposée de l'Asie Mineure et les premières propositions impérialistes de créer des Etats-nations grecs et arméniens sur des territoires comptant d'importantes populations non arméniennes, les Turcs avaient quelque raison de craindre pour leur avenir dans des terres, où ils habitaient eux aussi depuis des siècles. Kemal exploita avec succès ces peurs pour rallier des Turcs issus de toutes les classes sociales derrière ses ambitions pour une Turquie capitaliste et de grands propriétaires terriens.      

IV.

Avant le génocide de 1915, la position des Arméniens de Cilicie, une communauté de quelque 300 000 âmes, même si elle constituait la minorité la plus nombreuse, illustre avec force le potentiel funeste, inhérente à la nature de la politique nationaliste, qui emportera l'empire ottoman, ou à l'inverse les réformes démocratiques, intercommunautaires, infiniment plus préférables, qui hélas n'adviendront pas. Pour les Arméniens de Cilicie, un Etat-nation arménien indépendant n'était pas à l'ordre du jour, comme, du reste, dans l'Arménie historique tout entière, pour les Arméniens comme pour toutes les autres populations habitant ces territoires. Cette perspective était bloquée, du fait de l'histoire et de la démographie. Et si ce genre d'Etat-nation exclusif venait à naître, où que ce soit en Asie Mineure, il serait inévitablement en proie à des contradictions explosives - près de 50 %, sinon davantage, de sa population lui serait hostile, décidée à le renverser et à le détruire... A nouveau le sang, le chaos, la dévastation.

L'histoire de l'Arménie cilicienne aux 19ème et 20ème siècles est instructive à bien des égards, soulignant notamment le péril que le nationalisme séparatiste entraîna pour l'ensemble des peuples d'Asie Mineure. La structure démographique multinationale des territoires de l'empire ottoman en Asie Mineure empêchait l'émergence d'Etats-nations distincts, assurés au plan ethnique et homogène au plan national. Ce qui n'empêchait pas une évolution nationale spécifique. La structure démographique de l'empire, du moins jusqu'à la victoire finale du mouvement national de Kemal Atatürk, imposait certains paramètres déterminants au développement et au progrès intercommunautaire, social et économique. Lesquels furent néanmoins broyés par un nationalisme turc, à la fois intolérant et chauvin.

La décomposition sanglante et violemment cruelle de l'empire ottoman, le génocide et l'épuration ethnique furent un aspect décisif, prédéterminé par l'échec des réformes et d'une révolution sociale démocratique, et par l'émergence logique de mouvements nationalistes exclusifs au sein d'une Asie Mineure aux nationalités multiples, à la démographie galopante. Dès l'instant où ils adoptèrent un caractère affirmé, exclusif et une direction nationaliste, les affrontements politiques et socioéconomiques à l'intérieur de l'empire ne pouvaient que revêtir une seule forme - celle de la loi de la jungle, de la survie du plus fort. Et, du fait de son statut dominant dans l'appareil d'Etat ottoman, le nationalisme le plus fort et le mieux positionné était celui de l'élite turque, la seule force nationaliste, dépourvue, il importe de le noter, de toute velléité progressiste.

Les vicissitudes de l'histoire pesèrent lourdement sur les mouvements nationalistes non turcs en Asie Mineure. Aucun d'eux n'avait véritablement d'emprise sur l'appareil d'Etat. Définis exclusivement en termes économiques et culturels, émergeant toujours dans l'ombre d'un nationalisme turc prêt à bondir, implanté au sein de l'Etat ottoman, les mouvements nationalistes arméniens et autres, non turcs, constituaient, en outre, des proies faciles, au regard de puissances impérialistes manipulatrices, promettant d'imposer des réformes à un empire ottoman, qu'elles-mêmes aspiraient à contrôler. Tandis que les Arméniens et d'autres communautés se pliaient à la politique européenne, la machine de la propagande réactionnaire turque saisit cette opportunité pour rallier la population turque à une guerre contre les Arméniens, présentés comme des agents de l'impérialisme. Contre un tel mouvement nationaliste turc, uni et quasi monolithique, les populations non turques n'avaient guère de chances de survivre.

Quant à savoir comment le mouvement national arménien s'est développé et déployé durant la période qui suivit la victoire de Kemal Atatürk, et ce qui le définit et structure aujourd'hui, à notre époque d'une Turquie aux ambitions impériales résurgentes, tout cela exige un examen urgent.          

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]


NdT

Cet article fait suite à celui d'Eddie Arnavoudian, paru en anglais le 28.02.2014 dans Groong, et traduit sur notre blog : http://armeniantrends.blogspot.fr/2014/06/les-armeniens-de-cilicie-et-le-genocide.html [trad. G. Festa].
__________

Traduction : © Georges Festa - 09.2014