jeudi 4 septembre 2014

L'histoire du courage et du sacrifice d'une famille arménienne islamisée à Marzovan / An Islamized Armenian Family In Marzovan : A Story of Courage And Sacrifice



Districts de la province d'Amasya (Turquie)
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L'histoire du courage et du sacrifice d'une famille arménienne islamisée à Marzovan
par Florence Avakian


NEW YORK - Ça s'est passé quelques mois après le lancement du génocide arménien en 1915. Tsolag Dildilian et sa famille se convertirent à l'islam, afin de rester dans leur ville de Marzovan. Hors de leur maison, ils adoptèrent une identité turque; mais, chez eux, ils vécurent en tant que chrétiens arméniens.

Grâce à ce comportement, ils parvinrent aussi à cacher et à sauver un grand nombre d'Arméniens, lors du génocide.

Le mystère de cette famille extraordinaire a été évoqué par le docteur Armen Marsoobian, directeur du département de philosophie à la Southern Connecticut State University, lors d'une conférence, jeudi 29 mai dernier. L'A. fut présenté par le Très Révérend Daniel Findikyan, directeur du Centre d'Information Krikor et Clara Zohrab, du diocèse oriental de l'Eglise Arménienne d'Amérique, commanditaire de la manifestation.

Marsoobian, dont les parents survécurent au génocide, débuta son instructif exposé en observant qu'il avait grandi dans un foyer, où le récit de cette tragédie incommensurable était raconté en "noir et blanc : les Turcs étaient les perpétrateurs et les Arméniens les victimes."

Or l'histoire de sa famille est différente. Son grand-père maternel, Tsolag, photographe de profession, dont les militaires turcs avaient besoin, fut épargné, et il put ainsi sauver ses proches immédiats à Marzovan. Mais tous les autres membres de sa famille à Sivas, Amasya, Samsun, Vezirkopru et Trabzon, périrent. Après la fin de la Première Guerre mondiale, du fait des nationalistes de Mustafa Kemal, sa famille fut contrainte de quitter la Turquie, s'établissant tout d'abord en Grèce, puis en Amérique.

L'histoire prit un tour étrange, lorsque Marsoobian apprit que son grand-père avait émigré en Amérique, avant la Première Guerre mondiale, mais que sa femme et ses enfants étaient restés dans les environs de Palou, survivant grâce à la protection d'un oncle islamisé, lequel s'était converti, afin de pouvoir être libéré de prison. Finalement, sa grand-mère et son grand-père arrivèrent en Amérique.

Qui était ce proche, qui sauva le père de Marsoobian d'une mort certaine ?

Montrant les rares photographies et témoignages écrits, qu'il s'est procuré, Marsoobian expliqua que son grand-père Tsolag Dildilian et son frère Aram étaient des photographes, possédant des ateliers à Marzovan, Samsun, Konya et Amasya.

"Je fus choqué d'apprendre que leur famille se convertit à l'islam, le 10 août 1915, et adopta une identité turque," révéla Marsoobian. "Il ne s'agissait pas d'une conversion volontaire, car elle se produisit sous la pression coercitive d'une déportation brutale et, dans la plupart des cas, fatale. Pourquoi cette information essentielle me fut-elle cachée ?"

Creusant plus profondément le mystère, il découvrit que le 10 août 1915 fut aussi le jour où les professeurs arméniens, leurs employés, leurs étudiants et leurs familles, qui avaient cherché refuge dans l'enceinte du Collège Anatolie, où son grand-père travaillait comme photographe, furent raflés et marchèrent vers leur mort.  
  
Le processus génocidaire débuta à Marzovan le 29 avril 1915 avec l'arrestation, l'emprisonnement et finalement l'exécution de plus de 1 200 Arméniens de sexe masculin, durant les deux mois qui suivirent. Un des prisonniers, Garabed Kiremidjian, qui avait des relations personnelles et financières avec les autorités locales, convainquit Mahir Bey d'accepter 50 livres turques de la part de tous ceux qui désiraient ainsi se convertir à l'islam, pour échapper aux déportations en direction d'Alep. Les premières conversions en masse eurent lieu à Marzovan en juin et début juillet 1915.

"Paradoxalement, le ministre de l'Intérieur, Talaat Pacha, ordonna qu'il soit mis fin à la plupart des conversions, lorsqu'il réalisa qu'un trop grand nombre d'Arméniens était prêt à se convertir pour échapper à la mort, sapant ainsi le plan du Comité Union et Progrès, visant à réduire le nombre des Arméniens à moins de 10 % de la population de chaque province."

Environ 3 000 femmes, vieillards et enfants furent convertis, d'après Kiremidjian, qui releva par ailleurs que la règle des 10 % fut appliquée, 1 200 habitants, qui avaient payé un bakchich, étant autorisés à rester, tandis que 1 800 convertis furent déportés. L'A. précisa aussi qu'un "grand nombre d'Arméniens protestants furent convertis, tandis que la plupart de leurs compatriotes catholiques et orthodoxes refusèrent.

En août 1915, "les seuls Arméniens non convertis étaient ceux du Collège Anatolie, dont ma famille, les Dildilian et les Haroutiounian," précisa-t-il. Les responsables du Collège Anatolie "réussirent à soudoyer des officiels locaux, afin de protéger leur personnel arménien et leurs familles. Néanmoins, le 10 août, les gendarmes entrèrent dans l'enceinte de l'établissement et déportèrent les Arméniens.

Le grand-père de Marsoobian, Tsolag, fut informé que sa protection ne continuerait que s'il se convertissait. "Après maints débats au sein de la famille et à l'incitation de Kiremidjian, la famille se convertit, le 10 août 1915, dans l'après-midi."

A l'aide de toute une série de photographies rares, lors de sa conférence multimédia, Marsoobian montra que la famille Haroutiounian de sa grand-tante Haïganouche (la sœur de Tsolag) célébra en secret le Noël arménien en 1916. Sur les cinq jeunes hommes, Aram, le frère cadet de Tsolag, avait été amputé d'une jambe, l'exemptant ainsi du service militaire. Mais les autres eussent été considérés comme déserteurs, souligna Kiremidjian, et arrêtés immédiatement, puis exécutés.

Le drapeau de la résistance

Ces quatre jeunes hommes furent cachés dans la maison familiale, à partir de l'été 1915. Un cliché montre un chandelier sacramentel, un pain d'hostie et un encensoir sur une table, ainsi qu'un drapeau avec trois rayures horizontales, deux bandes obliques et trois étoiles dans chacune d'elles. "Ce qui ressemble au drapeau de l'Association des Etudiants Arméniens de Genève, Genève étant le centre de l'activité des nationalistes arméniens en diaspora, dans les années 1890."

Le parti social-démocrate hentchak et la Fédération Révolutionnaire Arménienne (Dachnaksoutioun) étaient tous deux actifs à Genève, la FRA ayant été fondée par des étudiants arméniens. "Il s'agit là d'une déclaration de résistance - au plan spirituel et au nom de la nation arménienne émergente," nota Marsoobian, avec une fierté bien compréhensible.

Pendant ce temps, les déportations se poursuivirent de la fin juin jusqu'en juillet 1915. Le jour crucial advint, lorsque les gendarmes firent une descente dans le Collège Anatolie et que tous les professeurs, enseignants, avec leurs familles, ainsi que les élèves et les employés, furent embarqués dans des chars à bœufs et expulsés.

"La survie de l'élite de la nation" incita la famille Dildilian à sauver les quelques Arméniens, qui évitèrent ou échappèrent aux déportations. Ces jeunes hommes et femmes éduqués du Collège Anatolie, qui furent cachés par la famille durant deux ans, "portaient l'espoir que la nation renaîtrait, une fois la guerre terminée," rappela le conférencier.

Aram avait conçu pour ses trois condisciples un plan pour fuir les convois de déportation, rentrer dans sa famille et l'approvisionner en fournitures, en médicaments et en armes, afin qu'elle puisse fuir dans les montagnes. Tragiquement, la mère et la sœur d'un des jeunes hommes, présent lui aussi dans le convoi, ne purent les rejoindre et la séparation fut déchirante.

Pendant ce temps, l'hiver dans les montagnes étant rigoureux, les jeunes hommes regagnèrent la maison d'Haïganouche, où Aram agrandit la cachette, la rendant permanente avec deux parties disposant de miroirs pour faire le guet, "afin que si l'une d'elles était découverte, la section du fond soit en sécurité. Des cachettes plus facilement détectables furent créées autour de la propriété, pour que, si les enquêtes de la police découvraient vides ces "fausses" cachettes, elles en déduisent que personne n'était caché dans la maison."

Bientôt, six jeunes hommes furent cachés dans la maison, chiffre qui grimpa à dix, trop nombreux et trop risqué pour être protégés dans un seul lieu. Huit autres jeunes femmes les rejoignirent et, avec Haïganouche et ses cinq enfants, 23 personnes au total vécurent, à un certain moment, dans la maisonnée.

A cette époque, des jeunes - leur nombre est inconnu -  vivaient cachés dans la maison de Tsolag. "Ni Tsolag, ni Haïganouche ne connaissait en détail leurs agissements mutuels, s'agissant de ces caches. Une ignorance réciproque fut peut-être une stratégie de sécurité. Moins l'un connaissait les activités de l'autre, moins il y avait de probabilités d'une trahison forcée."             

Et dans la perspective plus large d'un million et demi de victimes innocentes de l'atrocité du génocide, c'est là l'histoire de trois proches courageux, Tsolag, Aram et Haïganouche, "qui ont risqué leur vie pour sauver leurs compatriotes" et dont l'héroïsme a joué un rôle important lors du chapitre le plus sombre de l'histoire arménienne, souligna Marsoobian.

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Traduction : © Georges Festa - 09.2014