dimanche 14 septembre 2014

Marc Nichanian - Le deuil de la philologie / Mourning Philology



© MētisPresses, 2007


Contester l'incontestable : Le deuil de la philologie de Marc Nichanian
par Karen Jallatyan
Asbarez (Little Armenia, CA), 21.08.2014


N'avez-vous jamais eu l'impression que la philosophie contemporaine soit inutile ? Que vous n'avez pas le temps de réfléchir aux questions impalpables et insignifiantes qu'elle pose ? C'est ce que je pensais, lorsque j'étais en premier cycle à l'U.C.L.A., il y a quelques années, étudiant la chimie et la biologie, et m'efforçant d'assistant aux cours de médecine, une fois diplômé. Mais tout a changé, quand j'ai commencé à lire Marc Nichanian. Non seulement ses ouvrages et ses études m'ont redonné foi dans la nécessité de la philosophie, mais ils m'ont amené à réfléchir à mes marges de compromis entre ma vie en diaspora et mon héritage arménien, au plan créateur et philosophique.

Pourquoi les thèses de Nichanian sont-elles si porteuses de changement ? La réponse est complexe. Depuis trente ans, au moins, cet intellectuel arménien, né en France, qui philosophe en français, en arménien et en anglais, accompagne les tendances philosophiques les plus nuancées et influentes, à travers le monde. Il le fait de deux manières. D'un côté, il s'intéresse aux débats philosophiques contemporains et les évoque dans les plateformes littéraires et critiques arméniennes, en lien avec la vie et la production culturelle et politique arméniennes. Par exemple, Nichanian a écrit des études sur les œuvres de Zabel Essayan, Yéghiché Tcharents, Gourguen Mahari, Daniel Varoujan, Kostan Zarian, et bien d'autres, en les soutenant, au regard des codes critiques les plus récents, reconnus à travers le monde. Par ailleurs, il enseigne et donne des conférences sur des thèmes concernant le génocide arménien - notre façon de nous en servir, de nous l'approprier et de nous en sentir responsable, posant des questions que la plupart des intellectuels arméniens ne posent pas. D'autre part, Nichanian ne cesse de soulever des questions découlant de l'expérience arménienne, dans des publications et des conférences à travers le monde. Ainsi, les problématiques que le génocide arménien révèle dans nos conceptions de l'histoire, de la mémoire et du temps, sont présentes dans les débats anglophones et francophones, en lien avec d'autres cultures et phénomènes historiques.         

Même si le génocide est au centre d'un grand nombre de ses écrits, il serait inexact de définir Nichanian comme un théoricien du génocide arménien. Au contraire, en se focalisant sur les aspects littéraires, artistiques et politiques du génocide, Nichanian montre qu'en nous préoccupant uniquement de sa reconnaissance politique en tant que génocide, nous perdons des dimensions essentielles du génocide arménien. En conséquence, dans son ouvrage La perversion historiographique, paru [en anglais] en 2009, Nichanian expose les thèses dangereuses des négationnistes du génocide arménien et nous avertit des pièges sans nombre, que pose le fait de répondre aux négationnistes, au regard de la mémoire des victimes.

A ce propos, Nichanian soutient la nécessité d'un regard critique sur l'imaginaire des écrivains et des intellectuels arméniens, qui vécurent ces événements catastrophiques. L'imaginaire de ces intellectuels continue d'avoir une grande influence sur notre conception de l'appartenance à la nation arménienne et de son histoire. Voilà pourquoi, selon Nichanian, il est nécessaire d'entreprendre un travail approfondi de dé-sédimentation (autre nom donné à l'interprétation), si l'on veut desserrer l'emprise que des habitudes de pensée et des idéaux, hérités de nos brillants écrivains, depuis près d'un siècle, exercent sur nos esprits. Dé-sédimentation revient à mettre à nu les thèses sous-jacentes de ces acteurs culturels majeurs et de leurs œuvres. Ce qui est en jeu, pour Nichanian, c'est le potentiel productif de la langue et de la culture arménienne, au sens large, partant l'avenir politique du peuple arménien en tant que tel.

Dans ses autres écrits, Nichanian entreprend le travail urgent de dé-sédimenter la conception arménienne moderne d'appartenance à une nation, en s'intéressant principalement au 19ème siècle, lequel eut une immense influence sur l'imaginaire des intellectuels arméniens. Ce que fait précisément l'ouvrage, que je me propose d'analyser plus en détail ici. La parution récente en anglais, traduit par G. M. Goshgarian et Jeff Fort, de Mourning Philology: Art and Religion at the Margins of the Ottoman Empire [Le deuil de la philologie : art et religion aux marges de l'empire ottoman] (Fordham University Press, 2014), m'en donne l'occasion. Le texte français originel fut publié en 2007 et constitue le second d'une série en trois volumes, intitulée "Entre l'art et le témoignage. Littératures arméniennes au XXe siècle" (MētisPresses, Genève - NdT).

Dans cet ouvrage, Nichanian élabore une approche critique des thèses profondément enracinées des grands écrivains de cette période charnière, que furent le 19ème et le début du 20ème siècle - Daniel Varoujan, Hagop Ochagan, Kostan Zarian, mais aussi Khatchatour Abovian, en particulier. L'intérêt de Nichanian se porte notamment sur les thèses renseignant sur le lien entre art et religion. Cette posture constitue un moment crucial, s'agissant de dé-sédimenter notre sentiment hérité d'appartenance à la nation (arménienne), puisque, pour ces intellectuels, l'appartenance à la nation s'accomplit au moyen de l'art, ou, autrement dit, l'art est à l'origine de l'appartenance à une nation.          

Nichanian démontre que, dans leurs tentatives respectives de donner vie à un sentiment d'appartenance à la nation arménienne, ces écrivains s'appuient, sans pouvoir la contester, sur une interprétation philosophique particulière du lien entre art et religion, formulé en Europe, au début du 19ème siècle. Résultat, ce lien consiste à supposer simultanément que la religion prend son origine dans l'art et que l'art fait le deuil de la perte de la religion.

Dans leur entreprise pour donner vie à un sentiment d'appartenance à la nation arménienne, comment Varoujan et sa génération contemporaine d'écrivains arméniens arrivent-ils à répéter, quasiment mot pour mot, l'hypothèse, élaborée dans l'Europe du début du 19ème siècle, d'une relation circulaire entre art et religion ?

La réponse de Nichanian est double. Premièrement, soutient-il, les écrivains arméniens, du fait de leur période historique, concevaient l'art et la religion dans le cadre de la discipline de la philologie. La philologie est l'étude des langues en tant que telles et en lien avec d'autres langues. Les études philologiques prennent en compte les contextes non seulement textuels, mais aussi culturels, sociaux, religieux et politiques. Elles tentent de donner une vision globale de l'évolution historique d'une langue et d'une culture. Deuxièmement, d'après Nichanian, l'idée selon laquelle l'art est à l'origine de la religion, atteignit les écrivains arméniens, grâce, en grande partie, aux écrits du grand philosophe que fut Friedrich Nietzsche.

La philologie, en tant que discipline, connut son apogée au 19ème siècle, et, comme l'a montré Edward Saïd dans son ouvrage, devenu un classique, Orientalism (1978) (1), s'est propagée parallèlement aux projets impérialistes de l'Europe de l'Ouest. Des générations de philologues, d'historiens, d'écrivains, de voyageurs, de politiciens, d'économistes et d'entrepreneurs ont agi en fonction des hypothèses incontestées de la philologie. Définissant les cultures et les histoires des autres peuples, en dehors de l'Europe de l'Ouest, comme inférieures et ayant perdu tout lien avec leur passé spécifique. Les philologues européens tentèrent ainsi de les "éduquer" sur leur passé, s'employant à ce qu'ils ressemblent à des Européens, tout en les cataloguant comme des "autochtones" inférieurs.

Mais quelles sont ces hypothèses incontestées de la philologie ? D'après Nichanian, la philologie se contente de postuler la perte des dieux, tout en ignorant ce que signifie ce genre de perte. Plus radicalement, la philologie "invente" la religion et les mythes qui précèdent son développement comme étant déjà perdus. Et ce parce que la philologie n'est pas une religion - elle ne croit ni dans les mythes, ni dans les dieux, dont elle tente de donner une vision exhaustive. Une étude philologique, par défaut, se positionne comme arrivant après la mort de ces systèmes de croyance. En dernier lieu, la philologie fait le pari d'être en mesure de mettre à nu ces phénomènes perdus; il s'agit là d'un travail de deuil, à la fois partial et aveuglant.

Nichanian s'empresse alors d'ajouter que la philologie imagine et sait très peu de choses sur le deuil comme tel, quoi que cela puisse signifier. En particulier, elle ignore tout du deuil de la catastrophe - le deuil d'un événement, dont il n'y a pas de témoin, comme dans le cas d'un événement tel que le génocide de 1915. Dans ce livre et ailleurs, Nichanian ne cesse de rappeler à ses lecteurs que l'on ne peut survivre à certains événements qu'au prix d'une mutation complète. Au point que personne, y compris le survivant, ne peut témoigner, comme il conviendrait, de son expérience. Nous avons tendance à nous représenter ces événements comme traumatisants; Nichanian préfère parler d'événements catastrophiques. Tout témoignage n'est qu'un substitut à des événements trop traumatisants pour être communiqués à travers le témoignage. En outre, lorsque nous utilisons ce genre de témoignage dans le seul but de développer des arguments historiques et politiques - en tombant ainsi dans le piège tendu par les négationnistes du génocide - nous nous rendons impossible tout deuil authentique de la perte catastrophique, puisque notre témoignage soumet celle-ci à la preuve et aux calculs. Outre l'hypothèse douteuse que l'art soit à l'origine de la religion, la philologie ne montre aucune prise de conscience du problème que constitue le deuil de la catastrophe, lorsqu'elle conçoit les mythes et la religion comme perdus. La philologie n'explique pas, non plus, en quoi l'art est censé être une sorte de deuil et la perte de ce dont il est précisément censé faire le deuil.                  

Ce qui rend les projets contemporains de nationalisation, définis par la domination de la philologie, incapables, eux aussi, d'un travail de deuil. Parmi les Arméniens, soutient Nichanian, seul Abovian, avant Varoujan, dans sa préface aux Plaies de l'Arménie (1841), déclare son impuissance à faire le deuil, en lien avec la philologie et la naissance de la nation. C'est pourquoi Nichanian consacre un chapitre antérieur à Abovian.

Contestant les hypothèses de la philologie du 19ème siècle, Nichanian critique les théories dominantes du nationalisme, lesquelles échouent à voir dans la montée des mouvements nationaux "un effet du nationalisme philologique" (p. 9). L'influence du nationalisme philologique sur le développement historique des projets nationaux en général, et dans le cas arménien, en particulier, peut difficilement être exagérée, aux yeux de Nichanian. Il écrit :

"Nous dépendons entièrement de cet événement [la venue du nationalisme philologique], artistique ou non, vieux maintenant, comme la philologie moderne, de deux siècles. Il a fait ce que nous sommes et nous n'avons aucun moyen d'y échapper. Nous ne vivons pas dans un vacuum, dans lequel nous pourrions simplement avoir une opinion (bonne ou mauvaise) du nationalisme, que nous puissions soutenir à l'aide de théories. Il nous faut donc revenir à cet événement d'appropriation, celui qui a fait ce que nous sommes, "véritablement," et qui nous a, en outre (mais s'agit-il simplement d'un ajout ?), donné notre langue littéraire. Nous devons en explorer les raisons, ainsi que les formes de sa venue historique. Nous devons prouver que nous sommes capables de changer de direction et d'opérer un retour à travers toutes les strates sédimentées, au plan historique, entre nous et l'événement initial, s'il est possible d'envisager une telle chose. En résumé, nous devons prouver que nous sommes capables de "rejouer" l'événement de la nationalisation." (p. 9-10)

Les théories de la nationalisation ignorent tragiquement le caractère d'appropriation de cet événement, que l'histoire conventionnelle a des difficultés à catégoriser. Il s'agit d'un moment d'appropriation, car chaque fois qu'un "nous" culturel est créé, un "nous" politique lui est associé. Comme nous pouvons le voir dans l'extrait ci-dessus, pour Nichanian la véritable manière d'aborder l'héritage des projets nationalistes est de les contester, dans un esprit d'ouverture. Au lieu de cautionner pleinement ou de rejeter catégoriquement l'héritage historique des projets nationalistes, nous devons tenter de dé-sédimenter leurs hypothèses.

En contestant librement cet héritage nationaliste, nous nous proposons de devenir une communauté plus réfléchie, nuancée et critique. Le passage précédent de Nichanian, ainsi que ses ouvrages en général, opèrent et appellent sans cesse à cette approche critique. Voilà à quoi ressemble la nécessité de la philosophie, cette notion par laquelle j'ai commencé mon article. Je souhaite qu'en lisant ce tout dernier ouvrage de Nichanian, quel que soit notre rapport aux revendications identitaires arméniennes, nous puissions être davantage conscients de leurs substrats historiques et des responsabilités qu'elles impliquent.             

NdT

1. Traduction française, par Catherine Malamoud, parue la même année aux éditions du Seuil.

[Doctorant en littérature comparée à l'université de Californie (Irvine), Karen Jallatyan a entrepris une thèse interdisciplinaire sur la culture visuelle et numérique contemporaine de l'Arménie et de la diaspora arménienne. Contact : comments@criticsforum.org. Tous les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.com. Pour s'abonner à la version électronique hebdomadaire de nouveaux articles, cliquer sur www.criticsforum.org/join. Critics' Forum est un collectif créé pour débattre de questions liées à l'art et à la culture arménienne en diaspora.]   

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Traduction : © Georges Festa - 09.2014
Avec l'aimable autorisation d'Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics' Forum