samedi 20 septembre 2014

Mary L. Movsisian Foess : A Daughter's Letter to Her Long Lost Mother / Lettre d'une fille à sa mère, disparue depuis longtemps



© Lulu.com, 2010


Lettre d'une fille à sa mère, disparue depuis longtemps
par Mary L. Movsisian Foess
The Armenian Weekly, 01.08.2014


Les questions se fraient toujours un chemin vers la surface et, après 38 longues années, j'ai enfin obtenu quelques réponses. Désormais, je peux, moi l'adoptée, combler les vides. Ce qui suit est un résumé de mon odyssée, de mes pensées et sentiments les plus intimes - avant tout, une lettre à ma mère. L'interprétation sincère d'événements et de faits. Je m'appelle Mary L. Movsisian Foess.

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Ma chère maman,

Maman, je te retrouve enfin, après 38 années de séparation. A ma naissance, j'ai senti ton amour, tandis que tu me touchais de tes douces mains et que tu refusais d'abandonner mon corps chétif. L'infirmière en blouse blanche dut m'arracher à l'unique maman arménienne, que j'aurai jamais eue. Tu ne voulais pas me laisser partir. Mes 2,77 kilos voulaient, de tout leur être, rester avec toi, mais le destin avait d'autres projets. Pouvais-tu m'entendre pleurer ? Quatre jours plus tard, nous quittâmes toutes les deux l'hôpital Old Providence de Washington, D.C., mais séparément.

Mon nom et ma date de naissance sont consignés dans les registres de l'état civil : Judith Movsisian, née le 23 septembre 1945. En marge, cette note : Urgences. Sur l'étiquette accrochée à mon tout petit lit de bébé, il est écrit : donner le biberon, pas de contact avec la mère. Vingt-cinq mois plus tard, le 23 octobre 1947, l'offrande rare, qui m'avait été faite de descendre du premier peuple à avoir adopté le christianisme, sera falsifiée, dissimulée, puis validée à jamais par la justice. Mon registre de naissance fut falsifié ! Il fallut une minute au juge Stedwau Prescott pour fabriquer un document officiel, lequel détruisait à jamais mon lien avec mes familles biologiques. Le tribunal du comté de Montgomery, à Rockville, dans le Maryland, où fut parachevée mon adoption, fut le lieu de cette scène. Mon sang arménien fut considéré comme nul et non avenu. Stylo en main, et à l'aide de son marteau, ce document, frappé du sceau d'or, mit fin à mes liens de sang avec ma mère et mon père, à jamais. J'étais désormais Mary Louise Letts, déclarée fille de David D. et Eathel G. Letts, de Tacoma Park, Maryland. Son arrêt fut adressé au Département de la Santé publique, Département des Statistiques de l'état civil, Washington, D.C., pour être définitivement apposé sur mon certificat de naissance originel. Près de 5 000 ans d'histoire arménienne, dument attestés, qui m'avaient été offerts à ma naissance, étaient supprimés ! Sur le papier, j'étais désormais 100 % Anglo-Saxonne et issue d'une famille originaire du Michigan. En 2007, j'appris de Greg Hughes, chef adjoint des opérations au tribunal du district de Washington, D.C., que je ne pourrai jamais réclamer le document officiel, mon certificat de naissance originel, du fait des limites juridictionnelles : Etat contre Etat fédéral. Je veux que tu le saches, maman.         

Durant toute mon enfance et à l'âge adulte, des amis m'ont demandé si je savais qui était ma véritable mère. Mon silence, les yeux dans le vide, était mon unique réponse. Mais jamais je ne t'ai oubliée, maman. Je veux que tu saches désormais à quel point je t'aime. Mon esprit continuait d'espérer que je découvre la vérité. Les questions de mes amis, poussés par la curiosité, m'ont poursuivie durant toute mon adolescence : "D'où viennent ces grands yeux marrons ? Qui est ta vraie mère ? Tu ne ressembles pas à tes frères."

Le jour de mon 38ème anniversaire, ma mère adoptive, Eathel G. McCallum Letts, m'apprit qu'elle avait engagé un enquêteur, qui obtint le nom qui m'avait été donné, Judith Movsisian, ainsi que le tien. Chère maman, le secret, qui avait suivi ma naissance, s'évanouissait. Eathel, elle aussi, voulut faire ta connaissance. Cela ne s'est pas produit. Ma force vient de ce que je sais que je t'aime. Tout ce que tu as sacrifié pour moi n'est pas passé inaperçu. Mon esprit s'est envolé ce jour-là, et mes lèvres n'avaient de cesse de révéler ce miracle à chacun. Je savais désormais que Dieu veillait. L'espoir emplissait mon cœur d'espérances en l'avenir. Je comprends tout, maman. Quelques mois plus tard, mon imagination débordait. Je t'avais retrouvée !

Je réussis à obtenir ta photo de bachelière; ta beauté sans égale, éblouissante. Mon odyssée se poursuivit, tandis que je m'efforçais de retrouver d'autres membres de la famille. Maman, combien de surprises m'attendaient, que j'aurais cru impossibles auparavant !

Mon dur labeur a été payant, maman. Je suis devenue un fin limier. Je retrouvais des proches, même ceux du côté paternel, dont la plupart avaient des racines coloniales. Des étrangers, jusqu'à des employés de l'état civil et des policiers, m'ont fourni des indices, qui s'emboîtent à la perfection, tel un puzzle. Ma première percée vint du directeur de la Chambre de Commerce, dans un Etat à l'ouest, où je cherchais désespérément un autre proche. Tout le monde voulait aider une institutrice, à la peau légèrement mate, issue de la petite ville de Vassar, dans le Michigan, une commune rurale. Jamais leur aide ne faillit. Y compris deux ministres, un juge du tribunal du district de Washington, D.C., la police du District de Columbia, mon élu de Bay City, Michigan, le républicain Bob Traxler, ainsi qu'une vieille dame de 95 ans, originaire de Virginie. Je reçus bientôt des invitations pour des pique-niques en famille, dans les Etats du Sud, où la famille de mon père est éparpillée. Nous avons tous le même ancêtre immigré, le colonel John Thomas Legg, du Grand Londres, en Angleterre, arrivé au milieu du 17ème siècle.

Maman, j'ai aussi découvert que ton père est arrivé aux Etats-Unis en 1913 pour y faire fortune, puis qu'il projeta de rentrer dans la région de Kharpert, afin d'y investir. A l'époque, les atrocités, suivies du meurtre des Arméniens par les armées turques, s'intensifiaient. En 1921, ta mère, ton frère et trois cousins arrivèrent dans le Midwest, pour échapper aux tortures et à la mort. Le génocide arménien, maman, est maintenant bien documenté.

J'étais fascinée de découvrir que ton père, ainsi que six autres immigrés, fonda la toute première église apostolique arménienne dans le Midwest ! Maman, j'ai découvert alors que j'étais la dernière Arménienne susceptible de transmettre notre ADN à de futures descendantes. Sais-tu que cette région est considérée comme le berceau de la civilisation ? Ton père fut le dernier de toute sa famille à s'en sortir vivant ! Maman, comme mes grands-parents me manquent !         

Nous nous sommes mariés, John Waldemar Foess et moi, le 24 décembre 1966, puis nous avons eu trois filles et un fils. Nous avons maintenant six petits-enfants, dont quatre filles. Lorsque je regarde leurs visages, je vois le tien. Notre quatrième enfant, une fille, te ressemble beaucoup. Les autres ont hérité d'un mélange de traits arméniens et anglo-saxons, plus 6 % de la tribu indienne, presque éteinte, des Piscataway, originaire du Maryland.

Je suis si triste, maman, que jamais nous n'ayons pu nous parler face à face, nous serrer dans nos bras et célébrer ensemble la vie. Tu seras pour toujours dans mon cœur. L'exemple de ton sacrifice et de ton amour véritable pour moi fait que jamais je ne renoncerai à ce que je crois être bien. Je suis si fière d'être Arménienne, la civilisation la plus ancienne au monde, intacte, dont je perpétuerai la tradition : la volonté farouche de survivre. Je serai pour toujours ta fille, maman. Peux-tu m'entendre maintenant ? Jamais je ne cesserai de t'aimer. Je suis ton unique fille. Je veux que tu t'en souviennes à jamais. Jamais je n'oublierai ce que tu as fait pour moi.

Je t'aime,
Judith

[Mary L. Movsisian Foess est l'A. de My Armenian Genesis: The Last Survivor [Ma genèse arménienne : La dernière survivante] (Lulu.com, 2013), qui raconte l'histoire de son odyssée de 30 années pour retrouver les familles de sa mère et de son père, disparus depuis longtemps. Elle aide d'autres gens à découvrir leurs racines en leur apportant une aide concrète via son association, à but non lucratif, de recherche et de soutien, Bonding by Blood, Unlimited. Pour en savoir plus sur l'action de Foess, ou commander son ouvrage, consulter www.ArmenianAncestryBook.com.]
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Traduction : © Georges Festa - 09.2014