jeudi 18 septembre 2014

"Palermian," une petite Arménie au cœur de Palermo Soho / "Palermian," una pequeña Armenia dentro de Palermo Soho





Théâtre - café Tadron, Buenos Aires
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"Palermian," une petite Arménie au cœur de Palermo Soho
par Verónica Dema
La Nación (Buenos Aires), 21.08.2014


[Balade dans le quartier qu'a choisi la plus grande partie des réfugiés du génocide; ses plats typiques et ses coutumes sont de plus en plus populaires parmi les habitants de Buenos Aires.]

C'est Martín Karadagian, le plus grand lutteur des Titans sur le ring, qui contribua à dissiper toute méprise. Les descendants d'Arméniens à Palermo, le quartier de Buenos Aires, qui accueillit le plus de réfugiés, racontent que, durant de nombreuses années, on les appelait les "Turcs." Il n'existait pas d'injure plus grave pour un peuple victime d'un génocide - estimé à un million et demi de personnes -, qui plus est, aux mains des Turcs. Voilà pourquoi ce représentant populaire de la lutte libre se faisait appeler "l'Arménien."

La méprise rectifiée, la communauté se sentit de plus en plus à son aise : l'on estime qu'au moins 5 000 Arméniens et leurs descendants vivent dans ce que l'on pourrait appeler "Palermian," en hommage à leurs patronymes, qui se terminent tous par -ian (qui signifie "fils de"). En leur honneur, le tronçon de la rue Acevedo, entre Córdoba et Santa Fe, porte le nom d'Arménie depuis 1984; il y a quelques jours, le président de ce pays, Serge Sarkissian, s'est rendu pour la première fois en Argentine et le président de la communauté urbaine de Buenos Aires, Mauricio Macri, l'a déclaré invité d'honneur et lui a remis les clés de la ville.

Lucin Khatcherian a 104 ans et est l'unique survivante à Buenos Aires du génocide : "C'était dur de vivre sans mère et sans père. Je me plais bien ici. Il y a une grande liberté."

Lucin, qui signifie en arménien Lune, fut enregistrée sous le nom de Lucía; méprise typique des fonctionnaires des services d'immigration, à cette époque-là. Elle nous reçoit dans l'appartement de sa fille Elena, rue Villa Crespo. Son fils, Eduardo Khatcherian, est lui aussi présent. "Les mauvais moments, on ne les oublie jamais. Les bons moments, oui. C'était dur de vivre sans mère et sans père. Le génocide, ça ne s'oublie pas," nous confie cette dame, qui se débrouilla toute seule pour apprendre la langue, lorsqu'elle arriva à l'âge de 15 ans (sur ses papiers, il est écrit 18, parce que ses frères lui en ajoutèrent trois, pour qu'elle soit majeure).

"Tout était très différent, je débarquais et je ne connaissais personne," précise-t-elle. Elle évoque l'avenue Scalabrini Ortiz, ex-Canning. "On vivait dans une grande maison avec de nombreuses pièces, au n° 916 de la rue Thames," précise-t-elle. Tandis qu'elle dépose un plateau avec du café arménien et des gâteaux, sa fille raconte : "Ils vivaient dans des maisons à la découpe et les gens louaient des appartements." L'arôme du café emplit une atmosphère, qu'Eduardo commence à garnir de papiers de sa mère, de son premier passeport, de photos d'elle jeune, de journaux bilingues de cette époque et d'autres, plus récents.

L'Argentine fut le pays qui accueillit le plus d'Arméniens en Amérique Latine : l'on estime leur nombre à 100 000 environ. A Buenos Aires, la majorité d'entre eux s'installa à Palermo, mais aussi à Flores et Valentín Alsina, dans la banlieue. Palermo faisant partie des bas quartiers de la ville, les premiers immigrés s'y installèrent pour cette raison; de plus, dans cette zone, se trouvaient des magasins qui approvisionnaient Arabes et Grecs en épices culinaires. La première vague de réfugiés arriva avant la Première Guerre mondiale, entre 1909 et 1914; conséquence du génocide, cette vague se poursuivit entre 1922 et 1930 (lorsqu'arriva Lucin). "Je me plais bien ici. Il y a une grande liberté," nous glisse Lucin, à plusieurs reprises.

Elle garde de cette époque la cohabitation avec ses voisines italiennes et espagnoles, dont elle partageait les repas et qui composaient sa famille; les échanges avec les Grecs et les Arabes; les moments passés à se chamailler et à aider ses quatre frères bijoutiers; le passage, au petit matin, du laitier sur sa charrette et le cheval; son mariage avec un tailleur : "J'ai fait la connaissance d'un garçon très travailleur; lui aussi n'avait rien, il était Arménien, parce que, dans le temps, il fallait se marier entre Arméniens; depuis, on s'est mélangés; je l'ai rencontré, je me suis mariée, j'ai fait attention à ce qu'il soit honnête, parce que, dans le temps, tomber amoureux ou pas, ça ne comptait pas; il est mort à 79 ans."       

Eduardo, un de ses fils, fut lui aussi le témoin d'un Palermo bien différent. "J'ai grandi sur les trottoirs de l'avenue Canning, au numéro 1200; les maisons n'avaient pas de clé; les familles s'asseyaient dehors pour discuter; il y avait le tramway; on jouait au foot avec les voisins dans la rue," se souvient-il. "C'était un creuset de races : Arméniens, Arabes, Grecs. On avait la haine, parce qu'ils nous mettaient tous dans le même sac et nous appelaient les Turcs. C'était de l'ignorance, mais ça nous faisait mal." Le peuple arménien conserve la mémoire du génocide et la transmet à l'école et dans les familles, de génération en génération; souvent dans sa langue, qu'il préserve aussi.

Sur la table basse des Khatcherian, figure une ancienne revue bilingue, avec la chronique de l'inauguration de la rue Armenia. Sur une photo, l'on voir Eduardo, membre du comité du Centre Arménien, aux côtés de son trésorier, Julio César Saguier. "Armenia remplaçait Acevedo, c'était beau de voir le nom, une affaire du gouvernement," explique Lucin. Ses fils prennent place, évoquent l'émotion de cette journée.

Trente ans plus tard, Pablo Kendikian, membre de l'Association culturelle arménienne et directeur de l'agence d'informations de sa communauté, arpente cette rue et organise un mini-pèlerinage à travers la "Petite Arménie" palermitaine. C'est là que se trouvent, au beau milieu du glamour bruyant de Palermo Soho, les traces de ceux qui firent de ce quartier leur lieu d'habitation. C'est au n° 1200 de la rue Armenia que l'Union Compatriotique rassemblait les Arméniens de la région de Marash; à l'angle des rues Niceto Vega et Armenia, se trouve le Centre Culturel Tadrón, qui est, en outre, une cafétéria orientale et un théâtre; au n° 1300 on croise l'Unión General Armenia de Beneficencia [UGAB] et son collège; en face, l'association Tekeyan, qui publie l'hebdomadaire Sardarabad; tout près, la cathédrale San Gregorio el Iluminador, flanquée de son collège; en face, l'Association Culturelle Armenia, qui regroupe des institutions sportives, caritatives, une bibliothèque, un séminaire, une agence d'informations, ainsi qu'un autre théâtre.

C'est là, dans le centre névralgique de la communauté, que s'attarde Pablo Kendikian, associé avec Eduardo Costanian du restaurant Armenia, le premier à proposer des repas typiques à Palermo, qui fonctionne au premier étage de l'association. Depuis ce salon aux boiseries chaleureuses, les visiteurs se transportent en soirée vers le Mont Ararat; l'on voyage à travers une nourriture épicée, qui reproduit des recettes millénaires, l'on voyage en regardant évoluer une odalisque sensuelle et deux danseuses, qui montrent leur adresse jusqu'à porter une bouteille de vin sur la tête; l'on voyage en dégustant des desserts feuilletés, d'une douceur extrême, qui contraste avec le café noir, moulu et impalpable, le même que l'on utilise pour lire dans le marc de café, une tradition arménienne, qui se perpétue dans ce restaurant.

Plus loin, sur le même trottoir, se trouve le bar Viejo Agump [Club]. "C'est dans cette vieille bâtisse que se réunissaient les premiers immigrés arméniens, pour évoquer leur patrie, leurs coutumes et leurs souvenirs. Depuis 1992, elle rassemble tous ceux qui désirent passer un moment agréable dans un lieu chaleureux, chargé d'histoire," lit-on sur chaque table du bar. La carte propose des préparations à base de houmous, moutabel, taboulé, sarma et de fromage arménien; comme boissons, outre celles traditionnelles, figurent le cognac arménien et le typique café avec son marc, servis avec deux galettes aux céréales. D'une fenêtre qui montre la cuisine, l'on découvre un jeune homme, fabriquant des crêpes pour le lahmajoun (feuille de pâte, accommodée de viande hachée et aromatisée aux épices orientales, agrémentée de poivron, de tomate et de persil). Lorsqu'il est de service au café, le jeune homme propose une carte de visite personnelle, avec le nom d'une femme qui lit dans le marc de café. "Ecris-lui et elle te donnera rendez-vous ici," dit-il. En musique d'ambiance, Radio Ga Ga, de Queen; sur la chaîne 13, sans le volume, passe l'émission de variétés La cocina del show. Un des serveurs joue avec son portable, lorsqu'un couple l'appelle : "Deux cafés au lait, s'il vous plaît !"

La mère de María Kalpakian lui a appris la pratique de la cafédomancie. Qu'elle avait, à son tour, apprise d'une voisine arménienne, laquelle se tenait sur le seuil de sa porte, à lire dans le marc de café. "Le café, c'est un pur bonheur !" me confie cette dame de 80 ans. "Ma mère ne voulait pas me l'apprendre, parce qu'elle disait que les gens me rendraient folle. Finalement, je l'ai appris à 40 ans. J'ai insisté auprès d'elle, en lui disant qu'elle était fatiguée," raconte María, dans sa maison, rue Flores, qui côtoie le salon de coiffure de son fils, un endroit où passent beaucoup de gens, trop parfois.

Elle sait maintenant que sa maman avait raison : "Les gens adorent cette coutume, c'est comme un hiéroglyphe qu'il faut déchiffrer !" Elle explique qu'elle se paie le luxe de refuser des clients : "J'en choisis quelques-uns, je ne le fais pas tous les jours comme avant. Les gens arrivent avec tous leurs soucis et ça me rend malade. Il y a des gens qui vont très mal et, lorsque je leur dis ce qui leur arrive, ça me pèse, ça me touche, ça me rend nerveuse, ça me donne des palpitations, j'en ai mal au ventre, au cou."

Elle décrit le rituel : elle prépare le café moulu, elle ajoute le sucre; dès qu'il est prêt, elle le verse dans une petite tasse blanche et on boit à petites gorgées; quand on a fini, on retourne le récipient et on laisse reposer quelques minutes, pour que le marc forme des figures à interpréter : chaque figure ou symbole possède un trait qui le définit. C'est alors qu'apparaît la malice, la tromperie dans un couple, ou, le cas échéant, une bonne fortune, un voyage, un malheur.                        
Cette pratique païenne, bien enracinée, cohabite avec la ferveur religieuse du peuple arménien. Le dimanche, à onze heures du matin, dans la cathédrale Notre-Dame de Narek, se célèbre la messe chantée. L'église, avec son plan carré et sa coupole conique lumineuse, illustrée de personnages religieux, est bondée de fidèles. Toute la cérémonie se déroule avec des chants en arménien, dont on peut lire les caractères dans une petite brochure bilingue, disponible à l'entrée. Le prêtre parle uniquement en espagnol, au moment du sermon. Un gamin de six ans lit à côté de son père, qui lui indique les phrases; d'autres personnes chantent par cœur dans leur langue; une dame fond en larmes, lorsqu'il est question des morts récents; son fils adolescent la prend dans ses bras.   

"L'Arménien porte le christianisme au plus profond de lui; voilà pourquoi, lorsqu'il arrive quelque part, la première chose qu'il bâtit est une église," précise Juan Abadjian, 74 ans, retraité : son père fonda en 1930 la première boulangerie arménienne, qui fonctionne toujours, au n° 1317 de la rue Scalabrini Ortiz, à deux pâtés de maisons d'une église. Dans sa boulangerie, qu'il hérita de son père et qu'il a maintenant confiée aux mains de son fils, Juan Augusto, il se souvient de l'époque du four dans la cour, lorsque les voisines apportaient leur farce pour le lahmajoun, et aussi comment, peu à peu, les pains, les biscuits et ses autres spécialités arméniennes ont commencé à être du goût des "créoles," lesquels composent maintenant l'essentiel de sa clientèle.

Juan me raconte que les Arméniens, là où ils vont, se fondent dans la culture locale, tout en conservant leur identité : la cuisine, la langue, la musique sont leur réconfort. "Mon fils a monté un groupe et ils abordent des thèmes arméniens," me dit-il. De suite, il me parle de sa passion : le tango. "C'est sûrement à cause de tout ce que nous avons souffert que je sens que le tango nous représente !"

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Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 09.2014