dimanche 28 septembre 2014

Varak Ketsemanian : L'héritage de la Légion Arménienne / The Legacy of the Armenian Legion





Médaille commémorative d'Orient
(loi du 15 juin 1926)
© http://fr.wikipedia.org


L'héritage de la Légion Arménienne
par Varak Ketsemanian
The Armenian Weekly, 10.03.2014


Beaucoup d'encre a coulé sur les atrocités dont les Arméniens ont été les témoins durant la Première Guerre mondiale. A l'approche du centenaire de la Grande Guerre, la Turquie et l'Arménie s'apprêtent à commémorer respectivement la campagne victorieuse de Gallipoli et le génocide arménien, qui fait toujours l'objet d'un déni. Les dures années de guerre ont ancré des images atroces de massacres et de déportations cruelles dans la mémoire collective de la nation arménienne. Or l'on sait peu, ou du moins l'on commémore peu, les actions héroïques de la Légion Arménienne (ou Légion d'Orient, ainsi dénommée), qui servit sous les drapeaux des troupes françaises et britanniques, véritable fer de lance de la victoire des forces alliées au Levant.

Dans l'article qui suit, je propose un panorama de l'histoire de la Légion Arménienne, de sa création à l'héroïque bataille d'Arara (1). Je présente tout d'abord les importantes contributions des troupes arméniennes dans les campagnes menées au Levant par les forces de l'Entente; en second lieu, j'analyse sa formation à la lumière des négociations géopolitiques entre les puissances de l'Entente; et troisièmement, j'examine les motivations, l'enthousiasme et l'état d'esprit des volontaires, au regard de l'avancée des forces coalisées russo-arméniennes, d'une part, et de la destruction en cours des Arméniens ottomans et ciliciens, de l'autre.

D'après l'article de Guévork Gotikian, "La Légion d'Orient et le mandat français en Cilicie (1916-1921)" (2), l'histoire de la Légion Arménienne peut être divisée en trois périodes principales : les étapes constitutives de la Légion sont menées de septembre 1915 à novembre 1916; ses efforts organisationnels vont de novembre 1916 à octobre 1918; et la période de désillusion, de désespérance et de méfiance s'étale d'octobre 1918 à septembre 1920. Cette dernière période tombe en dehors de la portée de cet article, se déroulant après la bataille d'Arara.

La formation de la Légion Arménienne ne peut se comprendre, sans revenir aux massacres et aux déportations des Arméniens de Cilicie, lancées à l'été 1915. L'histoire de la création de la Légion est indissociablement liée aux actes héroïques d'autodéfense dans la région du Musa Dagh [Djebel Moussa] en août 1915. Durant les sombres jours de cet été, alors que les Arméniens de Cilicie étaient chassés de leur patrie, les habitants de la région du Musa Dagh prirent les armes pour échapper à la mort certaine qui les attendait. Leur résistance héroïque prit fin et quelque 4 000 Arméniens furent sauvés, lorsque le vaisseau français, le Guichen, apparut par miracle sur le littoral, le 12 septembre 1915, sauvant les Djebélis de l'extermination. L'histoire de la Légion d'Orient commence avec l'arrivée et l'installation dans des camps, qui suivit, des déportés à Port-Saïd, en Egypte.      

Suite à la campagne désastreuse de Gallipoli (avril 1915 - janvier 1916), les puissances de l'Entente recherchèrent un nouveau front, afin de prendre à revers les forces ottomanes et les éliminer du conflit. Les projets de conquête de Constantinople tournèrent au fiasco complet et furent très coûteux. Les manœuvres et opérations militaires en direction d'un nouveau territoire furent donc considérés comme essentiels par les autorités anglaises et françaises. Par ailleurs, bien que la France et la Grande-Bretagne fussent alors alliées au plan militaire et combattaient ensemble l'empire ottoman, lequel était aux côtés des Puissances Centrales (Autriche, Allemagne et Bulgarie), elles se livraient à une vive compétition pour le contrôle du Levant. La première entendait étendre son contrôle et coloniser la Cilicie et le Liban, tout en redoutant la présence de troupes britanniques, supérieures en nombre aux forces françaises au Levant et ayant la haute main sur la prise de contrôle de la région. Afin de compenser ce déficit, les autorités françaises jugèrent nécessaire de former des unités combattantes supplémentaires, afin de faire contrepoids aux forces britanniques au Levant. L'utilisation d'Arméniens déportés - originaires, pour la plupart, du Musa Dagh - fut donc décidée à Port-Saïd, dans ce sens.

L'idée de constituer une unité arménienne surgit dans les premiers mois de l'année 1915. En février et mars de cette année-là, Mikael Varantian proposa la formation d'une unité forte de 15 à 20 000 hommes - composée d'Arméniens volontaires, originaires des Etats-Unis et des Balkans - aux ambassadeurs de Russie, de Grande-Bretagne et de France en poste à Sofia, en Bulgarie, au nom du bureau occidental de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.). Après avoir suivi une formation militaire à Chypre, cette force était censée débarquer sur les territoires ciliciens et poursuivre la guerre contre les Ottomans. Malgré l'approbation des ambassadeurs russe et anglais, leur homologue français déclina cette offre.   

L'utilisation d'Arméniens d'Egypte comme unités combattantes résulta probablement des efforts de la Délégation Nationale Arménienne, formée en Egypte et dirigée par Boghos Nubar Pacha, lequel n'avait de cesse d'assurer des volumes significatifs en termes de fournitures, d'armes et de munitions aux Arméniens de Cilicie, au regard des ravages qui commençaient à frapper la Cilicie. A cette époque, les forces alliées n'étaient pas en mesure d'envoyer de nouvelles troupes pour soutenir la quasi résistance des Arméniens de Cilicie, concentrant l'essentiel de leur effort militaire sur la campagne de Gallipoli.

Dans une dépêche adressée au catholicos de tous les Arméniens, à Etchmiadzine, le 27 juillet 1915, Nubar Pacha écrit : "Pendant que nous attendons la chute de Constantinople, suivie du débarquement de forces alliées sur les territoires ciliciens, il ne restera plus aucun Arménien en Cilicie. Empêcher à tout prix la destruction et les déportations des Arméniens de Cilicie est donc, pour nous, une affaire de vie et de mort." Or, au moment où le général Maxwell, commandant des troupes britanniques en Egypte, propose la formation d'une unité arménienne à Port-Saïd, le 19 septembre 1915, il est trop tard. Cette fois, c'est Boghos Nubar Pacha qui décline la proposition, estimant qu'elle ne servirait qu'à exalter les musulmans d'Egypte et à susciter des sentiments anti-Arméniens. Notons, cependant, que la formation d'une unité égypto-arménienne, composée de volontaires venus de France et des Etats-Unis, fut suggérée, pour la première fois, à Maxwell, le 20 juillet 1915, par le Conseil de Sécurité nationale des Arméniens d'Egypte, au vu de l'enthousiasme grandissant des Arméniens de ce pays et des déportés pour prendre part à la guerre. Y voyant une occasion idéale pour se venger de leur ennemi historique.

La décision de créer cette unité arménienne et de l'incorporer dans la Légion d'Orient, de l'armée française, n'intervint qu'en 1916, lorsque l'issue désastreuse de la campagne de Gallipoli fut évidente pour les Puissances de l'Entente. Cette fois, ce fut le général Clayton, directeur des services secrets anglais au Caire, qui proposa la formation d'une unité basée à Chypre (et sous le drapeau français) à Paul Cambon, l'ambassadeur de France à Londres. Proposition qui fut approuvée par la Délégation Nationale Arménienne, sous l'autorité de Boghos Nubar Pacha. Ce qui amena la Délégation à accepter cette proposition fut la nouvelle de la victoire de l'armée russe sur le front oriental, avec le concours de sept unités de volontaires arméniens. La formation de nouvelles unités arméniennes fut donc considérée, du moins du côté arménien, comme un pendant aux bataillons russo-arméniens, susceptibles d'attaquer l'empire ottoman, principalement depuis la partie méridionale de la Cilicie. La Délégation approuva la proposition, à la condition que la Légion Arménienne envisagée ne combattît qu'en Cilicie et fût exemptée de la participation sur d'autres fronts. Du côté de l'Entente, en particulier les Français, la Légion Arménienne était censée faire contrepoids aux troupes britanniques au Levant et faciliter la progression des forces de l'Entente à l'intérieur du territoire ottoman, à partir du sud, comme alternative à Gallipoli.

L'empressement des Arméniens déportés, présents à Port-Saïd, à combattre reposait sur un double élément psychologique. Ils désiraient se venger de l'ennemi, responsable de la mort de leurs proches en Arménie Occidentale et en Cilicie, tout en brûlant de prendre part à la victoire finale contre les forces turco-allemandes. Ainsi, d'un côté, ils ressentaient colère, vengeance et deuil, et de l'autre, volonté de conquête, de victoire, enthousiasme et motivation. Tout cela précéda la formation de la Légion et joua un rôle important dans les succès des recrues arméniennes.

Le 21 septembre 1916, le général Pierre Roques, alors ministre français de la Guerre, envoie une équipe, dirigée par le général Ferdinand Romieu, enquêter sur les perspectives militaires au Caire et à Alexandrie, tout en étudiant la possibilité d'établir un camp militaire arménien à Chypre. L'équipe reçut pour tâche de procéder à un premier recensement de 500 hommes, se composant de réfugiés à Port-Saïd et de prisonniers de guerre arméniens, internés dans un camp, près de Bombay. Elle devait aussi rechercher la possibilité d'inclure des Syriens et autres sujets ottomans, prêts et désireux de combattre les forces ottomanes. Etant censée achever sa mission en octobre 1916.              

Le 15 novembre 1916, la Légion fut enfin constituée. Malgré les demandes de la Délégation Nationale Arménienne, elle fut tout d'abord appelée la Légion d'Orient, par mesure de précaution et comme paravent contre de possibles représailles de la part des musulmans, et au regard de son potentiel d'intégrer ces Syriens chrétiens, décidés à lutter contre les Turcs. Néanmoins, il était clair que la Légion s'adressait en particulier aux Arméniens. C'est ainsi que les Arméniens d'Egypte, les Djebélis et les prisonniers de guerre arméniens se présentèrent pour former le premier bataillon de la Légion d'Orient.

Toutefois, malgré la déclaration officielle des autorités françaises sur la formation de la Légion, le statut juridique des soldats arméniens était toujours ambigu en octobre 1917. Ils étaient regardés comme des forces auxiliaires, sans être totalement intégrés dans l'armée française. En outre, alors que l'article 3 du document français, autorisant la Légion, stipulait que "des instructions particulières fixeront leurs soldes, qui seront en principe équivalentes à celle du soldat français d'active," les soldats arméniens ne perçurent ni allocations familiales, ni avantages, de quelque ordre que ce fût.

Après d'heureuses négociations, les autorités britanniques approuvèrent la création d'un camp militaire à Chypre. Même si les Britanniques se méfiaient de la propagande française dans la région, en particulier en Syrie, leur haut-commissaire à Chypre, Sir John Clausen, donna son accord pour le camp. Le général Romieu décida de l'installer à Monarga, à 24 kilomètres au nord de Famagouste, et à l'écart des populations turques ou grecques, afin de prévenir tout affrontement. Un certain nombre d'hommes, originaires du Djebel Moussa [Musa Dagh], aptes physiquement, furent employés à la construction du camp. Le général Romieu affecta de nombreuses tâches à ces hommes, afin de garder les meilleurs, au plan de l'aptitude physique et de la discipline militaire. C'est ainsi qu'en décembre 1917, sur un total de 182 recrues, 52 furent remerciées, soit 30 %. Le camp fut prêt à accueillir des recrues au 1er janvier 1917.

Le camp comportait trois grandes sections, du fait du manque d'eau dans un lieu unique. Le premier camp était situé au centre, fut construit par les Djebélis et s'appelait le Camp Souédié. Le second se trouvait au nord et s'appelait Monarga, puisqu'il couvrait la ville de Monarga, vidée de sa population civile. Celui-ci était réservé aux officiers, aux services, à l'état-major et à la cantine du 2ème bataillon. Le troisième camp n'avait pas de nom et était désigné comme "le camp du nouveau puits," étant proche d'un puits qui fut creusé au printemps 1917, afin de répondre aux besoins en eau des légionnaires. Il comptait principalement des Syriens. Le manque d'eau était un problème pour l'ensemble de la Légion. Le choix de Chypre avait un objectif clair : la concentration d'une force arménienne, près d'Alexandrette, point de jonction et de communication entre le Caucase, la Mésopotamie, la Syrie et le Levant, menaçait les lignes importantes de communication des forces ottomanes. Le général Romieu, familier de la "mentalité orientale," prit le commandement de la Légion.          

Les dépenses de la Légion étaient payées par le gouvernement français. Quant à la direction militaire, le commandement était assuré par des généraux et des officiers français, qui sélectionnèrent des adjudants-majors arméniens parmi les légionnaires. Le corps des sous-officiers se composait principalement d'Arméniens, dont des gradés expérimentés, tels que Jim Chankalian (Etats-Unis), John Shishmanian (Etats-Unis), Sarkis Boghossian (armée ottomane), entre autres. Certains de ces officiers arméniens s'étaient déjà acquis une solide réputation en qualité de capitaines, sergents, etc., dans des armées étrangères.

Ceux qui désiraient rejoindre la Légion devaient remplir plusieurs conditions : si un candidat était reconnu physiquement apte, il devait alors passer un examen médical. Les centres médicaux variaient en fonction du lieu de résidence du candidat. Pour ceux qui arrivaient de France et des Etats-Unis, ils devaient transiter par les centres médicaux du Havre, de Bordeaux ou de Marseille. Après avoir passé les tests médicaux, le candidat devait obtenir un document officiel de la part des comités arméniens opérant dans son pays ou du gouvernement français, attestant de sa volonté sincère de servir dans la Légion. Les volontaires en provenance d'Amérique devaient être en possession d'un papier officiel, émanant de Mihran Sevalsky, lequel représentait la Délégation Nationale Arménienne aux Etats-Unis. Ceux qui arrivaient d'Orient étaient requis d'obtenir ce document soit auprès de l'ambassade de France à Port-Saïd, en Egypte, soit du commandement de la Légion à Chypre. Ceux qui étaient inaptes avaient le choix de regagner leur pays ou d'être envoyés en France, pour y travailler dans les usines d'armement ou dans l'agriculture.

En janvier 1917, trois délégués arméniens, Ardavast Hanemian, Stépan Sabahgulian et Mihran Damadian - représentant respectivement la Fédération Révolutionnaire Arménienne, le parti Hentchak et le parti Ramgavar - se rendirent en Amérique du Nord pour organiser le recrutement. Or Jean Jules Jusserand, l'ambassadeur de France à Washington, s'opposa à cette opération de recrutement; il redoutait une crise diplomatique, étant donné que les Etats-Unis étaient encore neutres. Bien que les Etats-Unis entrèrent en guerre le 2 avril 1917, au nom des puissances de l'Entente, le problème demeura; le gouvernement américain ne déclara la guerre qu'à l'Allemagne et n'était pas hostile au gouvernement ottoman. Le général Roques recommanda ainsi que la campagne de recrutement fût menée avec la plus grande prudence, par l'intermédiaire des comités arméniens et syriens, et sans l'intervention des agents consulaires, afin d'éviter toute tension ou problème diplomatique. Quoi qu'il en soit, les hommes furent surtout recrutés en Amérique, en Egypte, en France et en Arménie Occidentale. Huit autres seraient, dit-on, arrivés d'Ethiopie.           

Bien que, lors des négociations préliminaires, il eût été convenu que la Légion d'Orient (ou Légion Arménienne, son nom ultérieur) n'était censée participer qu'à des combats menées uniquement sur les territoires ciliciens, il devint évident en 1917 que les soldats étaient entraînés à participer aux campagnes sur le front de la Palestine, où l'armée française était très faible en nombre. Les intrigues politiques au sein des puissances de l'Entente affectèrent ainsi le déploiement et les agissements de la Légion, la détournant de son objectif premier - la Cilicie. Dans la mesure où les troupes britanniques surpassaient en nombre les Français au Levant, les forces arméniennes, entraînées à Chypre, représentaient un renfort significatif aux yeux des Français. Aux yeux de la Délégation Nationale Arménienne, la Légion Arménienne devait donc constituer le noyau d'une future armée arménienne, censée s'installer sur les territoires libérés de la Cilicie. La Légion était considérée comme l'élément précurseur d'une Cilicie autonome. Néanmoins, comme nous l'avons vu, la formation de la Légion répondait à de subtils intérêts militaires et politiques.

Au plan technique, les mesures pour former la Légion furent prises en décembre 1916. En février 1917, une escouade de 400 à 500 hommes, pour la plupart déportés du Djebel Moussa [Musa Dagh] et dispersés à Port-Saïd, fut rejointe par plusieurs dizaines d'Arméniens d'Egypte. Ensemble, ils constituèrent les 1ère et 3ème compagnies de la Légion. Jusqu'en juillet de la même année, lorsque le recrutement prit fin, 1 400 hommes avaient déjà été recrutés. Ce n'est que fin juillet que le premier groupe de recrues arméno-américaines arriva. Quatre nouvelles compagnies, dont une de mortier, furent créées en octobre. Début 1918, 1 700 hommes étaient déjà recensés officiellement comme légionnaires. Le nombre grandissant de recrues arméniennes peut s'expliquer par les promesses réitérées, de la part des puissances de l'Entente, d'une Cilicie autonome après la guerre. Or les Arméniens n'avaient pas connaissance des accords Sykes-Picot de mai 1916, déjà signés, lesquels stipulaient la partition de l'empire ottoman entre les puissances de l'Entente et excluaient l'ensemble des minorités de ce cadre - faisant ainsi obstacle à la formation d'un Etat-nation arménien. La Délégation Nationale Arménienne ne réalisa pas qu'elle était la victime d'une intrigue politique subtile, instrumentalisée par les autorités françaises pour faire contrepoids aux Britanniques. Les aspirations des puissances de l'Entente devinrent évidentes en juillet 1917, lorsque le général Bailloud, inspecteur général des troupes françaises en Egypte, suite à son inspection de la Légion d'Orient, précisa dans une déclaration qu'une expédition militaire vers le nord de la Syrie n'était plus d'actualité et que la Légion serait intégrée au corps expéditionnaire français et déployée en Palestine, afin d'y combattre aux côtés de l'armée britannique.       

De nombreuses plaintes émanant des Arméniens s'ensuivirent, au point que Georges Clémenceau intervint pour assurer Nubar Pacha que le gouvernement français n'avait rien à voir avec cela, que la décision avait été prise par le ministère français de la Guerre. Il lui assura que le gouvernement était opposé au déploiement de la Légion Arménienne en Palestine, puisque cela constituait une violation des accords de 1916. Il rappela sans cesse aux légionnaires qu'ils étaient pré-positionnés pour le nord de la Syrie et la Cilicie. La Délégation Nationale Arménienne faisait face à un nouveau dilemme : disperser la Légion, ce qui était contraire aux intérêts arméniens, ou bien se conformer au nouvel état de fait. Si les autorités insistaient pour envoyer la Légion en Palestine, la seule arme, dont disposait la Délégation, était le découragement de nouveaux recrutements, à compter du 1er octobre. L'efficacité d'un débarquement allié sur les territoires ciliciens est attestée par le feld-maréchal allemand, L. Hindenburg, étonné que les puissances de l'Entente ne profitent pas de la Cilicie - talon d'Achille des Ottomans - la région ne comptant pas une concentration significative de troupes ottomanes. Enver Pacha lui-même, ministre ottoman de la Guerre, craignait que les puissances alliées ne finissent par repérer le point faible des Turcs. Or, comme nous l'avons vu, tel ne fut pas le cas. Les Français étaient davantage désireux de suivre leurs intérêts, que de s'assurer des territoires importants au nord de la Syrie.

La déception vis-à-vis des autorités françaises se révéla préjudiciable pour la discipline militaire de la Légion. Sur un escadron de 140 volontaires, parfois 70 seulement se présentaient aux exercices militaires. Certains hésitaient à s'engager, d'autres partaient, après avoir trouvé des emplois lucratifs à l'extérieur du camp. Les autorités militaires britanniques ne leur facilitaient pas la tâche, non plus, conviant les soldats à s'occuper des fournitures militaires et leur versant 1,50 franc par jour. Il arrivait même que ceux qui participaient aux exercices militaires ne reçoivent pas assez de nourriture.

L'entraînement militaire débuta fin 1916, comprenant le tir, l'autodéfense, la formation et la stratégie de combat, ainsi que l'utilisation du terrain dans des situations militaires diverses. "Les meilleurs sont les Arméniens, ayant servi comme soldats dans l'armée turque, capturés en Mésopotamie et qui ont déserté, suivis des Arméniens originaires du Djebel Moussa [Musa Dagh], de ceux venus d'Amérique, et finalement des Syriens," note le général Bailloud.

La Légion fut appelée pour sa première mission au printemps 1918. Elle devait être envoyée sur le front de Palestine et incorporée au détachement français de Palestine-Syrie (DFPS), sous le commandement du colonel De Piépape. La Légion était censée se livrer à des campagnes de sabotages mineurs et à des incursions sur la côte turque, telles que détruire les lignes de communication ou faire sauter des fournitures. En mai 1918, les deux premiers bataillons furent acheminés au port militaire d'Egypte, près d'Ismaïlia. Le 3ème bataillon, ainsi que la compagnie en charge de la logistique, resta à Chypre sous le commandement de Chesnet. Du 10 au 13 juillet, la Légion d'Orient rejoignit le détachement français à Mejdel, en Palestine, derrière le front britannique.

La bataille d'Arara

La bataille d'Arara s'inscrit dans les opérations militaires à grande échelle, qui se déroulèrent en Palestine, où l'alliance germano-turque comptait des fortifications solides et un nombre significatif de troupes. La Légion Arménienne combattit vaillamment lors de cette bataille, dans l'espoir de rétablir une nouvelle Arménie.
        
Les opérations de Palestine étaient supervisées par le général commandant la Force Expéditionnaire Britannique (B.E.F.), le général Allenby. Désireux de reprendre l'offensive, ce dernier envoya un contingent composé de 35 000 hommes d'infanterie et de 400 unités d'artillerie en Palestine contre les 8 000 hommes d'infanterie et 130 unités d'artillerie des forces germano-ottomanes. Les forces britanniques étaient appuyées par le détachement français, dont la Légion Arménienne. Il fut décidé que l'attaque débuterait le 19 septembre 1918, à 4 heures du matin.  

L'offensive générale commença à l'heure prévue. Face aux troupes françaises, les 701ème, 702ème et 703ème bataillons allemands, commandés par le général Van Oppen, étaient retranchés et occupaient des positions sur les hauteurs d'Arara. Formant le noyau le plus solide de l'armée ennemie. Un bataillon issu de la Légion Arménienne, commandé par le général Romieu, marcha et prit position sur le flanc droit des troupes françaises. Le 2ème bataillon arménien restait en réserve.    

La veille de l'attaque, le 1er bataillon entreprit des manœuvres préparatoires. Le lendemain, le 2ème bataillon l'emporta sur le 26ème arrière, après cinq heures de combats intenses, malgré un pilonnage et un tir d'artillerie incessants, par les forces allemandes. Les légionnaires parvinrent à s'emparer de la première ligne de défense allemande. Refusant de s'accommoder de cette perte stratégique, l'ennemi décida de contre-attaquer. Après cinq heures de combats, les forces germano-ottomanes succombèrent et commencèrent à faire retraite, permettant aux légionnaires de s'emparer des 2ème et 3ème lignes de défense allemandes. Le 1er bataillon réussit à prendre le sommet de l'Arara. 

Au total, le détachement français captura 212 prisonniers, dont 16 officiers. La Légion Arménienne perdit 22 hommes et compta 80 blessés et 4 disparus au combat; parmi les victimes au combat figuraient plusieurs sergents, capitaines et caporaux-chefs. Leur sacrifice et les prouesses de la Légion Arménienne furent véritablement essentiels pour le succès de l'opération.  

Dans une dépêche adressée à la Délégation Nationale Arménienne, le 21 octobre 1918, le général Allenby fait un éloge appuyé de la Légion Arménienne et de la bravoure, dont elle fit montre sur le champ de bataille. "Je suis fier d'avoir sous mon commandement une Légion d'Arméniens," écrit-il. "Ils se sont magnifiquement comportés et ont joué un grand rôle pour assurer notre victoire." Lors des funérailles de leurs camarades, le général Romieu loua de même les exploits de la Légion Arménienne, ainsi que le sacrifice des martyrs et l'engagement total des survivants.    

Bien que la Légion n'aboutit pas à représenter le noyau d'une future armée arménienne, puisqu'elle fut dispersée à la fin de l'année 1920, elle illustra un esprit de dévouement et de patriotisme. Et même si les intrigues politiques des puissances de l'Entente empêchèrent la création d'une Cilicie autonome, provoquant son accaparement par les puissances européennes, l'héritage de la Légion Arménienne continue d'illuminer les pages de l'histoire de l'Arménie et de la France.

L'histoire de la Légion Arménienne, et de ses hauts faits sous des drapeaux étrangers, parle d'un peuple qui tenta de répondre à la destruction et aux ravages causés à ses compatriotes arméniens. C'est l'histoire de leur bravoure, de leur honneur, de leur devoir et de leur sacrifice. Et elle montre comment des centaines d'Arméniens, issus de milieux sociaux, culturels et économiques différents, peuvent s'unir pour une cause plus grande et un noble objectif. A l'approche du centenaire du génocide arménien, il convient donc de rappeler les actions héroïques de nos unités de volontaires, qui combattirent pour maintenir la vision d'une Arménie indépendante.      

NdT

1. Wadi Ara, près de l'actuelle Naplouse - http://en.wikipedia.org/wiki/Battle_of_Arara
2. Guévork Gotikian, "La Légion d'Orient et le mandat français en Cilicie (1916-1921), Revue d'Histoire arménienne contemporaine, Tome III, 1999 - Texte accessible en ligne sur : http://www.imprescriptible.fr/rhac/tome3/#p2


[Licencié en philosophie (mention Histoire) de l'Université Américaine de Beyrouth (A.U.B.), Varak Ketsemanian a publié plusieurs articles dans le quotidien libano-arménien Aztag et dans le magazine Outlook de l'A.U.B.). Il est actuellement stagiaire à la rédaction de The Armenian Weekly à Boston.]
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Traduction : © Georges Festa - 09.2014