vendredi 24 octobre 2014

Annie Le Brun - Exposition "Sade. Attaquer le soleil" (Paris, musée d'Orsay, 14 octobre 2014 - 25 janvier 2015)



Francisco de Goya, Casa de locos [La Maison des fous], 1808-1812
Madrid, Museo de la Real Academia de Bellas Artes de San Fernando
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Annie Le Brun
Exposition "Sade. Attaquer le soleil"
Paris, musée d'Orsay, 14 octobre 2014 - 25 janvier 2015

par Georges Festa


pour Annie Le Brun,


En ces temps de purification ethnique et religieuse récurrente, où les haines intéressées le disputent à une ignorance des moins hasardeuse, il n'était que justice que le bicentenaire de la mort de Sade donnât lieu à un rappel des plus nécessaire, irrigué d'une actualité et d'une permanence, incontournables : qu'en est-il de notre rapport au monde ? Du bien et du mal ? De la création et de l'art ? Autant d'interrogations qui ont nourri l'œuvre de ce visionnaire, des premières comédies de La Coste aux Journées de Forbelle, rédigées dans ce théâtre final de la folie ordinaire, l'asile de Charenton.
A la fois vaste opéra, aux machineries multiples, voyage encyclopédique, effréné, à travers les époques et les cultures connues d'alors, la création sadienne se veut aussi muséale. L'on sait l'importance de la peinture, de l'architecture et de la sculpture dans la genèse de cet immoralisme, scandé de mises en scène, lequel s'est imprégné lui aussi d'expositions et de musées, en Italie, à deux reprises, mais aussi en Hollande et naturellement dans sa Provence native et les salons parisiens. Géographie de la découverte, qui se reflète pareillement dans celle de la légende sadienne, ici orchestrée.
Car il s'agit d'articuler l'inexposé, précisément, l'interdit, l'obscène, ce qui alimente et justifie les lois, les tabous, les règles de domination et de relégation. En ce sens, rassembler les traces de cet héritage séminal, qui vont des Romantiques aux Préraphaélites et aux  Surréalistes, des manuscrits de la Bastille aux clichés de Man Ray, des écorchés de Fragonard et de Florence au bestiaire onirique de Jean Benoît, répond à une logique - toute sadienne, au regard de l'écriture, foisonnante, à l'ironie maîtrisée - du lointain héritier de Pétrarque, attentif aux convulsions prérévolutionnaires, et dont s'inspireront les générations suivantes, héritières, elles, des aliénations nationalistes et totalitaires des 19ème et 20ème siècles : celle du couple, apparemment antinomique, de l'Enfer et du Paradis, du licite et de l'illicite, du nommé et de l'innommé.

La scène du sacrifice. Entre foire et rituel orgiaque. Sur la droite, l'homme au masque, mi-animal, mi-témoin, couronné de plumes écarlates. Subtile géométrie, faite de cordes et de lances. Clair-obscur académique, où se défait la légende. Samson quasi à la renverse, aux mains d'une Dalila impassible, au sourire énigmatique. Visages qui se consultent. L'indifférence finale. Bras, jambes et seins, composant une scène invisible. Que l'on devine. Louis Finson, Samson et Dalila, entre 1600 et 1617. Marseille, musée des Beaux-Arts

Marseille, 25 juin 1772 : comment ne pas songer à ce parallèle ? Autre tableau, autres renversements. Où il s'agira de valet, de filles et de cantharide.

Lèvres boudeuses, à la carnation toute féminine. Musculature ambiguë, lasse. Le manche aux volutes du glaive. Coiffe bleue et or, assortie d'une plume. L'instant dramatique, comme parodié. Qui ne connaît l'épisode ? A charge pour l'artiste de créer un choc réaliste. Où les chairs, là encore, dominent, focalisant l'espace. Le corps, presque disproportionné. La tête coupée, à la démesure d'une anamorphose. Déséquilibre des volumes, arrière-plan sombre, indistinct. L'androgynie fondatrice. Aubin Vouet, David tenant la tête de Goliath, vers 1620. Bordeaux, musée des Beaux-Arts  

1775-1776, voyage d'Italie du marquis ou les lumières du Caravage. Maintes pages de ses carnets témoignent d'une lecture neuve, inédite. Sacralisation du corps.

Deux visages joufflus de rose. Doigts qui séparent timidement les rideaux de la couche. Sein, comme noyé dans les plis verts et bruns. Corolles en fusion, déclinant d'invisibles vagues. Où l'éducation se veut vision, effraction. Petit tableau, où se jouent de grands élans. Silencieux, mais à l'instant propice. Le conte licencieux ne dit pas qui sont ces deux visages. Servantes ou jeunes sœurs. L'intéressant - adjectif fétiche de Sade - est précisément l'écartement, l'ouverture. Indirecte, renvoyée au spectateur. Jean-Honoré Fragonard, Les Curieuses, vers 1775-1780. Paris, musée du Louvre  
    
"Sexe charmant que nos jeux font sourire,
Convainquez-vous en venant les revoir,
Qu'avec l'amour on peut souvent instruire
Quand Minerve est dans le boudoir." (Sade, Le Boudoir, couplet final)

Lorsque l'humanité cesse. Les mangeurs d'hommes. Dos et fesses accroupies. Cadavre suspendu. Mains invisibles, s'affairant parmi les viscères. Déglutition muette. Assourdissante. A la mesure de ce ciel blanc et de cette falaise prête à rompre, zébrée d'éclairs. Simulacre de naufrage ou chasses du comte Zaroff. Lorsqu'il est question de survivre. Vêtements épars, contrastant avec l'altérité des langues. Le voyage interrompu. La dévoration du langage. Ou les feuillets perdus de l'Odyssée. Francisco de Goya, Cannibales préparant leurs victimes, vers 1800-1808. Besançon, musée des Beaux-Arts et d'Archéologie

L'on sait ce qu'il adviendra de l'anthropophagie dans les sommes d'Aline et Valcour, de l'Histoire de Juliette ou le rouleau des Cent Vingt Journées. L'artiste, comme l'écrivain, fouillent les corps, les codes. Exigent des comptes. Renvoyant l'histoire humaine à sa dévoration fondatrice. Ou les vivants se dévorent entre eux.

Codes souterrains de la séduction. Chevelure blonde au visage masqué de chaînes. Corset factice. Ombres sur la peau. Masculin ou féminin, les frontières ici s'effacent. Courbes et tressages du miroir. Reflets noirs sur la pierre. Car tout se répond s'entremêle. Qui domine qui ? Pacte faustien, enserrant sa victime. Ou icône de boudoir, célébrant quelque héroïne oubliée. Dans ce blason mondain, lire le surgissement irrépressible. Portrait anonyme, célébré dans la nuit. Dont il s'agira de défaire les maillons. Jindřich Heisler, Frontispice pour La Philosophie dans le boudoir de Sade, 1943. Collection Georges Goldfayn

De Justine à Histoire d'O. Des Fêtes galantes au Bleu du ciel. L'écriture libertine, marquée du sceau de l'absence. Antonymie des codes. Les objets du désir. Aveugle.

Voûtes et arcades. Chamarrées de mosaïques. Bas-reliefs indistincts, flous. Touches d'azur et d'ocre. Hiératisme des personnages de la scène. Sertis dans ce décor de théâtre. Préfiguration des Ballets russes ou des drames de D'Annunzio. Miracle de la tête sanguinolente. Tel un blasphème rompant la musicalité luxueuse, recherchée. Lecture charnelle du symbolisme. Ou miniature épuisant toutes les tentations. Flaque sombre, invitant le corps hermaphrodite. Le soleil de la mort. Ou la danse ultime. L'appel aux sens, par lequel l'artiste convoque les mots. Pour les dissoudre. Gustave Moreau, L'Apparition, 1876. Paris, musée d'Orsay

Scène ordinaire de révolution. L'échafaud dressé place de la Concorde. Les badauds venus là par habitude, pour le spectacle. En toile de fond, façades aux frontons et aux colonnades à l'antique. L'homme en chemise, prêt à basculer. Contraste entre sa solitude et la masse témoin. Ou les lois devenus folles. Ou la force armée légitimant l'atroce. L'orateur haranguant, sur la gauche. Dans ce carnaval de l'histoire les logiques naissantes. Lorsque l'irrémédiable est perpétré au nom de l'idéal. Lorsque le crime est nécessaire à la loi. Banalisation de la terreur. L'Etat cannibale. Pierre-Antoine Demachy, Une exécution capitale, place de la Révolution, vers 1793. Paris, musée Carnavalet - Histoire de Paris

"Quelle meilleure preuve de ce que je dis, que la révolution des empires, qui, se métamorphosant en républiques, couronnent souvent le régicide qu'eût écartelé le despotisme!", rappellera l'auteur de La Nouvelle Justine.

La vierge en déréliction. Ou les six versions de l'extase argentique. Le 19ème siècle ou les prospérités de la névrose. Sur ces clichés ambre et brun, le corps qui se dénude, scansion des bras en quête de mots, de liberté. De Thérèse d'Avila aux patientes de Charcot. Matelas de côté, fait de plissures et de nombrils. Comme répondant à l'écrasement invisible. Le corps féminin, objet d'étude masculine. Les enfermements millénaires. Mise à distance. Prétexte scientifique. Car il s'agit encore et toujours d'expliquer. Sinon de réduire. Ce qui se lit dans ces regards. Ailleurs. Définitivement autres. Insoumis. Albert Londe, Attaque d'épilepsie partielle de Mlle Fouasnon. Montage d'une suite de six photographies, 1883. Paris, Ecole nationale supérieure des beaux-arts

Déchirant écho à cet appel d'Olympe : "Ô mes compagnes de libertinage et de crimes, moquez-vous de ce vain honneur, comme du plus vil de tous les préjugés : un égarement d'esprit, une jouissance vaut mille fois mieux que tous les faux plaisirs que donne l'honneur." (Histoire de Juliette, Quatrième partie, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1998, éd. Michel Delon, p. 775-6)

La roue sertie d'hommes. Telle une déclinaison hyperréaliste d'une Chapelle Sixtine revisitée. Nudités masculines auxquelles fait contrepoint la divinité, vêtue de gris et de bleu foncé. Les perspectives rompues. Semblants de rues, de façades. Les décors éphémères, vite oubliés. Les corps plaqués sur la toile. Assemblage de formes, contraires à toute logique. Mise en évidence des corps amoncelés. Qui se succèdent, s'épousent. glissent. Visages gémellaires. Se répondant mutuellement. Interchangeables. Entre ciel et terre. Royauté du désordre. Les trois versions de l'ange. Livré au supplice des hasards. Sir Edward Burne-Jones, La Roue de la Fortune, entre 1875 et 1883. Paris, musée d'Orsay

Le règne animal. Arc-bouté de cuir et de tessons de verre. Gardien des forteresses de toujours. Empreintes de pattes sur miroir. Les métamorphoses du pouvoir. En érection, griffes prêtes à bondir. Lorsque l'attente est accomplie. Le signalement des proies. C'est alors que s'effacent les logiques. Quel gardien invisible donnera l'ordre ? A moins que la chasse impérieuse. Lorsqu'il n'est plus de frontières, ni de murs. Les identités broyées. Symbole des camps. Tout autour le silence. Ce que la pulsion incarne. Emprise, dévoration. Les moteurs instinctifs. Qui déploient leur armure. Jean Benoît, Le Bouledogue de Maldoror, 1965. Collection Pinault

Symphonie rose orangée. A la façon d'une mosaïque endiablée. Où se déploie une langue inconnue. Nuits provençales, entre deux abîmes. Les instants précieux. Où les corps épousent la lumière. Croisement chaotique des destinées. Les fusions inespérées. Rires et moqueries. L'absurde, aux aguets. De ces ténèbres nous ferons une genèse. L'invention des formes. Convoquer jusqu'à l'impudeur. Théâtre de la cruauté quotidienne. Lorsque la mort défera. Conjurer la décomposition. Féconder la pierre, la matière. Gammes physiques. A la façon de notes sauvages. Incises de bleu et de noir. Les frasques d'Eros. André Masson, Cérémonie chez D.A.F. de Sade, 1962. Toulouse, Magali et Sammy T.

L'on sait les inventaires, notariés et autres, établis du vivant de Sade. Or il est d'autres inventaires, dont il éprouvera toujours la nostalgie, de la fontaine de Vaucluse aux représentations de La Coste et aux mystères de Naples...

Les indomptées. Orientalisme subtil au vase voyeur. Vanités exacerbées, convoquant tous les sens. Un instant, entre Rubens et Brassaï. Aristocratie du désir libéré de la règle commune. Blonde et brune. Qui ont épuisé toutes les ardeurs. Jambe reposée sur la hanche. Paupières satisfaites. D'avoir éprouvé la vraie finitude. Territoires clandestins de maison close. Ou révolte première. Inflexions du cristal. Bulbes nacrés du collier. Le temps évacué. Nos Edens de haute lutte. Les immaculées. Au dehors la nuit véritable. Des consciences. Gustave Courbet, Le Sommeil, 1866. Paris, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

L'atlas secret. Fait de cavités, de nervures. Union de bleus et de rouges. Le corps disséqué. Exposé aux regards. Strates et concentrations. Entrelacs et striures. Dessinant reliefs, deltas, écoulements. Grammaire composite. Mécanique inouïe. Tapisserie d'organes mis à plat. Le corps effondré, éclaté. Nul n'en saura l'âge, ni l'histoire. Telle une plante ressuscitant. Aux racines vives. Reprenant prise sur le bois. Reconstituant peu à peu ses fastes, ses étés. Des momies à Frankenstein. Affaire de restitution. Ce qui sourd, irrigue. Anonyme, Injection-corrosion du système vasculaire d'une femme, vers 1770. Maisons-Alfort, musée Fragonard de l'Ecole vétérinaire

L'envers social. Où les murs renvoient sueurs, cris et coups. Dans cette prison des âmes défaites, des corps nus. Nef de Sodome. Où s'inventent des rites nouveaux, des mots incompréhensibles. Ici tous les possibles ont cours. Puisque les lois se sont évanouies. L'un psalmodie, l'autre rampe. Tel autre prie, à demi nu. Ou brandit une coupe. Dos appuyé contre un  pilier. Mains aux cornes de taureau. L'homme couronné. Souriant d'abandon. Lointain cauchemar de Piranèse ou carnets à venir d'Artaud. Francisco de Goya, La Maison des fous, 1808-1812. Madrid, Museo de la Real Academia de Bellas Artes de San Fernando

"Il y a des préjugés d'éducation qui ont une force si puissante sur l'esprit de l'homme que les plus grands scélérats mêmes n'osent les enfreindre," écrira le détenu de la Bastille en 1783 (ms inédit, à paraître, éd. G. Festa). En dépit des enfermements successifs, qui s'achèveront à l'asile de Charenton, il est ce soleil noir, qui n'a pas fini de nous brûler.

© Georges Festa - 10.2014     

      site : www.musee-orsay.fr

catalogue de l'exposition paru aux éditions Gallimard