jeudi 16 octobre 2014

Constantinople et Smyrne dans les imaginaires de la diaspora arménienne et grecque - I / Constantinople and Smyrna in the Diasporan Armenian and Greek Imaginaries [Part One]




 © MētisPresses et Parenthèses, 2012
Traductions Hervé Georgelin / Anahide Drézian et Alice Der Vartanian


Constantinople et Smyrne dans les imaginaires de la diaspora arménienne et grecque (I)
par Jennifer Manoukian
Jadaliyya, 26.05.2013


. . . Բայց դուն, տեսի՜լք ընտանի, հիմա ա՜յնչափ հեռացած,
Ըսէ՜, իրաւ է որ ա՜լ պիտի երբեք չբացուիս
Դիմացն զքեզ փնտռող իմ անսահման կարօտիս . . . ։


Դուն որ եղար, ո՜վ Պոլիս, լոյսն աչքերուս նորաբաց,
Ճի՞շդ է, ըսէ՜, որ ա՜լ մենք օտարնե՜ր ենք իրարու
Եւ իրաւունք չունի՜մ ես քու հողիդ մէջ թաղուելու. . . ։

[Quant à toi, vision familière désormais si lointaine,
Dis-moi, est-il vrai que jamais plus tu n'étreindras
Mon infinie nostalgie, partie à ta recherche ?

Ô toi, ma Constantinople, qui se fit lumière à mes yeux naissants,
Dis-moi, est-il vrai que nous sommes maintenant étrangers l'un à l'autre
Et que, désormais, je n'ai plus droit à être enseveli dans ton sol ?]

En arménien, les écrivains peuvent exprimer le regret, l'envie et la nostalgie non seulement à l'aide des mots qu'ils élisent, mais aussi grâce à un usage précis de la ponctuation. Le signe ( ՜ ), appelé yergar en arménien, constitue une particularité évocatrice de cette langue : en allongeant la voyelle au-dessus de laquelle il est placé, il a le pouvoir d'intensifier la tonalité plaintive, mélancolique d'un texte. Dans les strophes finales du poème "Constantinople," écrit en 1924 par Vahan Tekeyan, citées plus haut, le yergar permet aux intonations angoissées et à l'incrédulité secrète du poète de trouver un écho en nous, tandis que nous prenons part à son requiem pour une ville, qui l'a rejeté.

La Constantinople de la jeunesse de Tekeyan, à la fin du 19ème siècle, fut le lieu d'une renaissance culturelle pour les Arméniens dans l'empire ottoman, où les arts connurent une efflorescence inédite. Constantinople faisait le lien de l'activité intellectuelle des Arméniens ottomans, dans leur ensemble. Abritant écrivains, peintres, poètes, dramaturges, compositeurs et musiciens, la ville constituait ce terreau fertile, qui nourrissait ces hommes et ces femmes, créateurs convaincus que leur communauté y possédait un avenir prometteur.

Or les liens physiques, qui existaient entre Constantinople et la communauté arménienne, furent irrémédiablement rompus, il y a presque un siècle. En 1915, les artistes et les intellectuels arméniens furent les cibles de rafles et de déportations, qui aboutirent à la mort ou à un exil permanent.

Vahan Tekeyan, qui se trouvait à l'étranger en 1915, fut l'un de ces nombreux Arméniens, qui regagnèrent Constantinople, après l'armistice. Malgré la perte de la plus grande partie de ses amis et confrères, sa foi inébranlable en Constantinople, comme foyer culturel pour les Arméniens, resta soutenue et il entreprit de ranimer sa vie intellectuelle. A l'instar de nombreux Arméniens restés dans la capitale, Tekeyan finit par fuir l'arrivée des troupes de Mustafa Kemal en 1922, sans jamais revenir. Emportant avec eux une passion non payée de retour pour cette ville, si puissante qu'elle modèlera la façon avec laquelle leurs enfants et petits-enfants l'appréhenderont, alimentant une nostalgie chez des générations d'Arméniens de la diaspora, qui n'ont jamais vu, entendu ou respiré cette ville, à titre personnel.

Lieu d'un passé à la fois vivace et traumatisant, le côté Dr Jekyll et Mr Hyde de Constantinople, dans la mémoire historique de la diaspora arménienne, crée un héritage nostalgique, teinté de chagrin, à la pensée d'un avenir dynamique, qui s'est trouvé contrarié. Naturellement, dans la république de Turquie, il existait, et il existe toujours, une communauté arménienne à Istanbul, mais la ville n'a plus le rôle de pôle culturel, qu'elle eut autrefois. La ville d'avant 1915, immortalisée dans la mémoire collective de la diaspora arménienne, a logiquement produit des sentiments complexes, ambivalents, vis-à-vis de l'actuelle Istanbul, qui a récemment commencé à faire l'objet d'une exploration artistique.

Ces sentiments sont repris à travers le thème du retour, dans les limites des œuvres et en dehors de celles-ci. A travers les films et les romans, un personnage opère physiquement un retour, lors duquel il ou elle se met à revoir la relation particulière qu'il ou elle entretient avec la ville. Néanmoins, en dehors de leurs œuvres, les artistes ramènent le public à la ville, telle qu'elle existait autrefois, l'incitant à penser sa propre vision de la ville, telle qu'elle existe aujourd'hui. En voyageant - à la fois au plan physique et symbolique - à Constantinople/Istanbul, via la littérature et le cinéma, les artistes de la diaspora font face à cette relation tendue entre la diaspora arménienne et l'image centenaire de Constantinople, inscrite dans son âme collective.

Or les Arméniens sont loin d'être la seule communauté en diaspora, nourrissant des sentiments complexes, ambivalents, à l'égard des villes de la Turquie contemporaine. La ville égéenne de Smyrne a survécu dans l'imaginaire des Grecs de la diaspora, grâce à un couplage tout aussi spécifique de souvenirs - souvenirs à la fois d'une grandeur culturelle et d'une rupture traumatisante - qui, eux aussi, commencent à se refléter dans leur création artistique.

Les représentations artistiques de Constantinople et de Smyrne, dans les diasporas arménienne et grecque, tentent d'aborder le mélange d'émotions au sein de leurs communautés respectives, tout en se proposant de déconstruire le discours nationaliste turc, lequel rejette ces communautés de l'histoire de ces villes et passe sous silence leur présence historique. La vision donnée des Arméniens et des Grecs ottomans, en tant que traîtres manœuvrés par les puissances européennes, si profondément enracinée dans le discours officiel dominant, commence déjà à lentement évoluer, grâce au travail réalisé à la fois en Turquie et à l'étranger. La création artistique des diasporas arménienne et grecque ne peut qu'aider à accélérer ce processus en reconstituant le passé et en opérant une prise de conscience grandissante, en Turquie et ailleurs.

Vu comment, au plan historique, les Arméniens et les Grecs de diaspora ont été chassés de leurs villes ancestrales, ceux qui n'appartiennent pas à ces communautés seront probablement étonnés de voir à quel point la mémoire de ces villes est toujours très vivante aujourd'hui et combien leurs passés respectifs continuent d'être une source de souffrances. De fait, ces représentations artistiques de Constantinople et de Smyrne témoignent de liens entre les peuples et leurs cités historiques, qui ont perduré à travers trois générations et qui ont nourri leur aptitude à élaborer un sentiment de deuil et de nostalgie à l'égard d'un lieu, par essence inconnu.

Constantinople/Istanbul dans de récentes traductions de l'arménien occidental

C'est Constantinople/Istanbul, qui sert de cadre à de récentes traductions de l'arménien occidental, la langue des Arméniens ottomans et de leurs descendants dans la diaspora. Ces traductions aident à illustrer le lien culturel des Arméniens à Constantinople dans les romans; à travers les histoires et les vicissitudes des personnages, Constantinople transmet l'image d'un foyer de la communauté arménienne à un public non arménien, tout en ressuscitant au sein de la diaspora arménienne. Les traducteurs de ces œuvres réaffirment - volontairement ou non - l'appartenance des Arméniens à une ville, en faisant plus largement place à des personnages individuels, ainsi qu'aux auteurs, qui les ont créés, afin de montrer le rapport complexe entre Constantinople et le peuple arménien. Ces entreprises ne visent aucunement à délégitimer le lien qu'entretiennent d'autres populations avec cette ville, mais servent simplement à restituer une compréhension de la communauté arménienne de Constantinople et de son rôle essentiel dans l'évolution intellectuelle d'une population, qui n'y réside plus.

Dans les traductions françaises, parues en 2012, du roman de Zaven Biberian, Le crépuscule des fourmis, par Hervé Georgelin (éd. MētisPresses), et de celui de Zabel Essayan, Mon âme en exil (1922), par Anahide Drézian et Alice Der Vartanian (éd. Parenthèses), Constantinople fonctionne à la fois comme objet de nostalgie et lieu du retour. Or les retours s'opèrent en réaction à des contextes autres que ceux que l'on attendrait de la part d'Arméniens, à savoir des retours en forme de pèlerinage dans la ville, par des descendants de la communauté arménienne, qui prirent la fuite en 1915.

Dans Le crépuscule des fourmis, l'antihéros, Bared Tarhanian - membre de la communauté arménienne restée à Constantinople, après la fondation de la république de Turquie en 1923 - revient à Istanbul, après avoir servi trois ans et demi dans l'armée turque, durant la Seconde Guerre mondiale. Le roman de Biberian - grandement aidé par la traduction expressive de Georgelin - permet aux lecteurs de se glisser dans la peau de Bared, tandis qu'il côtoie les diverses communautés ethniques, qui existaient encore dans l'Istanbul de la fin des années 1940 et du début des années 1950, bien qu'à une échelle plus réduite.      

Dans le roman, la nostalgie, au sens conventionnel, s'inverse, tandis que nous sommes témoins d'une dimension moins explorée de la relation entre Constantinople/Istanbul et la communauté arménienne : la nostalgie d'un personnage arménien, vivant dans la ville, par opposition à celui qui se languit depuis l'étranger. Le roman se focalise sur le conflit intérieur de Bared, tandis qu'il s'efforce de réintégrer son Istanbul natale, après son service militaire. A travers le roman, Bared se sent étranger à cette ville, aspirant à revenir à l'Istanbul de sa jeunesse, une ville qui ne diffère pas radicalement de celle qui s'offre à lui, mais qu'il observe désormais d'un œil neuf :

"Trois ans et demi durant, il avait rêvé d'une autre Kadiköy. Une banlieue légendaire, aux rues tranquilles, bordées de verdure, où l'amabilité et la gaieté d'une population heureuse, aisée, convergeaient... Il avait l'impression de s'être trompé d'endroit. Il avait attendu ce moment sans espoir, trois ans et demi durant. Il avait attendu cet ordre de démobilisation pour rentrer chez lui et maintenant, au lieu de se réjouir, tout son être lui disait de fuir et de tout abandonner."

Le sentiment d'aliénation de Bared dans sa ville natale est intimement lié au bouleversement qu'a vécu sa famille, durant son absence. Bared revient pour trouver sa famille paralysée par l'impôt sur la richesse (varlık vergisi), qu'elle a été contrainte de payer durant la guerre. Si cet impôt n'avait pas été intégralement payé, le père de Bared, comme beaucoup d'autres membres des minorités non musulmanes, aurait été envoyé dans un camp de travaux forcés à Aşkale, une ville à l'est de l'Anatolie. Cette menace imminente a obligé les Tarhanian à vendre leur maison et la plupart de leurs biens pour s'acquitter de l'impôt, mais celui-ci a continué de peser, au plan psychologique et financier, sur la famille, durant les années qui ont suivi.

Cet impôt, qui frappa plus lourdement les Arméniens, les Grecs et les Juifs que leurs voisins turcs, illustre physiquement leur sentiment d'être étrangers à la seule ville qu'ils aient jamais connue. Cette trahison compose l'arrière-plan du roman et est évoquée avec la même incrédulité secrète, palpable, dans le poème de Vahan Tekeyan. Pourtant, malgré les trahisons qui se succèdent, la communauté arménienne, présentée dans le roman, semble à chaque fois absoudre la ville :

"Nous devons les supporter," répétait madame Azniv, apparemment désappointée par les plaintes d'Arous. "Les catastrophes sont toujours prêtes à nous tomber dessus." Le mot catastrophe indisposa Bared. Même madame Azniv s'attendait à des catastrophes, tout comme sa mère et [son ami] Haybeden. Hier, c'était l'impôt sur la richesse; aujourd'hui c'est Chypre; demain autre chose encore... L'imminence permanente d'une catastrophe rongeait leurs journées. Ils gagnaient leur vie, mangeaient, buvaient, s'amusaient, mais il y avait toujours cette peur d'un naufrage à venir. A tout moment, ils s'attendaient à quelque chose."

Cette résignation au désastre et la décision de rester dans la ville, malgré la perspective d'une crise, illustre la portée de l'affinité que nombre d'Arméniens éprouvaient/éprouvent envers Constantinople/Istanbul. Bared nous montre que ce sont les liens ancestraux avec la ville qui l'empêchent, comme de nombreux autres Arméniens, de l'abandonner pour de bon. Revenant vers la maison abandonnée de son oncle à Büyük Ada, une des îles en dehors d'Istanbul, et la découvrant occupée par une autre famille, Bared explique ce lien indélébile à travers la métaphore d'une maison :

"Mon grand-père a construit cette maison, déclara Bared. Maintenant, il est devenu poussière; mon père est devenu poussière, comme mon oncle. Ils ont bâti la maison avec cette poussière et à l'aide de ces pierres. Qu'elle s'écroule. Que ceux qui y vivent deviennent pierre et poussière, eux aussi. Que la maison reste ou s'écroule, jamais elle ne disparaîtra. Elle perdurera; elle perdurera jusqu'à la fin des temps. Dans mille ans, les gens, qui viendront ici, en verront les fondations. Une maison a dû exister ici, diront-ils. Regardez, des gens ont vécu là, diront-ils. Ils verront le trou de la cheminée dans le mur et, de leurs doigts, essuieront la suie de la laine, que ma grand-mère fit brûler."

Dans ce passage, non seulement Bared exprime son rapport ancestral à la ville sur un mode grandiose, abstrait, mais il explique aussi ce lien par les éléments banals, qui composent la ville, de manière à illustrer un rapport à plusieurs niveaux, lequel ne peut être effacé. Il y a là une sorte d'histoire concrète, dont Bared ne peut faire l'expérience en dehors d'Istanbul, et malgré les multiples reprises où la ville le trahit, ainsi que sa famille, c'est ce lien ancestral qui éclipse tout le reste.

Paru en 1922, le récit Mon âme en exil, de Zabel Essayan, donne vie à la permanence de ce lien dans le contexte ottoman. L'héroïne d'Essayan, une peintre prénommée Emma, revient à Constantinople, suite à la révolution constitutionnelle ottomane de 1908. A l'instar de nombreux artistes et intellectuels de Constantinople au tournant du siècle, Emma s'est imposé un exil en Europe à la fin du règne du sultan Abdul Hamid II, ne rentrant qu'après la déposition de ce dernier; elle peut alors travailler, sans avoir à redouter surveillance et arrestation. Dans son récit, Essayan juxtapose les tableaux qu'Emma a achevés durant son exil et ceux qu'elle a réalisés à Constantinople, de manière à penser la ville comme le seul endroit où l'art et les artistes arméniens peuvent s'épanouir :

"[En exil] la lumière, la joie et la vie m'animaient, et pourtant tous mes tableaux étaient comme voilés de brume. Le soleil radieux de ma terre d'origine ne brillait pas encore dans ces œuvres, que j'ai produites, mais j'ai l'impression que dans celles à venir, cette brume se dissipera et que mon soleil y brillera."

Inhérent à la thèse d'Essayan, le fait que seule une présence concrète à Constantinople puisse permettre aux artistes arméniens de s'exprimer pleinement, illustre ce lien inextricable entre les Arméniens et la ville. Autrement dit, elle voit dans Constantinople une source indispensable d'inspiration artistique, au point que la ville devient le seul lieu où l'art arménien puisse prendre racine et s'épanouir. Mon âme en exil, restitué par la traduction mélodieuse de Drézian et Der Vartanian, non seulement arrime solidement les artistes arméniens à une période de l'histoire ottomane, où ils ne sont pas souvent présents, mais illustre aussi la croyance fervente d'un écrivain dans le lien intrinsèque entre Constantinople et l'art arménien.

Essayan acheva ce récit en 1922, à une époque où, comme la majorité des écrivains, artistes et intellectuels arméniens, qui avaient survécu, elle vivait en exil. Comme, de ce fait, elle est désormais un écrivain en diaspora, le symbole de Constantinople, comme lieu unique du progrès artistique arménien, revêt une tonalité plus mélancolique encore, si l'on songe qu'il y avait peu d'espoir qu'elle ou ses semblables, artistes en exil, reviennent un jour dans la ville, dont ils avaient besoin pour nourrir leur art. Peu après la publication de Mon âme en exil, Essayan se découvrit une source d'inspiration artistique de substitution en Arménie soviétique, commençant à condamner plus directement la diaspora arménienne à un avenir menaçant d'être dénué de toute forme d'une véritable expression artistique.                                     

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Traduction : © Georges Festa - 10.2014