vendredi 3 octobre 2014

Muriel Mirak-Weissbach - Créer un espace mémoriel transnational : Doğan Akhanlı honoré à Cologne / Creating a Transnational Memory Space : Doğan Akhanlı Honored in Cologne



© Kitab (Klagenfurt), 2007


Créer un espace mémoriel transnational :
Doğan Akhanlı honoré à Cologne

par Muriel Mirak-Weissbach


COLOGNE, Allemagne - Si l'Allemagne d'après-guerre a été capable de reconnaître la Shoah et en travailler les implications, au plan politique et psychologique, pourquoi l'actuelle classe dirigeante de Turquie ne peut-elle en faire de même, concernant le génocide de 1915 ? Ce ne sont pas seulement les Arméniens à l'intérieur et à l'extérieur de l'Allemagne, qui posent cette question, mais aussi des Allemands d'origine turque, au premier rang desquels figure Doğan Akhanlı, qui vient de recevoir le Prix de la Fondation Georg Fritze à Cologne, en Allemagne, le 19 septembre dernier. Cette cérémonie festive s'est déroulée à la Kartäuserkirche [Eglise Cartusienne], où officia Georg Fritze (1874-1939), en mémoire duquel ce prix fut créé. Dans son discours d'introduction, le surintendant Rolf Domning, l'actuel pasteur protestant et responsable régional de l'Eglise, remercia le public nombreux, qui comptait des représentants de différentes religions, des personnalités politiques et civiles, ainsi qu'un descendant de Fritze. Citant un extrait des Chroniques, "N'ayez pas peur..." (1), il rendit hommage au théologien et au militant protestant, qui "eut le courage de s'opposer à la dictature et à la violence," durant la période nazie. Akhanlı, déclara-t-il, a montré par son expérience personnelle et ses œuvres un courage similaire, s'agissant, en particulier, de la reconnaissance du génocide perpétré contre les Arméniens. Le maire de Cologne, Jürgen Roters, présenta Akhanlı comme un homme mû par "une grande passion pour les droits de l'homme."

Comme il convenait, c'est à Fatih Akin, le cinéaste turco-allemand, dont la toute dernière œuvre, The Cut, traite du génocide, que revint la tâche de prononcer l'éloge en l'honneur d'Akhanlı. Il commença par présenter Fritze comme un "traître à sa patrie," un homme qui n'avait que mépris pour le pouvoir, "autrement dit, un honnête homme," reprenant les mêmes termes pour désigner Akhanlı. Lorsque le romancier Akhanlı présenta le massacre des Arméniens en 1915 comme un génocide, "les gens au pouvoir en Turquie s'écrièrent :"Un traître à la patrie !" et le jetèrent en prison en 2010." En fait, Akhanlı "a été le premier écrivain turc à évoquer le génocide arménien," souligna-t-il. Et son roman, Les Juges du Jugement dernier, qui parut en 1999 en Turquie et en 2007 dans une traduction allemande (2), suscita une telle agitation intellectuelle et une telle remise en question qu'il fut "déclaré persona non grata dans son pays d'origine."

Akin rappela comment Akhanlı, qu'il a rencontré l'an dernier à Hambourg, organise des séminaires et des voyages vers des sites commémorant les victimes de la violence et du génocide, durant lesquels les participants, qu'ils soient Allemands, Arméniens, Turcs, Kurdes ou Juifs, peuvent "travailler leurs histoires entremêlées, dans un climat de respect." Il souligna le fait que, pour "parvenir à une vision claire des crimes commis contre les Arméniens," Akhanlı dut "se frayer un chemin à travers la forêt de mensonges de l'historiographie turque," le conduisant à combattre "l'indifférence de la gauche turque," qui "a grandi, elle aussi, dans le mensonge que les Turcs s'infligent à eux-mêmes." Ce que rend l'enseignement d'Akhanlı si convaincant, c'est le fait qu'il a été, lui aussi, victime de la brutalité et de la violence, mais qu'il n'y a pas répondu par la violence. "Les gens comme lui," déclara Akin, "... peuvent tolérer la souffrance, car en abordant l'injustice qu'ils ont eux-mêmes vécue et que d'autres ont dû subir, ils font preuve d'attention et de sensibilité."           

Akin évoqua l'impact de la pièce d'Akhanlı, Le Silence d'Anne, l'histoire d'une jeune Turque, qui a grandi en Allemagne et qui apprend, après la mort de sa mère, qu'elle est Arménienne. Cette pièce, dit-il, "est comme une métaphore" pour tous, une histoire non seulement personnelle, individuelle, mais qui revêt des dimensions collectives, qu'Akin lui-même a vécues, par rapport au génocide de 1915. "Doğan Akhanlı," conclut-il, "encourage nombre de gens à suivre cette voie. Il lance ainsi un débat de société et rend possible un apaisement, y compris entre victimes et perpétrateurs."

Suite à la remise officielle du prix, sous une salve d'applaudissements, Akhanlı fit quelques observations. Dans un discours intitulé "Nous avons besoin d'un espace mémoriel transnational," il évoqua le processus par lequel il en vint à développer une compréhension du rapport entre la Shoah et le génocide arménien. Mais, tout d'abord, il exprima ses remerciements à ses nombreux collègues, dont plusieurs étaient présents. En premier lieu, son "ami et mentor, Albrecht Kieser," qui coordonna la campagne pour sa libération de son "emprisonnement kafkaïen en 2010," ainsi que les nombreux sympathisants, qui participèrent à cette mobilisation. Akhanlı dédia son discours à deux personnes, qui sont décédées. L'une est Adnan Keskin, un ami d'enfance, avec lequel il entama une activité politique en Turquie, et qui, comme lui, fut incarcéré à deux reprises. Keskin parvint à s'échapper en creusant un tunnel de ses propres mains, et gagna l'Allemagne en 1987, facilitant ensuite, quatre ans plus tard, la fuite et le vol d'Akhanlı vers son exil allemand. Keskin fut le co-fondateur de l'association Tüday pour les droits de l'homme en Turquie, à Cologne, rejoignant en 2007 Akhanlı pour créer la Bibliothèque Raphaël Lemkin dans cette même ville. L'autre personne est une femme, qu'Akhanlı n'a jamais rencontrée, mais dont il apprit l'existence dans un film d'Eric Friedler (producteur d'Aghet). Elle s'appelait Elisabeth Käsemann, une Allemande qui, à cause de son soutien aux miséreux en Argentine, fut arrêtée par le régime militaire, emprisonnée, torturée et assassinée. Akhanlı cita son cas, car elle fut abandonnée par les autorités allemandes, malgré des protestations dans l'opinion. Alors que lui ne l'a pas été; de fait, lors de sa détention en 2010, le consul d'Allemagne lui rendit même visite en prison, lui apportant des revues, des ouvrages et des journaux en allemand. "Lors de mes nuits sans sommeil, dans ma cellule," raconta-t-il, "je me suis ainsi réfugié dans la langue allemande, que j'avais appris comme langue étrangère, après mon vol pour Cologne dans les années 1990." "Ce fut une expérience amère, poursuivit-il, de voir ma langue maternelle, qui est aussi ma langue de profession, en tant qu'artiste, sur des lèvres de procureurs, de juges, de policiers et de gardiens de prison, devenir une langue étrangère pour moi." Il témoigna aussi sa gratitude envers les nombreux responsables politiques allemands, dont le maire de Cologne, qui sont intervenus en sa faveur, rappelant que son avocat "s'évanouit presque de joie, lorsqu'il m'apprit, lors d'une visite, que des chrétiens avaient prié pour moi" dans une église locale.

Même s'il bénéficia en prison de certains privilèges, il fut témoin de la misère et de la solitude réservées aux Kurdes, dont il définit la détention comme "l'étape finale du projet national des Jeunes-Turcs, élaboré il y a plus de 100 ans." Il expliqua : "Le projet national turc, réactualisé, pour reprendre les termes de l'actuel président de la Turquie, Erdoğan, à travers le slogan "Une nation, un drapeau, une religion !", provoqua l'élimination des Arméniens et des Araméens, le meurtre et l'expulsion des Grecs Pontiques, le massacre des Kurdes et des Alévis du Dersim, ainsi que l'émigration de 90 % des Juifs de Turquie. La négation de l'identité kurde n'est pas un hasard, mais la continuation de ce projet national, qui a sacrifié et exigé des centaines de milliers de victimes et qui est voué à l'échec."

Sa bonne étoile ne s'est pas manifestée avec sa libération en 2010, rappela-t-il. Il survécut à "la guerre civile des années 1970 et [au] coup d'Etat militaire des années 1980, [aux] prisons secrètes et militaires." C'est grâce à sa femme et à son fils qu'il survécut aussi à la torture. "Je témoigne ma reconnaissance envers mon ex-épouse Ayşe," - présente lors de la cérémonie - "qui traversa l'enfer avec moi," confia-t-il. "Si je n'ai pas été brisé par la salle des tortures, c'est grâce à son courage et à sa résistance."

C'est à Cologne qu'Akhanlı se mit à écrire. L'écriture, dit-il, "a totalement changé ma vie. [...] De militant convaincu de tout savoir sur le monde, je suis devenu quelqu'un, qui s'interroge plus qu'il n'a de réponses." Il découvrit le lien entre ce que lui et sa famille avaient subi et la "violence historique" dans son pays d'origine et se demanda comment aborder le génocide. A cet égard, la manière avec laquelle les Allemands ont travaillé leur passé historique l'a aidé à explorer l'histoire de son pays. Une fois son roman achevé, il était évident pour lui que "les victimes du génocide de 1915 étaient soumises au despotisme absolu, entier, du pouvoir Jeune-Turc. Elles furent collectivement condamnées à mort." Akhanlı tint à remercier la "communauté des survivants arméniens," qui n'a pas rejeté son livre.

Son expérience de l'approche de la Shoah par l'Allemagne l'ai aussi aidé à comprendre la question de l'identité. Choquée par un film sur la Shoah, sa fille, élevée en Allemagne, réagit en voulant se défaire de son identité allemande. Akhanlı se demanda alors : "Que se passera-t-il, si je révèle à mes enfants le génocide arménien ? Quelle identité choisiront-ils ?" Ce qui l'a conduit à chercher le moyen de raconter des histoires, de manière à rendre évident que "la Shoah n'est pas seulement une affaire germano-juive, mais une affaire qui concerne le monde entier." Voilà pourquoi il se mit à parcourir l'Allemagne et tous ses sites mémoriels, lisant des ouvrages et visionnant des films sur la Shoah. La visite d'Auschwitz l'a traumatisé. Il réalisa que "victime et perpétrateur sont indissociablement mêlés" en lui, une expérience qui l'a conduit à redéfinir son existence.  

Citant cette idée de Walter Benjamin, selon lequel le passé peut être changé, Akhanlı y voit, précisa-t-il, non pas l'annulation des crimes du passé, mais "la modification du sens de ce passé" et une réécriture de l'histoire des victimes. S'agissant de 1915, Lemkin, souligna-t-il, donna à cela un nom et les historiens ont documenté ce génocide, ainsi que ceux qui ont suivi; pourtant, "la politique de la Turquie veut effacer le passé et poursuivre son projet meurtrier d'Etat national, afin de piller l'avenir de sa mémoire et donc la détruire." Soulignant les faits documentés de la complicité allemande dans le génocide arménien, Akhanlı souleva la question de savoir pourquoi, ayant tiré les leçons de son histoire, la politique étrangère de l'Allemagne n'intervient pas pour défendre les droits de l'homme en Turquie et pourquoi sa politique éducative n'éprouve pas le besoin d'approfondir la connaissance de la complicité de l'Allemagne. Pourquoi cela ne ferait-il pas partie de l'enseignement sur la Shoah ? Ce qui, précisa-t-il, ne reviendrait pas à relativiser la Shoah ou en minimiser la portée, mais serait le moyen d'élargir et d'approfondir le processus de travail sur l'expérience allemande, "qui ne doit plus rester allemand. Si nous voulons bâtir l'avenir, dit-il, il nous faut un espace mémoriel transnational. Ici et partout."

En conclusion, il remercia Fatih Akin, dont le film, The Cut, crée ce genre d'"espace mémoriel transnational." "Quelle idée courageuse, quelle grande idée tu as eue," déclara-t-il, s'adressant à lui, "de faire commencer le film en 1915 et de le faire s'achever en 1923. En faisant ce choix chronologique, tu remets en question les mythes fondateurs de la république de Turquie. Gloire à toi, à travers ton personnage principal, réduit au silence par la violence, d'avoir brisé le silence assourdissant et redonné la parole aux victimes du génocide !"     

NdT

1. Allusion au passage suivant : « Fortifiez-vous et soyez pleins de courage ! N’ayez pas peur et ne vous laissez pas effrayer face au roi d'Assyrie et à toute la foule qui est avec lui, car avec nous il y a plus qu'avec lui." (Ancien Testament, Chroniques, 32.7) - http://www.topchretien.com/topbible/2-chroniques.32.7/S21/ (consulté 29.09.14)
2. Doğan Akhanlı, Die Richter des Jüngsten Gerichts (titre d'origine en turc : Kıyamet Günü Yargıçları), traduit en allemand par Hülya Engin, Klagenfurt: Kitab-Verlag, 2007.

[Muriel Mirak-Weissbach est l'A. de Through the Wall of Fire: Armenia - Iraq - Palestine: From Wrath to Reconciliation (Ithaca Press, 2013). Contact : mirak.weissbach@googlemail.com]
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Traduction : © Georges Festa - 09.2014