mercredi 1 octobre 2014

Richard Blanco : Until We Could / De toutes nos forces




© Richard Blanco, 2014 - https://www.youtube.com



Until We Could


I knew it then, in that room where we found
for the first time our eyes, and everything -
even the din and smoke of the city around us -
disappeared, leaving us alone as if we stood
the last two in the world left capable of love,
or as if two mirrors face-to-face with no end
to the light our eyes could bend into infinity.

I knew since I knew you - but we couldn't...

I caught the sunlight pining through the shears,
traveling millions of dark miles simply to graze
your skin as I did that first dawn I studied you
sleeping beside me: Yes, I counted your eyelashes,
read your dreams like butterflies flitting underneath
your eyelids, ready to flutter into the room. Yes,
I praised you like a majestic creature my god forgot
to create, till that morning of you suddenly tamed
in my arms, first for me to see, name you mine.
Yes to the rise and fall of your body breathing,
your every exhale a breath I took in as my own
wanting to keep even the air between us as one.

Yes to all of you. Yes I knew, but still we couldn't...

I taught you how to dance Salsa by looking
into my Caribbean eyes, you learned to speak
in my tongue, while teaching me how to catch
a snowflake in my palms and love the grey
clouds of your grey hometown. Our years began
collecting in glossy photos time-lining our lives
across shelves and walls glancing back at us:
Us embracing in some sunset, more captivated
by each other than the sky brushed plum and rose.
Us claiming some mountain that didn't matter
as much our climbing it, together. Us leaning
against columns of ruins as ancient as our love
was new, or leaning into our dreams at a table
flickering candlelight in our full-mooned eyes.

I knew me as much as us, and yet we couldn't...

Though I forgave your blue eyes turning green
each time you lied, but kept believing you, though
we learned to say good morning after long nights
of silence in the same bed, though every door slam
taught me to hold on by letting us go, and saying
you're right became as true as saying I'm right,
till there was nothing a long walk couldn't resolve:
holding hands and hope under the street lights
lustering like a string of pearls guiding us home,
or a stroll along the beach with our dog, the sea
washed out by our smiles, our laughter roaring
louder than the waves, though we understood
our love was the same as our parents, though
we dared to tell them so, and they understood.

Though we knew, we couldn't - no one could.

When the fiery kick lines and fires were set for us
by our founding mother-fathers at Stonewall,
we first spoke defiance. When we paraded glitter,
leather, and rainbows made human, our word
became pride down every city street, saying:
Just let us be. But that wasn't enough. Parades
became rallies - bold words on signs and mouths
until a man claimed freedom as another word
for marriage and he said : Let us in, we said : love
is love, proclaimed it into all eyes that would
listen at every door that would open, until noes
and maybes turned into yeses, town by town,
city by city, state by state, understanding us
and the woman who dared say enough until
the gravel struck into law what we always knew:

Love is the right to say: I do and I do and I do...

and I do want us to see every tulip we've planted
come up spring after spring, a hundred more years
of dinners cooked over a shared glass of wine, and
a thousand more movies in bed. I do until our eyes
become voices speaking without speaking, until
like a cloud meshed into a cloud, there's no more
you, me - our names useless. I do want you to be
the last face I see - your breath my last breath,

I do, I do and will and will for those who still can't
vow it yet, but know love's exact reason as much
as they konw how a sail keeps the wind without
breaking, or how roots dig a way into the earth,
or how the stars open their eyes to the night, or
how a vine becomes one with the wall it loves, or
how, when I hold you, you are rain in my hands.

Richard Blanco, 2014


De toutes nos forces


C'est alors que j'ai su, dans cette pièce où nos regards,
pour la première fois, se sont trouvés - tout alors,
jusqu'à la rumeur, jusqu'aux fumées de la ville qui nous entourait -
a disparu, nous laissant seuls, comme si nous étions
les deux derniers au monde, demeurés capables d'aimer,
ou comme si, deux miroirs se faisant face, à la lumière
sans bornes, nos regards plongeaient dans l'infini.

Je l'ai su dès que je t'ai connu - mais nous ne pouvions pas...

Je saisis la lumière du soleil se languir parmi les cisailles,
parcourant des millions de kilomètres dans la nuit, juste pour effleurer
ta peau comme je le fis, ce premier matin-là, où je t'observais
dormant à mes côtés : oh oui, compter tes cils,
lire dans tes rêves comme autant de papillons voletant sous
tes paupières, prêts à s'agiter dans la pièce. Oh oui,
te glorifier telle une merveilleuse créature que mon Dieu aurait oublié
de créer, jusqu'à cette aube où, soudain apprivoisé
dans mes bras, je te vis, pour la première fois, me nommer tien.     
Oh oui, ton corps qui se soulève et retombe, qui respire
exhalant à chaque fois un souffle que je fais mien
jusqu'à vouloir que l'air qui nous sépare ne fasse plus qu'un.

Oh oui, toi tout entier. Oh oui, je le savais, mais nous ne pouvions pas encore... 

Je t'ai appris comment danser la salsa en regardant
dans mes yeux caraïbes, et toi tu as appris à parler
ma langue, en m'enseignant comment attraper
un flocon de neige dans mes mains et aimer les nuages
gris dans la grisaille de ta ville d'attache. Nos ans ont commencé
à s'accumuler dans des photos glacées, témoins de nos vies
au fil des étagères et des murs, à nous observer :
Nous enlaçant lors de quelque coucher du soleil, davantage fascinés
l'un par l'autre que par le ciel, balayé couleur prune et rose.
Visant quelque montagne qui n'importait pas
autant que notre ascension, ensemble. Nous appuyant
à des colonnes, parmi des ruines aussi antiques que notre amour
était neuf, ou plongeant dans nos rêves devant une table
à la lueur vacillante d'une chandelle, sous nos yeux, à la pleine lune.  

Je me connaissais autant que nous, et pourtant nous ne pouvions pas...

Même si je pardonnais à tes yeux bleus qui viraient au vert
à chacun de tes mensonges, continuant de croire en toi, même si
nous avons appris à nous dire bonjour après de longues nuits
de silence dans le même lit, même si chaque claquement de porte
m'apprenait à attendre, en nous laissant partir, et que te dire
tu as raison devenait aussi vrai que me dire j'ai raison,
il n'y avait pourtant rien qu'une longue balade ne puisse résoudre :
nous tenir par la main, pleins d'espoir, sous les réverbères
étincelants, tels un rang de perles nous ramenant chez nous,
ou qu'une promenade le long de la plage avec notre chien, la mer
délavée par nos rires, nos éclats de rire
plus forts que les vagues, même si nous réalisions
que notre amour était le même que celui de nos parents, même si
nous avions l'audace de leur dire, et qu'ils comprenaient

Même si on savait, on ne pouvait pas - personne ne pouvait.

Quand nos pères et nos mères fondateurs à Stonewall
lancèrent pour nous ces chorégraphies et ces feux ardents,
nous avons parlé, tout d'abord, de défi. Quand nous avons défilé en paillettes,
en cuir, et que les arcs-en-ciel se faisaient humains, notre mot de
fierté a gagné chaque rue, voulant signifier :
Soyons simplement nous-mêmes. Mais ça n'a pas suffi. Les défilés
se sont faits rassemblements - ces mots hardis sur les pancartes et sur les lèvres
jusqu'à ce que quelqu'un réclame la liberté, autre mot
pour le mariage, et qu'il dise : Soyons là ! alors nous avons dit : L'amour
est amour, le proclamant face à tous ceux qui voulaient bien
entendre devant chaque porte qui pouvait s'ouvrir, jusqu'à ce que les non
et les peut-être se transforment en oui, ville après ville,
grande ville après grande ville, Etat après Etat, qui nous comprenaient
et cette femme qui osa dire Assez !, jusqu'à ce que
la loi grave dans le marbre ce que nous avons toujours su :

Aimer c'est le droit de dire : J'ai envie, j'ai envie, j'ai envie...

j'ai envie que nous voyions pousser chaque tulipe que nous aurons plantée,
printemps après printemps, cent autres années
de dîners cuisinés sur un verre de vin en partage, et
mille autres films au lit. J'en ai envie jusqu'à ce que nos yeux
se fassent voix qui se parlent sans parler, jusqu'à ce que,
tel un nuage pris dans les mailles d'un autre nuage, ni toi, ni moi
n'existions plus - qu'importe nos noms. J'ai envie que tu sois
le dernier visage que je verrai - et que ton souffle soit mon dernier souffle.      

J'en ai envie, j'en ai tant envie, et j'en aurai envie pour ceux qui ne peuvent pas
encore en faire le serment, mais qui savent que l'amour est la mesure exacte, comme
ils savent comment une voile retient le vent sans
rompre, comment les racines se fraient un chemin dans la terre,
comment les étoiles ouvrent leurs yeux dans la nuit,
comment la vigne finit par ne faire qu'une avec le mur dont elle est éprise
et comment, lorsque je te tiens, tu te fais pluie dans mes mains.


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Traduction : © Georges Festa - 09.2014