samedi 4 octobre 2014

Varik Virapian, La Guerre arméno-géorgienne de 1918 / The Armenian-Georgian War of 1918; Garo Sassouni (1889-1977), La Guerre arméno-turque (1920) / The Armenian-Turkish War (1920)



Carte de la Première République d'Arménie, 1918-1920
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Varik Virapian, La Guerre arméno-géorgienne de 1918, Erevan, 2003 [en arménien]
Garo Sassouni (1889-1977), La Guerre arméno-turque de 1920 [en arménien]

par Eddie Arnavoudian
Groong, 08.05.2006


1 . La guerre arméno-géorgienne de 1918


Les relations arméno-géorgiennes sont quasi absentes du débat public. Or, de par leur nature durablement tendues, elles ont été et restent à ce jour importantes dans l'élaboration du fait national arménien, tout en jouant un rôle important dans la stabilité future de l'Etat arménien et de la région dans son ensemble. La Guerre arméno-géorgienne de 1918, de Varik Virapian (Erevan, 2003, 250 p.) constitue ainsi une introduction importante sur ce thème, en partant du conflit qui éclata entre les deux Etats, dès leur création, cette même année-là.

A l'instar des relations arméno-azéries et arméno-turques, les litiges territoriaux furent la cause principale des hostilités entre l'Arménie et la Géorgie, cette dernière revendiquant des régions telles que le Lori et le secteur d'Akhalkalak, peuplés très majoritairement d'Arméniens. L'ambition que nourrissait la Géorgie d'annexer ces territoires faisait fi des accords préparant l'indépendance, passés par les principales forces nationalistes dans le Caucase - les Arméniens, les Géorgiens et les Azerbaïdjanais - visant à délimiter les frontières des nouveaux Etats, en fonction des réalités démographiques et des souhaits des populations majoritaires, peuplant ce territoire convoité. La Géorgie avait ses raisons de négliger ce genre d'accords.

Outre le fait de viser une expansion territoriale, les ambitions géorgiennes étaient mues par un autre motif intérieur, tout aussi important. Au plan historique, l'élite géorgienne avait fédéré ses forces contre la suprématie économique arménienne en Géorgie. Suite à l'indépendance, elle saisit cette occasion pour abattre des bastions du pouvoir arménien, recourant à tous les moyens possibles. Pour ce faire, l'Etat géorgien avait tout intérêt à affaiblir son voisin arménien, qu'il considérait non seulement comme un rival au plan territorial, mais comme un possible défenseur des élites arméniennes en Géorgie et un concurrent dans la lutte pour l'hégémonie sur le Caucase.

Dans la guerre qui menaçait, l'Etat géorgien disposait d'un avantage incontestable. Le parti Menchevik au pouvoir mettait à sa disposition une machine politique expérimentée et bien huilée, bénéficiant du soutien essentiel de l'impérialisme allemand, lequel avait fait de la Géorgie une semi-colonie. Il n'est pas inutile de rappeler ici que, même si l'ensemble des litiges territoriaux d'après 1918, au Caucase, furent suscités par l'affrontement de forces nationalistes, enracinées localement, ces mêmes litiges furent exacerbés par les puissances européennes, qui jouaient aux échecs, manipulant et changeant d'alliés régionaux, en fonction des forces intrinsèques de ces alliés, tout en poursuivant leurs ambitions propres.

Dans l'ensemble des régions contestées et de la Géorgie, les autorités géorgiennes s'empressèrent de s'assurer d'avantageuses positions. Augmentant systématiquement la pression politique et militaire autour des régions peuplées d'Arméniens. Fixant des dates butoir au départ des organisations communautaires arméniennes de Tbilissi et exigeant le désarmement immédiat des contingents militaires arméniens, basés sur ce qu'elles considéraient comme leur territoire souverain. Lançant simultanément une attaque d'ordre politique et économique contre l'ensemble des Arméniens en Géorgie - pillant des biens arméniens, procédant à des confiscations, des impositions sans précédent et autres exigences arbitraires. Dans le Lori et la région d'Akhalkalak, les forces géorgiennes, après avoir désarmé les unités arméniennes locales, se mirent à spolier la population, confisquant récoltes, denrées alimentaires et biens. Semant ainsi les germes de la guerre arméno-géorgienne de 1918.

L'Arménie était mal équipée pour mener une guerre. Virapian cite de nombreux fondateurs de la république arménienne, lesquels soulignent le désordre économique et social du nouvel Etat et son isolement politique et militaire, entouré, qui plus est, de deux autres voisins hostiles, la Turquie et l'Azerbaïdjan, ayant eux aussi des visées sur des territoires peuplés d'Arméniens. Rappelant la politique arménienne actuelle, la faiblesse de l'Arménie d'alors dut composer avec le refus du capital arménien et de ses élites éduquées de lui porter assistance. Les opérations militaires arméniennes étaient, en outre, entravées par l'absence de centralisation politique et militaire, d'énormes problèmes logistiques et de communication, et une indécision croissante du gouvernement arménien, parallèlement aux manipulations d'une Turquie et d'une Grande-Bretagne hostiles.

Les tensions arméno-géorgiennes aboutirent finalement à une guerre ouverte en décembre 1918. Aux tentatives, par les forces géorgiennes, de réprimer un soulèvement arménien, dans le Lori, protestant contre la mauvaise administration et les abus de la Géorgie, succédèrent des affrontements militaires à grande échelle. Prenant la forme d'une guerre populaire, les forces arméniennes marquèrent, au début, des points importants, en particulier sous la direction du général Dro. Mais, rapidement, leurs chances s'amenuisèrent. Les positions arméniennes étaient minées par le contrôle de la Géorgie sur les routes maritimes, terrestres et ferroviaires, essentielles aux fournitures et aux renforts des Arméniens. La Géorgie bénéficiait, en outre, d'une aide directe et indirecte significative, de la part des forces turques et azéries. Dans des régions contestées, où le pouvoir politique et militaire changeait régulièrement de mains, la Géorgie n'était pas opposée à des conquêtes par la Turquie, espérant que celles-ci chassent des populations arméniennes, lesquelles redoutaient de nouveaux massacres par les Turcs. Après avoir repris possession de ces régions, par une forme indirecte d'épuration ethnique, les autorités opposaient des barrières au retour des réfugiés arméniens, entamant la mutation démographique, tant espérée, du Lori et du secteur d'Akhalkalak.         

La conclusion de la guerre et des mesures antidémocratiques qui en résultèrent refléta fidèlement l'équilibre des forces, ainsi que les ambitions prédatrices des élites géorgiennes. L'Arménie, contre son gré, malgré les souhaits de la population locale et malgré les principes de répartition territoriale, préalablement négociés, en fonction des vœux démocratiques des communautés majoritaires, fut contrainte de concéder la plus grande partie des zones contestées.

Même si l'analyse de Virapian pèche souvent d'un excès de détails, l'A. livre cependant un témoignage frappant sur le chauvinisme agressif de la Géorgie à l'encontre d'une communauté arménienne, de près d'un demi-million d'habitants, à l'intérieur de ses frontières. Laquelle communauté fut traitée en entité criminelle, des milliers d'habitants étant arrêtés, leurs biens confisqués, faisant l'objet de mauvais traitements, d'humiliations, isolés et transformés en parias. Jetant ainsi les bases de la neutralisation et de l'assimilation des communautés arméniennes en Géorgie. Processus qui perdura, sous d'autres moyens, durant l'époque soviétique.

L'essai de Virapian souffre d'un handicap notable. Il n'explique pas pourquoi le nationalisme géorgien se révéla si décisif et pourquoi la stratégie et la tactique des Arméniens tergiversèrent autant, se fondant sur l'espoir et l'attente d'une aide de la Grande-Bretagne ou d'un autre pays européen. Aux yeux des nationalistes géorgiens, l'indépendance apportait le pouvoir politique, grâce auquel ils pouvaient faire main basse et vaincre leur principal rival intérieur, à savoir la classe économique arménienne. Emplis d'assurance, ils entreprirent de s'assurer la part du lion sur le territoire caucasien, susceptible d'offrir les meilleures bases géopolitiques et économiques à leur Etat. A l'opposé, les élites arméniennes étaient dépourvues de ces qualités. Elles étaient, en fait, opposées à la création d'un Etat arménien indépendant. Lui préférant une confédération de nations caucasiennes, susceptibles de leur permettre d'agir librement à travers le Caucase, en particulier à Tbilissi et à Bakou qui, à leurs yeux, représentaient des sources de profit autrement plus avantageuses qu'Erevan. Pour la classe dirigeante arménienne, l'indépendance fut un pis-aller, espéré temporaire, auquel l'impérialisme devait remédier. Si bien que cette même classe dirigeante pataugeait, tout en attendant vainement un geste de bonne volonté, de la part des puissances impérialistes.     

L'ouvrage de Virapian donne aussi à réfléchir sur un autre problème historique important, quasiment négligé, aujourd'hui. A sa manière, l'expérience de la guerre arméno-géorgienne oblige à prendre en considération cette idée reçue, selon laquelle l'Etat-nation exclusif constitue nécessairement la forme la plus appropriée pour la liberté d'une nation. Dans le Caucase, la création d'Etats-nations a conduit à des guerres incessantes, à la persistance et même à l'aggravation des épreuves, des maladies, des famines dues à la guerre, et à un nouveau bouleversement de la vie économique locale. Durant l'époque soviétique, les élites dominantes, espérant bâtir des Etats-nations homogènes, recoururent à l'épuration ethnique douce, à la répression des nationalités, à l'assimilation culturelle et à l'isolement des 'communautés étrangères,' qui peuplaient, en fait, la région depuis des siècles. Semant ainsi les germes de nouvelles haines et de nouvelles guerres. Dans le sillage de l'effondrement de l'Union Soviétique, les élites nouvelles ont exploité les haines anciennes, pour faire la guerre en vue de nouveaux privilèges, une guerre dans laquelle, une fois de plus, le petit peuple souffre, pendant qu'une minorité se construit des palais. Quant à savoir s'il existe des alternatives plus responsables à une coexistence harmonieuse et démocratique entre les communautés, cela exige une plus grande réflexion, et là aussi, l'expérience arménienne propose un riche patrimoine.


2. La guerre arméno-turque de 1920


Homme politique, historien et critique de premier ordre, Garo Sassouni fut aussi une figure dirigeante de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.). Dans le volume consistant de ses œuvres figure La Guerre arméno-turque de 1920. Dans cette petite brochure, Sassouni se propose de dégager le gouvernement arménien, dirigé par la F.R.A., de toute responsabilité, au regard de la défaite de l'Arménie, l'attribuant exclusivement à la supériorité militaire de la Turquie. Sassouni est néanmoins un compatriote intelligent et clairvoyant, et son étude dévoile quelques vérités d'importance sur la société et la politique arménienne d'alors. Si les facteurs militaires ont certainement joué un rôle notable dans la défaite de l'Arménie, il est évident, y compris dans son essai, qu'ils n'expliquent pas toute cette histoire. En 1918, dans des batailles telles que Sardarabad et Bach Abaran, les forces arméniennes se heurtèrent à des obstacles militaires, tout en enregistrant d'éclatantes victoires contre les armées de l'envahisseur turc.

Tout débat sur les hostilités entre l'Arménie et la Turquie, durant la période de l'après-1918, doit accepter comme point de départ le fait que l'Etat turc et sa classe dirigeante n'étaient pas, et ne le sont toujours pas à ce jour, prêts à accepter une Arménie indépendante dans le cadre d'un règlement d'après-guerre. Considérant l'Arménie comme un allié potentiel des puissances ennemies, la Turquie espéra, lors du conflit de 1920, éliminer pour toujours un obstacle à ses projets panturcs dans la région. Il ne fait guère de doute que, si elle était parvenue à ses fins, l'Arménie Orientale, elle aussi, tout comme l'Arménie Occidentale, eût été purifiée de sa population arménienne autochtone. Aussi, quelles que soient les autres questions qui intéressent les relations arméno-turques, il est indubitable que nous assistons là à un affrontement, dans lequel la partie arménienne - quels que soient ses qualités et la nature de ses dirigeants - fut contrainte à une guerre de libération nationale.

Au mépris de toutes les négociations diplomatiques et des traités, la Turquie prépara son armée à la guerre. Inspirant et provoquant, à cette fin, des révoltes au sein des nombreuses communautés turques et azéries, à l'intérieur des frontières arméniennes. Le gouvernement arménien ne réussit pas à réagir avec une égale détermination. Comptant passivement sur la générosité des grandes puissances. Sassouni montre que l'Etat et la classe dirigeante arménienne manquaient d'une volonté ou d'une vision indépendante, peu puissants, peu enracinés et manquant de traditions au plan intérieur, dans le cadre des frontières de la nouvelle nation arménienne. L'élite dirigeante arménienne se sentait davantage chez elle à Tbilissi et à Bakou, où elle disposait d'un ancrage social et économique. Lors de sa création, l'Etat arménien n'était guère plus qu'un patchwork de forces et d'intérêts disparates, projetés par les tempêtes et les ouragans de la guerre dans cette minuscule partie de l'Arménie, gouvernée par une classe dirigeante, composée essentiellement d'exilés, lesquels ne représentaient pas le peuple.

La nature de l'armée arménienne reflétait assez bien la réalité du nouvel Etat arménien et de ses dirigeants. Contrairement à l'armée turque, son homologue arménienne ne possédait pas de traditions historiques, dépourvue de réserves et d'un arrière-pays où s'entraîner et manœuvrer. Comme le souligne Sassouni, il ne s'agissait pas d'une véritable armée nationale, mais, en grande partie, d'un vestige en décrépitude de l'ancienne armée tsariste, complété par des unités de volontaires, originaires des provinces d'Arménie Occidentale. Nombre de ses éléments dirigeants ne vivaient pas en Arménie et ne parlaient pas l'arménien. La plupart de ses officiers n'avaient pas de conscience politique, ne nourrissant guère d'idéaux en matière de construction nationale. A l'instar des hommes de troupe, le corps des officiers était mal équipé, mal formé, sans réseau d'informateurs dignes de ce nom. Il n'était tout simplement pas en mesure de résister à l'armée turque.

L'avantage militaire de la Turquie fut soutenu par le succès du soutien gouvernemental turc aux communautés turques à l'intérieur de l'Arménie. Les révoltes, qui en résultèrent, entravèrent l'armée arménienne, épuisant ses réserves en matériels et démoralisant tant l'armée que le gouvernement. Cette absence d'homogénéité ethnique, le mode de vie, la politique et la guerre dans les trois principaux Etats du Caucase, seront autant de fléaux pour leurs gouvernements respectifs. De même que les conflits arméno-géorgiens et arméno-azerbaïdjanais, cet affrontement exige, lui aussi, de prendre en compte les problèmes liés à la formation d'un Etat-nation exclusif, comme moyen menant une nation à sa liberté.

Le grand intérêt de l'ouvrage de Garo Sassouni, là comme ailleurs, réside dans son analyse intègre de ce montage globalement bancal, que fut la Première République d'Arménie - quels qu'en soient les motifs qui restent sujets à caution - et dans sa démonstration qu'elle se révéla incapable d'élaborer un appareil militaire et étatique, pouvant assurer à la nouvelle république une réelle indépendance. Le fait que l'Arménie ait survécu aux assauts de l'Etat turc et que les forces arméniennes aient enregistré des victoires décisives résulta plus des prouesses de soldats et d'unités soutenus par un peuple, pour qui la Première République d'Arménie devint, en dépit de la nature de ses dirigeants, une barrière contre son anéantissement par l'Etat turc.      
    
[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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Traduction : © Georges Festa - 10.2014
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.