samedi 10 janvier 2015

Araxie Altounian : Garabed Altounian... Un survivant





Garabed Altounian... Un survivant
par Araxie Altounian
Keghart.com, 08.10.2014


Garabed Hagop Altounian, mon grand-père paternel, est né à Amasya, en Turquie, en 1895. Il était le dixième et dernier enfant de sa famille. Alors que ses cinq frères et ses trois beaux-frères ont été tués en 1915, Garabed a survécu, car il était de petite taille et faisait beaucoup plus jeune que son âge. Lorsque les gendarmes turcs l'ont attrapé, sa sœur aînée leur a lancé : "Vous n'avez pas peur de Dieu ? Vous avez déjà emmené tous nos hommes. Que voulez-vous de ce gamin ?" Les gendarmes l'ont laissé filer. Il échappera de nombreuses fois à la mort, lorsque la déportation commença en juin 1915.

Les Mémoires de mon grand-père ont été publiés, l'an dernier, par mon père (1). Ce qui suit est repris du livre. 

La famille immédiate de Garabed :

Hagop : Son père est mort avant 1915.
Mariam : La mère de Garabed est morte sur la route de Deir-es-Zor.
Yéranouhie : Elle périt sur la route de Deir-es-Zor. Son premier mari, membre du parti Hentchak, mourut en prison en 1901. Deux de ses enfants moururent de maladie avant le génocide. Une fille, Kohar, a survécu. Le mari de Kohar, Nichan Dambouradjian, fut raflé et tué. Ses deux enfants, Onnig, âgé de sept ans, et Annig, un an et demi, périrent d'épuisement à Hama, en Syrie.
Aghavnie : Morte sur la route de Deir-es-Zor, avec ses cinq enfants et ses deux petits-enfants. Son mari avait été auparavant arrêté et tué.
Krikor : Emprisonné, torturé et tué, pour appartenance au parti Hentchak. Sa veuve se remaria à Hama. Elle partit finalement en Argentine.
Areknazan : Etablie à Malatya (Turquie) avec ses quatre enfants, mais finalement sa famille fut anéantie. Le mari avait été auparavant arrêté et tué.
Ohan : Mort de maladie (1899).
Haroutioun : Arrêté, alors qu'il travaillait dans la boutique familiale, et tué. Il n'avait jamais fait de politique. Sa femme et ses enfants ont péri durant les marches de mort.
Hovhannès : Arrêté et tué, le premier jour des déportations. Son fils Vahram périt en route. Sa femme Akabie mourut à Hama. Sa fille Marie a survécu.
Nichan : Tué par noyade à Samsun (Mer Noire), pour appartenance au parti Dachnak. Célibataire.
Manouk : Mort à Erzindjan (Turquie). Il était dans l'armée ottomane. Célibataire.

A plusieurs reprises, Garabed échappa à la mort, tantôt en recourant à la corruption et tantôt par chance, purement et simplement. Après avoir marché durant plus de cinq semaines, dans la chaleur de l'été, tandis que le nombre de ses proches s'amenuisait, du fait des morts sur la route, leur convoi atteignit un endroit, où les gendarmes turcs se mirent à arrêter les garçons âgés de 15 ans et plus. Mon grand-père figurait parmi eux. Ils venaient juste de franchir un défilé empli des corps démembrés de milliers d'hommes. Ils virent où leurs proches arrêtés avaient fini. Un Arménien, originaire d'Amasya, retrouva une connaissance parmi les Turcs, et parvint à être relâché. A ce moment-là, Garabed eut l'idée de raconter à ce même Turc qu'il était lui aussi d'Amasya. On lui dit que s'il payait dix livres, ils le laisseraient partir. Sa mère paya cette somme et il fut libéré. D'autres Arméniens suivirent, et le montant du bakchich baissa progressivement de dix à deux livres. Vingt-quatre jeunes hommes furent dans l'incapacité de payer. Ils furent conduits derrière une colline. Des coups de feu furent entendus.

Lorsque les survivants crurent que leur épreuve était passée, les gendarmes turcs revinrent et exigèrent 100 livres, afin d'épargner l'ensemble du convoi. Les Arméniens payèrent à nouveau. Les Turcs se présentèrent à nouveau, prétendant qu'ils n'avaient reçu que 99 livres. En guise de pénalité, ils réclamèrent 300 livres, plus une bague en diamant. Garabed refusa de payer, estimant qu'il serait tué tôt ou tard. Il espérait qu'en conservant l'argent de la famille, au moins les femmes pourraient survivre. Il demanda aux Turcs de s'avancer et de l'emmener. Un Arménien plus âgé s'interposa et lui conseilla de payer, en lui disant qu'on ne sait jamais ce que le lendemain nous réserve. Le vieil homme raconta alors à mon grand-père une histoire, qui a été répétée dans notre famille, nous enseignant espoir et patience :

"Il était une fois un sultan, qui ordonna à un maréchal-ferrant de préparer plusieurs milliers de fers à cheval en une semaine, car il s'apprêtait à faire la guerre. Le maréchal-ferrant travailla jour et nuit, mais ne put achever sa tâche. Au jour prévu, lorsque les hommes du sultan frappèrent à sa porte, il se dit que c'était le dernier jour de sa vie. Or les hommes à sa porte lui demandèrent de fabriquer des clous pour le cercueil du sultan, car ce dernier était mort. Le vieil homme conclut que Garabed devait avoir confiance en 'Dieu, qui transforme des fers à cheval en clous.'"

Garabed paya les 300 livres. La mère de ma grand-mère paternelle, Makrouhie Salian, qui se trouvait elle aussi dans le convoi, lui donna sa bague en diamant. Quelques jours plus tard, les Turcs abattirent le vieil homme sans aucune raison. Il a sauvé la vie de mon grand-père.

Lorsque le convoi de réfugiés arméniens venus d'Amasya atteignit Malatya, les habitants les avertirent qu'ils seraient conduits à la mort dans le désert de Deir-es-Zor. Garabed commença à chercher un moyen de sauver sa famille, en les faisant monter sur le train pour Alep. Un Kurde s'approcha de lui et lui dit que, pour dix livres, il sauverait Garabed et son groupe de 24 personnes. Mais il ne pouvait assurer leur sécurité qu'en trois groupes. Les Altounian choisirent les huit premiers membres; parmi eux se trouvait mon grand-père, seul survivant de sexe masculin de la famille. Le Kurde les conduisit dans une grotte en leur ordonnant de ne pas bouger, jusqu'à ce qu'il ait ramené les autres. Il ne revint pas. Le lendemain matin, Garabed s'aventura hors de la grotte et découvrit que le convoi avait été emmené à Deir-es-Zor. Des années plus tard, alors qu'il faisait des recherches parmi les rares survivants, il apprit que tous les membres de sa famille avaient été conduits vers Deir-es-Zor, où ils étaient morts.

Les huit chanceux - affaiblis, mal nourris, traumatisés - se dirigèrent vers Hama. La première à mourir fut la nièce de Garabed, Véronica, âgée de 18 ans, qu'il décrit comme "belle et éduquée." Les Turcs l'avaient enlevée, mais elle réussit à s'échapper dans un groupe de gitans, qui la déguisèrent en une des leurs. Or le traumatisme sapa sa santé et elle mourut, quelques semaines plus tard. Peu après, trois autres membres de la famille périrent. Comme disait ma grand-mère : "Ils tombaient comme des baies mûres."

Garabad contracta le typhus à Hama. Il gisait la plupart du temps inconscient, mais chaque fois qu'il ouvrait les yeux, il voyait sa patronne grecque en train de le soigner. Une fois guéri, son vieux patron contracta le typhus et mourut, suivi de son épouse.

Garabed, ses deux nièces, Marie, âgée de trois ans, et Kohar, 27 ans, ainsi que Ghumri, l'épouse de son frère aîné, composaient tout ce qui restait de la famille Altounian, laquelle comptait 36 membres, avant le génocide. Lorsque Ghumri découvrit que son mari Krikor avait été tué, elle se remaria et partit en Argentine. Kohar devint femme de ménage pour une famille arabe, tandis que Garabed travaillait pour un Syrien. Marie, qui n'avait plus personne pour veiller sur elle, fut adoptée par une Arabe musulmane. L'oncle de Marie, qui gardait un œil sur elle, découvrit que la petite, âgée de quatre ans, était chargée des tâches domestiques.

Après la fin de la Première Guerre mondiale, Garabed décida de partir à Adana - dans l'espoir de rentrer dans son Amasya natale. Résolu à arracher Marie à sa servitude, il engagea de jeunes hommes pour l'enlever. D'après sa petite-fille, Marie fut cachée dans un sac de sucre et ramenée à son oncle. Quand il lui demanda si elle se souvenait de lui, elle posa son doigt sur l'interstice entre ses deux dents de devant. Elle se souvenait.

A la fin de la guerre, les Alliés occupèrent de nombreux territoires, qui avaient été sous domination ottomane. Des projets furent élaborés pour réinstaller les Arméniens sur leurs terres d'origine. La Cilicie fut considérée comme une possible nouvelle Arménie. De nombreux Arméniens, emplis d'espoir, revinrent de leur exil forcé. En 1919, Garabed partit pour Adana, avec ses nièces Kohar et Marie. Il y retrouva son troisième cousin, Mihran Altounian. Mihran était parti aux Etats-Unis en 1910 étudier l'architecture, et avait ainsi échappé au génocide, devenant l'unique survivant de sa branche, au sein de la famille Altounian. Formé dans l'armée américaine, il rejoignit la Légion Arménienne et gagna Bordeaux, en France, puis Port-Saïd, en Egypte. Après l'armistice, il fut envoyé à Adana en qualité de directeur militaire de l'orphelinat arménien. Il organisa aussi un atelier pour les Arméniennes devenues veuves. Ensemble, Garabed et Mihran enquêtèrent sur le sort des autres membres de la famille.

Sur l'insistance de sa nièce Kohar, Garabed fit en sorte qu'Aroussiag Salian (ma grand-mère) soit transférée de l'orphelinat d'Aïntab à celui d'Adana. Yéranouhie, la mère de Kohar, devenue veuve, avait épousé en 1906 Sarkis Kirichdjian, le grand-père d'Aroussiag, veuf lui aussi. C'est Mihran qui poussa Garabed à épouser Aroussiag. Dans la photo de groupe, prise dans le camp de réfugiés d'Adana, vers 1919-1920, Mihran est assis tout à gauche, et entoure de son bras Garabed. Debout derrière eux, deuxième à partir de la gauche, se tient ma grand-mère Aroussiag, jeune orpheline. Assise juste à côté d'elle, derrière Garabed, figure Kohar, sa nièce. Nous pensons que Marie est la petite fille assise à côté de lui (au premier rang, deuxième à partir de la droite). Il s'agit de la première image des membres survivants de ma famille paternelle.

C'est à cet époque que mes grands-parents se fiancèrent (1920) sous un figuier. Garabed promit à sa fiancée de 15 ans, qu'il l'enverrait à l'école, deux ans durant, avant leur mariage. Quelques mois plus tard, les Arméniens se réveillèrent un matin, pour découvrir que l'armée française s'était retirée, livrant la Cilicie à la Turquie et abandonnant les réfugiés arméniens à la merci des Turcs. Une fois de plus, ma famille prit la fuite. Accompagnés de leurs nièces, Kohar et Marie, mes grands-parents s'établirent à Beyrouth. Le couple se maria deux ans après leurs fiançailles. Sauf que ma grand-mère ne fit jamais d'études.             

Profondément déçu par la passation de la Cilicie aux Turcs, par la France, Mihran rentra à New York, où il travailla comme architecte, devenant le patriarche d'une association de survivants arméniens, originaires d'Amasya.

Durant des années, Garabed et Aroussiag soutinrent l'Eglise-mère d'Arménie, le Saint-Siège d'Etchmiadzine. Garabed œuvra en liaison avec Sa Sainteté Vazken Ier, catholicos de tous les Arméniens au Liban, s'attirant sa profonde estime. Medzbaba Garabed est décédé à Beyrouth, le 30 avril 1986.  

Note

1. Hagop Altounian, Հօրս՝ Կարապետ Ալթունեանի Յուշերը [Mon père : Mémoires de Garabed Altounian], Toronto, 2013

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Traduction : © Georges Festa - 01.2015